

Publicatii
Revista Romana de Psihanaliza
Publicatie a Societatii Romane de Psihanaliza,
Grup de Studiu IPA
LA HAINE DE SOI CHEZ LES ROUMAINS
Prof. Vasile Dem Zamfirescu
Dès que j'ai appris le thème de ce colloque, la haine de soi chez les Roumains
s'est imposée d'un coup à moi en tant que sujet d'élection pour mon
intervention. Après, je me suis expliqué la décision spontanée prise par
l'existence préconsciente dans mon esprit de cette hypothèse: l'esprit du
mal qui ravage les institutions et la vie privée en Roumanie ne serait-t-il pas
justement la haine de soi?
Parfois, pas si souvent dans le passé, mais de plus en plus souvent après
1990, les Roumains ont ouvertement exprimé leur appréciation négative
envers eux-mêmes; c'est le cas d'Emil Cioran, qui, dans les années 30, dans
son ouvrage la Transfiguration de la Roumanie, avouait avoir honte d'être
roumain. Une telle conception assumée mène souvent à l'action. L'émigration
en est une, et Cioran est devenu l'un des émigrés les plus connus. Certes,
les événements de 1989 eux aussi, se sont alimentés du mécontentement
de soi et ont conduit à la reconquête de la dignité de soi en même
temps que la liberté.
D'autre fois, et cela semble être le cas le plus fréquent, la haine de
soi, le mépris à l'égard de soi-même sont cachés, inconscients, ayant des
conséquences fort importantes, sans que leurs auteurs puissent en
connaître la source. Je me suis demandé si la dispersion dans des légères
vanités des politiciens roumains ne serait pas issue au moins d'une
profonde méfiance de soi, si le haut niveau d'agressivité se retrouvant
en Roumanie ne serait pas provoqué de manière profonde par la même
haine de soi, si notre incapacité de nous solidariser si aurait pas avoir
la même source. Bref, je me suis demandé si, par hasard, justement
cette culture du vide, de la destructivité et de la permanente autodépréciation,
qu'André Green appelait narcissisme de mort, ne devait pas
exister chez les Roumains en tant que phénomène de psychologie
sociale.
Si vraiment la problématique narcissique inconsciente était tellement
importante, alors sa connaissance par la psychanalyse pourrait apporter sa
pierre à l'exorcisation du mal. J'espère bien que la participation à ce colloque
de certaines sommités de la psychanalyse internationale m'aidera à
obtenir de nouveaux éclaircissements dans une démarche difficile en soi et
par les résistances qu'elle m'a provoquées.
La haine de soi dans le communisme
Au début des années 50, dans la prison de Pitesti, une expérimentation
sociale vouée à transformer les jeunes opposants du communisme en
adeptes convaincus a eu lieu, fait qui malheureusement a remporté un
énorme succès. L'un des instruments principaux du lavage de cerveau a été
la terreur, qui a revêtu toutes les formes produites dans l'histoire, mais qui
a connu également des innovations dans un domaine apparemment clos.
La torture physique (taper, brûler avec la cigarette, arracher les ongles) de
paire avec la destruction de tous les repères moraux et religieux, mais surtout
de ceux liés à la vie de famille et aux relations d'amitié, a eu besoin de
l'innovation autochtone de la torture permanente (à l'époque de la "rééducation", la victime et son tortionnaire habitaient jour et nuit,
ensemble, la même cellule) afin de pouvoir obtenir l'effet désiré - transformer
sa victime en bourreau.
Outre la contrainte par la famine, la torture, la destruction des valeurs
fondamentales, faits extrêmement lésants narcissiquement parlant, les tortionnaires
ont délibérément humilié les détenus auxquels on ne permettait
qu'un laps de temps précis, 30-60 secondes pour leurs besoins excrétoires,
tout dépassement du temps affecté étant brutalement sanctionné
par des punitions physiques et l'ajournement de la miction ou de la
défection de 24 heures. L'humiliation extrème a été atteinte en contraignant
les détenus, lors de la même époque de rééducation, à laver dans
leur bouche leur linge de corps sali de fécales ou à les obliger à plonger la
tête dans la tinette pleine d'urines, sans qu'ils aient la possibilité de se réfugier
dans la mort.
J'ai invoqué l'expérimentation de Pitesti - une vraie catastrophe narcissique
- pour offrir une métaphore du système totalitaire communiste
dont il exprime completement l'essence. Tout comme la sinistre expérimentation
invoquée, le communisme s'est constitué en tant qu'univers
concentrationnaire au niveau du pays ou d'un groupe du pays (le camp
socialiste) qui au début a employé la terreur manifeste, pour continuer avec
la terreur plus discrète ayant remplacé la peur de la perte de vie avec la peur
de la perte des moyens de subsistance. Sur le plan narcissique le communisme
a agi de manière traumatique, pas seulement par le truchement de
la terreur, mais aussi par l'humiliation, tout comme dans le cas de la "rééducation de Pitesti",
fait résultant de la violation des droits de
l'homme. A la différence de l'expérimentation de Pitesti, ou d'autres phénomènes
ponctuels pareils, ou à la différence du totalitarisme fasciste, le
communisme se particularise par l'action de longue durée de ce processus
traumatisant (en Roumanie, il a duré presque 50 ans).
Dans des conditions de catastrophe narcissique, le moi, qui ne peut pas
l'éviter par l'évasion ou ne pourra pas lui tenir tête, recourra à des
moyens spécifiques de défense. Une de mes études anciennes dédiée au
phénomène Pitesti portait sur l'identification à l'agresseur, le refoulement
et la régression. Aujourd'hui j'insisterai sur le ressentiment et l'humour
car ils interviennent dans la situation de certains conflits narcissiques insolubles
par d'autres voies, comme ceux induits par le communisme et qui
sont aussi des indices de la haine de soi. Le désir de vengeance, la haine,
l'envie et les autres sentiments négatifs provoqués par les frustrations
communistes ne parviennent pas à conduire à l'acte réparateur à cause des
obstacles imposés par le système répressif. La haine se retourne contre le
moi, pas seulement de manière mécanique, telle une énergie qui n'aboutissant
pas à se décharger dans une certaine direction, se décharge ailleurs,
mais par l'intermédiaire de l'estime de soi: l'impossibilité permanente
d'agir constitue une lésion narcissique pour laquelle le moi se déculpabilise
jusqu'à la haine et au mépris. La situation me parait semblable à celle
des patients qui dans leur petite enfance (la première année de vie) ont été
abandonnés par leurs parents et découvrent lors de l'analyse qu'ils culpabilisent
inconsciemment.
Ainsi voudrais-je vous apporter un exemple tiré de mon expérience de
citoyen de la société communiste, histoire que je ne parviens à estimer en
tant que lésion narcissique produite seulement maintenant. Chacune des
demandes d'obtention d'un passeport avant 1990 - j'en ai eu une dizaine
- a reçu un refus net. Il s'agissait de 3 violations des droits de l'homme, un
tel refus supposant la violation du droit à la libre circulation, du droit de
demander et de recevoir une justification, du droit d'obtenir une audience
au Département Passeport. Je me rends compte que, malgré tous les efforts
que j'aie mis pour me convaincre d'avoir tout fait pour pouvoir étudier en
Occident, le doute dans mon efficience a persisté, accompagné du halo
effectif du mécontentement, du mépris et pourquoi pas, de la haine de soi.
La relation du communisme au ressentiment est double: le communisme
est né du ressentiment et engendre du ressentiment, mais d'une
manière nouvelle, qui lui est propre. Tout comme le christianisme serait
né du ressentiment des couches sociales les plus défavorisées de l'Empire
Romain (Nietzsche) et la morale bourgeoise du ressentiment du troisième
état (Max Scheler), la doctrine communiste s'est nourrie du ressentiment
du sous-prolétariat du haut capitalisme. Se retrouvant dans l'incapacité de
se décharger par action sociale, la haine, l'envie, le désir de se venger et tous
les autres sentiments négatifs produits par les frustrations spécifiques à ces
couches sociales, entraînent des conséquences psychiques majeures par
l'intermédiaire du déséquilibre narcissique que cette impuissance engendre.
Puisque les catharsis périodiques où la dévalorisation des porteurs de
valeurs ne constituent que des palliatifs (le renard qui ne peut atteindre les
grappes de raisins déclare qu'il sont trop verts), le ressentiment mène finalement
à la modification du système de valeurs inaccessibles à l'homme
ayant des ressentiments.
Comme le christianisme a remplacé les valeurs de l'aristocratie antique
(la beauté physique, la liberté de réflexion, l'esprit combatif, la richesse etc.)
par la pauvreté, l'humiliation, la foi, la non-violence, et la mentalité bourgeoise,
les privilèges attachés à la naissance et le vécu plénier de la vie par le
mérite acquis par le travail et par l'utilité pour la société, le communisme
substitue à l'individualisme, à la compétition sociale et aux différences sociales,
le collectivisme, la paix sociale et l'égalitarisme - tous étant des données
appartenant à la condition de sous-prolétariat. Dans les conditions sociales
existantes, le bouleversement du système de valeurs dominantes, inaccessibles
représente la seule solution pour résoudre le conflit narcissique par
la dissolution d'un des pôles. Ainsi la haine de soi disparaît et est remplacée
par la haine envers ceux adhérant à d'autres valeurs ("les ennemis du
peuple", dans la langue de bois de l'idéologie communiste)
J'ai appelé "ressentiment social général" le ressentiment spécifique au
communisme, exprimé de manière excellente dans le syntagme devenu
presque devise nationale "que la chèvre du voisin meure". Le pervertissement
dérivé de l'action des défenses narcissiques réside dans l'obtention
de la satisfaction, non de son propre bien, mais du mal de l'autre. L'extraordinaire
dispersion du phénomène est attestée aussi par l'apparition, il y
a quelques années, d'un tube qui l'ironisait: "ce que je suis content que
tu fasses chou blanc!"
Il s'agit d'un ressentiment en évolution où les sentiments hostiles et destructifs
percent la barrière du refoulement chaque fois que leur possesseur
vit une réussite modeste, dépassant la condition misèrable de la majorité.
L'inconfort narcissique engendré est temporairement supprimé par la
catharsis et par l'annulation de toute différence existentielle ou sociale. Un
exemple tiré de la presse, après 1990, illustre de manière convaincante ces
dires: les membres d'une association agricole récemment fondée ont jubilé
en apprenant que les membres de l'association rivale de la même commune
avaient perdu une grande quantité de la moisson de blé car on avait
dû la transporter sous la pluie, ne pouvant pas la déposer dans une
ancienne remise de la CAP (Coopérative Agricole de Production).
On a abouti à cette situation de précarité narcissique d'une part, à cause
des frustrations extrêmes (économiques, sociales, spirituelles) imposées par
le système communiste à la grande majorité de la population et, d'autre
part, à cause de l'incapacité à exprimer ses sentiments générés par la frustration
et d'agir dans la direction qu'ils exigeaient de le faire. Cette fois, se
rééquilibrer narcissiquement devient possible par la dévalorisation des porteurs
de valeurs. La haine et le mépris à l'égard de soi-même diminuent
ainsi temporairement.
L'humour (et le mot d'esprit), à la différence du ressentiment qui va
jusqu'à changer les systèmes de valeurs pour assurer le confort narcissique
de certains catégories sociales, obtient des bénéfices de manière différente.
Dans son essai de 1927 traitant de l'humour, Freud montre que le moi
capable d'humour refuse d'accepter la souffrance que le monde extérieur
lui provoque et transforme l'inconfort extérieur en autant d'occasions de
plaisir, tel le malfaiteur, qui accompagné à l'exécution un lundi, s'exclame:
"Voilà une semaine qui commence bien !". La transformation ponctuelle
mentale en dimension contraire à une réalité hostile illustre le pouvoir
illusoire de l'esprit sur la réalité. Bien que Freud n'ait pas étudié le mot
d'esprit aux tendances auto agressives, du point de vue du narcissisme cette
implication existe. Tout mot d'esprit agressif doit pouvoir surmonter les
obstacles que la culture met en travers de la route de l'expression de
l'agressivité, soutient Freud. Dans le cas du Witz orienté vers soi, l'obstacle
est narcissique: l'amour de soi s'oppose à l'agressivité. Mais le bénéfice
d'un tel mot d'esprit est lui aussi narcissique. Le spectateur est convoqué
pour constater la force du moi de l'auteur du Witz qui peut assumer ses
propres faiblesses. Quand dans son contenu manifeste, l'agressivité touche
le comble du sarcasme, dans son contenu latent nous pouvons supposer
l'existence de la haine de soi qui peut s'exprimer de manière contrôlée.
Deux blagues de la dernière décennie communiste me semblent illustrer
une telle forme de traitement de la haine de soi.
Dans une de ces blagues, les médecins constatent que Dumitru Prunariu,
le premier cosmonaute roumain est retourné du cosmos les mains rouges et
ils se demandent si par hasard, il n'aurait pas contacté dans l'espace extraterrestre
une maladie inconnue et éventuellement fort dangereuse. En fait, la
rougeur dermique provenait des coups que le cosmonaute soviétique appliquait
au collègue roumain chaque fois que celui-ci essayait de toucher quelque
chose. Il s'agit toujours du sarcasme dans une autre plaisanterie de la
même époque. La mission cosmique tripartite, américaine - russe - roumaine
a comme membres d'équipage le chien Bob, la chienne Laica et le cosmonaute
roumain Dumitru Prunariu. Le Centre spatial américain demande
à Bob: "Avez-vous accompli votre mission?" Bob aboie affirmativement,
cela se passe de la même manière avec Laica. Enfin le Centre spatial demande
à Dumitru Prunaru: "Avez-vous donné à manger aux chiens?"
La dernière décennie communiste s'est caractérisée par la détérioration
grave de la vie des Roumains d'un côté, et de l'autre par la multiplication
des efforts de la propagande communiste d'exalter les sentiments nationaux
par l'invocation de certains pseudo succès. Parmi ceux-ci rappelons
le premier vol cosmique d'un Roumain. Mais l'événement ne correspondait
en soi qu'à un rituel défaillant d'affirmation de la solidarité des pays
communistes. Par les mots d'esprit mentionnés ci-dessus, les Roumains
rétorquaient au pouvoir totalitaire, en lui suggérant que la très médiatisée
relation d'amitié entre ces pays n'était qu'une relation de subordination
avec l'Union Soviétique. Cependant, et peut-être en premier lieu, on
exprime de manière contrôlée la haine de soi pour la lâcheté que les Roumains
éprouvaient, en se complaisant dans une position de dépendance
infantile envers la dictature interne et externe.
La haine dans l'histoire pré-communiste
Comme beaucoup de mes collègues de génération, lors de l'époque
communiste, j'ai refusé l'histoire officielle en raison du fait qu'elle falsifiait
le passé d'après les intérêts du parti communiste: si à l'époque stalinienne
on exacerbait le rôle positif de la Russie pour la Roumanie, à l'époque du
communisme national on exacerbait les qualités des Roumains, fait qui a
culminé avec l'encouragement officiel des théories conformément auxquelles
la culture roumaine était unique et avait joué un rôle de promoteur.
Ainsi le premier livre d'histoire de Roumanie que j'ai intégralement lu, a
été Une histoire sincère du peuple roumain de Florin Constantiniu, publié
en 1997, son but étant l'élaboration de la présente intervention. A cette
nouvelle perception on a offert le point de vue de la problématique narcissique,
une image assez difficile à accepter: l'histoire pré-communiste de
Roumanie n'est de rien moins traumatique que celle communiste, bien
qu'elle le soit d'une autre manière, de telle sorte que toutes les prémisses
sont réunies pour que la haine de soi soit une composante ancienne de la
psychologie des Roumains.
L'ethnogenèse des Roumains est indiscutablement associée à une défaite
militaire et culturelle définitive: la culture romaine, plus développée a
englouti celle des Daces. Quoique d'après Florin Constantiniu notre ethnogenèse
suppose, tout comme chez les Français ou chez les Portugais,
l'existence de trois couches - dace, romaine et slave - en roumain, 60%
des mots sont d'origine latine, notre langue ne gardant qu'un nombre
réduit de mots daces et ayant une structure grammaticale elle aussi d'origine
latine.
Le parcours de l'histoire moyenâgeuse des Principautés Roumaines m'a
donné l'impression qu'elle avait connu des difficultés majeures en ce qui
concerne la formation des états féodaux. Les peuples migrateurs, tels les Coumans
et les Slaves y ont joué un rôle vraiment important. Les peuples touraniens,
dont les Coumans font partie, étaient appelés par l'historien précédemment
cité "dominateurs". Les Tatars se sont montrés extrêmement
destructifs ; dans leur chemin vers la Hongrie "ils ont tout dévasté et tout
massacré". Une fois formés, les états roumains ont été entraînés dans le «
conflit asymétrique" avec l'Empire Ottoman, qui à partir du XIVe siècle, est
devenu une présence de plus en plus puissante. Devant le géant du Sud,
continue Florin Constantiniu, les Pays Roumains ne pouvaient adopter
qu'une stratégie défensive, de découragement afin d'éviter leur transformation
en provinces turques. Lors de la lecture des chapitres dédiés au combat
désespéré de survie des provinces roumaines à côté de leur grand voisin,
l'Empire Ottoman, combat qui a duré presqu'un demi millénaire, je n'ai pas
pu éviter la comparaison des populations roumaines avec un enfant qui n'a
pas été aimé par ses parents: la géographie et l'histoire.
Aux XVIIe et XVIIIe siècles l'offensive autrichienne et russe contre
l'Empire Ottoman s'est développée maintes fois sur le territoire roumain,
fait entraînant des destructions considérables, des dislocations de populations
et des pertes de territoires. Tout cela semble avoir été au moins
aussi dévastateur que les destructions et les dislocations communistes.
L'histoire moderne de Roumanie continue à enregistrer des difficultés
de survie. C'est le triangle géopolitique formé entre Vienne, Petersbourg et
Istanbul qui dicte le rapport de forces entre lui et le destin des Pays Roumains.
Donc il s'agit toujours de la même impossibilité de réaliser un développement
organique. D'autres événements majeurs, tels la Révolution de
1848, la Grande Union 1918, la désignation du secrétaire du parti communiste
après la seconde guerre mondiale, ou encore la chute de Ceausescu
ont eu comme facteurs déterminants certaines influences externes.
A la différence de l'étape totalitaire de l'histoire de Roumanie, qui n'a
pas permis la manifestation de la prise d'attitude du moi conscient, la longue
période pré-communiste, quelques moments difficiles qu'elle ait eu,
n'a pas obstrué la réflexion des élites sur les réalités sociales et humaines.
Elles ont coexisté en minorité et avec un relatif manque d'efficience pratique
avec les manifestations des ressentiments (majoritaires) et avec l'emploi
de l'humour en tant que moyen de défense, parfois même chez des
écrivains de génie. Ce qui me préoccupe dans cette partie de mon intervention
est la coïncidence de contenu entre la réflexion consciente et l'oeuvre
géniale d'un Caragiale, par exemple, coïncidence qui illustre l'existence
pérenne des attitudes auto agressives chez les Roumains.
Dans son ouvrage, Descriptio Moldaviae, par la description notable des
mentalités roumaines, l'auteur, le prince régnant et le savant Dimitrie Cantemir
(début du XVIIIe siècle) s'avère être extrêmement critique: "les vices
pullulent" en Moldavie. Les Moldaves sont vaniteux, bavards, impulsifs,
manquent de ténacité, incultes et anticulturels et les femmes du peuple
débauchées. Les seules qualités reconnues: l'hospitalité et l'adhésion à la
religion chrétienne.
Deux siècles plus tard, en 1906 apparaît le premier ouvrage sur la psychologie
du peuple roumain - De la psychologie du peuple roumain de
Dumitru Draghicescu. Il s'agit d'une oeuvre animée par un esprit scientifique
mûr, où l'explication interfère avec la description minutieuse, tout
cela soutenu par une grande lucidité. L'idée directrice de l'ouvrage est
concluante: "Notre passé tellement tourmenté et malheureux n'a fait que
développer des qualités faibles, défavorables." La première sur sa liste est
le développement bloqué dans tout les domaines : agriculture, industrie,
commerce, sciences, littérature, art, blocage qu'on peut appeler d'un mot
intraductible "nesipravire" - inachevé, incapacité de mener quelque
chose jusqu'au bout. Puis, il s'intéresse à la passivité, la résistance défensive,
résignée, soumise, humble, le manque d'énergie offensive. Une excellente
métaphore concrétisée sur le plan militaire: "les régiments des
bourses pleines d'argent" ont remplacé les bras forts de Mircea et Stefan.
Le caractère paisible des Roumains côtoie la lâcheté: les proverbes l'attestent
pleinement: "la glaive ne coupe pas la tête penchée, mais la chaîne la
fait s'incliner humblement". Dumitru Draghicescu cite plusieurs auteurs
étrangers qui constatent eux-mêmes le phénomène. Ainsi le comte Salaberry
écrit que "la tyrannie a rendu les Roumains timides et ignobles".
Comme attitude générale, la passivité s'exprime en tant qu'indifférence,
manque d'initiative, fatalisme, croyance dans la destinée et la chance,
tout cela exprimant une grande méfiance à l'égard de soi-même.
Le fait que la vie des Roumains a été parsemée de guerres, de invasions,
de désastres a eu, d'après Dumitru Draghicescu, des conséquences
des plus désagréables : a. renoncer au travail ardu; b. géographie mobile
qui ne diffère pas essentiellement des dislocations de population pratiquées
dans le communisme. c. action limitée au moment du projet; d.
indifférence envers soi même. A propos de ce dernier aspect on cite l'auteur
français Marmier qui, très surpris, écrit: "les familles roumaines
habitent des chaumières que nous l'emploierions même pas pour nos
animaux."
De tels thèmes sont abordés aussi par le champion de l'autodérision
roumaine, l'écrivain I L Caragiale, qui, fait remarquable, écrit son oeuvre
à la même période que Draghicescu. Le sarcasme porté à son comble indique
au niveau du contenu latent, conformément à l'hypothèse avancée au
début de mon intervention, l'existence de la haine de soi. En fait, Caragiale,
tout comme Cioran, a cultivé des sentiments hostiles envers les Roumains
et implicitement envers soi-même jusqu'à la conséquence pratique de
l'émigration. Ce qui a mis fin à sa créativité!
Malgré les efforts de la propagande communiste pour transformer
Caragiale en critique de la société bourgeoise, il reste tel que George Calinescu
le montre dans son Histoire de la littérature roumaine, un observateur
d'une lucidité impitoyable face au “miticisme” des Roumains, attitude
qui s'est manifestée depuis toujours. Le trait le plus important de Mitica,
trait générique -l'infantilisme a son correspondant dans ce que Dumitru
Draghicescu appelait caractère "neispravit", dans le sens "qui n'est pas
achevé, bloqué sur le parcours de son développement". Par exemple, le
patriotisme affiché de Mitica est faux puisque les arguments invoqués pour
diagnostiquer la dégringolade du pays sont risibles (la moisson faible de
colza et la négligence d'une nourrice). En réalité Mitica aime bien pérorer
en publique sur des thèmes vraiment graves mais on a du mal à le faire
vivre dans la réalité de la situation concrète. Mitica est intrusif, médisant,
intrigant, ce qui indique une personne éprouvant des ressentiments, c'està-
dire un homme défait qui refait son estime de soi avec de mesquins expédients
existentiels.
Un autre reflet de son infantilisme est son incapacité à avoir des relations
justes avec les autorités publiques qu'il ne fait que tracasser à la
manière des personnages d'Ionesco, avec des pétitions sans objet, au lieu
de les contester mûrement, s'il en est le cas. Enfin Mitica, c'est-à-dire le
Roumain d'hier, mais du présent aussi, comme les événements après 1990
l'ont pleinement démontré, ne peut pas, en vertu de son immaturité fonctionnelle
évoluer dans les cadres de la démocratie européenne, qu'il rend
vide de contenu. Dans sa célèbre comédie Une lettre perdue, l'auteur ne
tourne pas en ridicule les vices de la société bourgeoise, mais les mentalités
des Roumains incapables, en contact avec le problème du vote
démocratique, de décentrage narcissique et de perception de l'existence
d'un intérêt général.
A la différence de Draghicescu ou de Radulescu Motru, qui n'ont
guère trouvé d'échos au niveau de l'intérêt du public, la prose et la dramaturgie
de Caragiale ont constitué le seul antidote contre le ressentiment,
dans la mesure où elles ont été étudiées et transmises à l'école par chaque
génération. Elles ont été des catharsis, ou des points de départ à la
réflexion.
Perspectives
En 2008, alors que j'écris ces lignes, 100 ans après la publication de
l'ouvrage de Dumitru Draghicescu, la situation de la Roumanie est marquée
par un moment de grâce né de son intégration militaire et politique
(l'OTAN et l'UE) dans les structures occidentales, ce qui crée les prémisses
d'un développement solide. Si l'idée de Dumitru Draghicescu que «
les Roumains sont une race occidentale ayant des coutumes orientales"
est correcte, alors la situation actuelle c'est l'équivalent d'un retour chez
soi. Tel un enfant abandonné qui, par un miracle historique, retrouve sa
famille, les Roumains peuvent recommencer le travail de reconstruction
du narcissisme sain qui soit à même de fonder un nouveau type de fonctionnement
social, animé par la solidarité et la coopération.
Discussion à l'intervention de Vasile Zamfirescu
Fausto Petrella
Vasile Zamfirescu a présenté un exposé très riche et nous a brossé un
portrait des Roumains qui a dû lui coûter beaucoup sur le plan narcissique
et émotionnel. L'image des Roumains qui se dégage de son tableau met
en évidence un trait assurément négatif, qui est la haine de soi.
Commenter sa relation m'est très difficile ; d'ailleurs il est toujours
difficile se prononcer sur la psychologie des peuples et sur les traits d'un
caractère national, comme si la nation était une personne avec son
caractère propre. Toute généralisation risque d'aboutir à l'approximation
et au stéréotype social : le caractère des Italiens, des Juifs, des Américains
etc.
En raison de mon histoire personnelle et des souvenirs transmis par
mon père et ma mère, j'ai eu dans mon enfance et mon adolescence une
vision très bonne, pour ne pas dire idéalisée, de la Roumanie telle qu'elle
se présentait en 1930. Mon père, qui était un ingénieur italien du sud de
l'Italie, était allé à Bucarest pour des raisons de travail et il y vécut de
1929 à 1935. Il décrivait les fastes de la ville à cette époque. Il se souvenait
des merveilleux concerts symphoniques de Bucarest, de la beauté de
la musique populaire, de la virtuosité des violonistes tziganes, des magnifiques
acteurs du théâtre juif de Bucarest. Il appréciait la grandeur d'Enesco,
aimait Caragiale et évoquait certaines scènes comiques de son
théâtre, joué par d'excellents acteurs. Il me raconta même que dans un
journal important on pouvait lire, dans une rubrique hebdomadaire, les
commentaires d'un écrivain à la mode qui faisait de la critique littéraire
en s'inspirant de la psychanalyse. Il vantait aussi la bonne qualité des restaurants
de la capitale et surtout sa pâtisserie, qui selon lui était bien
meilleure qu'en Italie.
Mon père épousa une jeune femme roumaine. En 1936, ils se transférèrent
en Italie où régnait le fascisme ; et deux ans plus tard, en septembre
1938, Mussolini approuva les lois raciales. Avec la guerre, puis après
1945 avec le communisme en Roumanie, les rapports entre l'Italie et la
Roumanie devinrent impossibles. C'était l'époque de la "guerre froide -
rasboiul rece», du rideau de fer et de la censure qui empêchaient tout rapport
de la Roumanie avec le reste du monde. Ma mère, dont la soeur vivait
en Roumanie et qui ne pouvait jamais la rencontrer ni communiquer avec
elle, souffrait profondément de cette situation, ainsi que des nouvelles horribles
qui parvenaient à filtrer sur la dictature.
Je possède de nombreuses lettres censurées, ouvertes et contrôlées tant
par la censure fasciste que par la censure communiste. Comme nous le
savons tous, Freud parle de la censure psychique comme de l'un des éléments
formateurs du rêve et du symptôme névrotique.
Lorsque les membres de ma famille roumaine devaient raconter, dans une
lettre dont ils savaient qu'elle allait être lue par les autorités de la censure, des
évènements qui étaient survenus dans leur pays, ils recouraient à un certain
cousin Otto, qu'ils avaient inventé et à qui il en arrivait de toutes les couleurs.
Le “cousin Otto” servait à parler de la situation qui était la leur, et de celle
dans laquelle se trouvait la nation toute entière. Le but de l'invention de ce
personnage fictif quelque peu onirique, comme celui de tant d'autres expédients
analogues, était de rendre incompréhensibles ou indéchiffrables les
contenus représentatifs ou affectifs les plus divers, qui étaient inadmissibles
pour la censure. La censure active ici l'autocensure, dans un mouvement d'intériorisation
que Zamfirescu signale comme une expression de la haine de soi.
Un effet de ces informations sur ma vie personnelle est qu'elles m'ont
empêché de croire à l'énorme propagande communiste et au rêve éveillé
d'un communisme réel bon et heureux. De cette manière, le marxisme
théorique a pu rester pour moi un important instrument de la critique
sociale. Freud n'était pas un bourgeois réactionnaire lorsqu'il écrivait, dans
Le Malaise dans la Civilisation (1929), que les prémisses psychologiques du
communisme étaient une illusion dépourvue de fondements. Et que
l'agressivité humaine trouve facilement des solutions paranoïaques et qui
activent la persécution.
Même avec les informations du cousin Otto, on ne pouvait rien savoir
de l'horreur de l'expérience de Pitesti, de son fondement sadomasochiste
radical, si bien analysé par Zamfirescu, qui écrit : "L'incapacité de se
décharger par l'action sociale, la haine, le désir de se venger et tous les
autres sentiments négatifs produits par les frustrations propres à ces couches
sociales, entraînent des conséquences psychiques majeures par l'intermédiaire
du déséquilibre narcissique que cette impuissance engendre" (p.
3-4). Je suis d'accord avec lui sur le fait qu'une morale du ressentiment,
dans le sens où l'entend Nietzsche, ne peut rien engendrer de positif et que
l'envie et la haine de classe - phases promotrices et ressort premier du
développement communiste, bien repérés par Marx - signalent la présence
d'une destructivité secrète qui - à la surprise générale - montrera avec le
temps ses effets négatifs.
Il me semble percevoir, à côté de l'admiration pour un grand écrivain
comme Caragiale - de l'irritation pour son éternisation de l'infantilisme
roumain, pour son caractère bloqué et "neispravit" (qu'on pourrait rendre
en italien par "non rifinito", "pas bien fini" en français ).
L'Italie connaît bien ce type d'humour populaire et en même temps
subtil, qui a trouvé des expressions artistiques remarquables. Votre Mitica
est sans doute un personnage semblable à notre Toto, masque napolitain
contemporain, qui vit d'expédients, à la fois intégré dans la société réelle
et radicalement en marge de celle-ci. Capable de représenter et de supporter,
en un jeu comique infini, tous les maux sociaux et tous les malheurs
de la pauvreté et de l'inégalité sociale.
En entendant votre discours, cher ami Zamfirescu, je pourrais citer à
mon tour une expression italienne un peu consolatrice : "Tutto il mondo
è paese". C'est-à-dire : "Le monde est un village" ou "Les hommes
sont partout les mêmes". Chez les Italiens aussi on peut trouver une haine
généralisée pour soi. Et de ce réservoir masochiste illimité, mais qui se
trouve aussi en quelque sorte au fondement de la vie civile et de la tolérance,
le pouvoir a toujours abusé pour exciter la violence, la vexation d'un
homme sur l'autre, d'un groupe sur l'autre, d'une classe sociale sur l'autre…
Le psychanalyste peut observer et voir opérer ces mouvements de destruction
à l'intérieur de lui-même et, en essayant de les connaître et de les
rendre conscients, il peut développer pour chacun une espérance. Espérance
qui, comme on le sait, est la dernière déesse.