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Revista Romana de Psihanaliza
Publicatie a Societatii Romane de Psihanaliza,
Grup de Studiu IPA
LA HAINE QUI NE TUE PAS OU SUR LA HAINE ET LA DESTRUCTIVITE DANS LA RELATION TR-CTR
Daniela Luca
Motto:
« L’histoire de la technique et de la théorie psychanalytiques
est inséparable de ce sur quoi elle bute : la résistance ».
René Roussillon
Prologue
« Je leur apporte la peste » disait Freud en 1909 à Jung et Ferenczi, en
parlant des Américains, sur le paquebot qui traversait l’Atlantique.
Aujourd’hui encore, dans nos sociétés gavées et surinformées, la psychanalyse
garde sa force subversive des premiers jours et « apporte la peste ».
Penser la haine, dans le champ psychanalytique est un travail sans fin,
car la haine est annihilante, exterminatrice, rompt les liaisons. Elle est fondée sur un déni de l’autre et de sa subjectivité. La haine dessèche l’être
qu’elle veut détruire « comme un sirocco torride », affirme Ortega y Gasset
(Etude sur l’amour). Elle « sécrète un suc virulent et corrosif ». Elle maintient
à une distance radicale et « ouvre un abîme ». La haine est destructrice
et meurtrière. « Haïr quelqu’un, c’est ressentir de l’irritation du seul fait
de sa simple existence », c’est exiger sa disparition. « Haïr, c’est assassiner
sans relâche ». Au contraire, détester vient de « testis », le témoin, de ce
qu’un témoignage est nécessaire pour dénoncer « ce qui va de soi ». La
détestation produit la colère motivée. Elle effectue « une réévaluation qui
rétablit une différenciation, une non-équivalence ». Détester permet de
séparer, de disjoindre, de distancier. De prendre du champ.
Tout comme la haine, l’envie est destructrice. Mélanie Klein le précise
: l’envie concerne la possession d’objets ou d’attributs, convoités avec hargne.
Elle correspond à une configuration binaire. Harold Searles confirme
cette affirmation, il constate en outre que « le patient en proie à l’envie est
moins avancé dans sa différenciation que le patient jaloux ». (H. Searles,
Mes expériences des états limites)
La difficulté vient aussi d’une voie masochique : l’être humain a quelques
fois tendance à faire son propre malheur. Ainsi, une forte jalousie ressentie
dans l’enfance envers la relation privilégiée et intense qu’entretenait
un parent avec une personne, un animal ou une chose, peut avoir été incorporée
(Abraham et Torok, L’Ecorce et le noyau), au point de créer un sentiment
de jalousie retourné sur soi. Il s’agit là d’un autre « destin » de la
pulsion : le « retournement contre soi-même ». La haine est glaciale
(Didier Anzieu, Le Moi Peau): elle désubjective peu à peu l’enfant. « Un
enfant qui voit son père ou sa mère témoigner plus de tendresse à des plantes,
des animaux domestiques ou à un objet matériel qu’aux humains de la
famille se sent mis en rivalité avec ces éléments non humains. » (Searles, L’environnement
non-humain)
„Pour introduir“ la relation transfert - contre-transfert
En 1910, Freud écrivait dans „Perspectives d’avenir de la thérapeutique
analytique“ qu’aucun analyste ne peut aller plus loin que ne lui permettent
ses propres complexes et ses propres résistances. Vaincre ses propres résistances - tout autant que celles du patient, constitue, séance après séance,
le principal travail de l’analyste. Comme le transfert, le contre-transfert se
présente par le pôle de la résistance. Repérer et nommer les affects contretransférentiels
constitue une première étape du combat contre la résistance;
en effectuer la traduction s’avère être une tâche éprouvante pour l’analyste,
dans la mesure où elle nécessite un surinvestissement des représentations
porteuses de déplaisir qui s’offrent à lui de manière sensible durant la
séance.
Le concept de transfert, qui est le fondement même des traitements
psychanalytiques, apparaît pratiquement d’emblée dans l’oeuvre de Freud
: il n’est pas encore reconnu comme tel par Freud dans le traitement de
Anna O. par J. Breuer, mais est clairement introduit en 1893 dans la
« Communication préliminaire » (texte repris dans le premier chapitre des
Etudes sur l’hystérie, publiées en 1895).
Lorsque Freud aborde la question des « résistances » à la guérison, il en
décrit trois origines: l’offense/la haine, la dépendance et les fausses
connexions (Etchegoyen, 1986). L’offense, c’est la réaction de retrait du
patient lorsque, à tort ou à raison, il se sent blessé par le thérapeute ; la
dépendance, c’est la crainte de devenir et de rester affectivement lié au thérapeute
et de perdre son autonomie ; la fausse connexion, c’est « quand la
malade craint de reporter sur la personne du médecin les représentations pénibles
nées du contenu de l’analyse. C’est là un fait constant dans certaines analyses.
Le transfert au médecin se réalise par une fausse association… Depuis
que je sais cela, je puis, chaque fois que ma personne se trouve ainsi impliquée,
postuler l’existence d’un transfert et d’un faux rapport. »
Le transfert apparaît donc d’abord comme ce qui fait obstacle au traitement.
Dans le cas Dora (publié en 1905 dans Cinq Psychanalyses), Freud
développe sa théorie du transfert, dont il donnera un aboutissement théorique
en 1912 dans « La dynamique du transfert ». Dans ce texte, Freud écrit
que le transfert est un phénomène inévitable du traitement psychanalytique,
et qu’il doit être combattu en tant que création de la maladie. Néanmoins,
il conclut son essai de la manière suivante : « le transfert, destiné à
être le principal écueil pour la psychanalyse, devient son allié le plus puissant
si l’on parvient à le découvrir dans chaque cas et à l’expliquer au malade ».
Dans la leçon 27 des « Leçons d’introduction à la psychanalyse » (1915-
1916), Freud expose la conception selon laquelle le transfert non seulement
donne accès à la problématique du patient, mais également offre en luimême
une possibilité de modifier l’ancienne relation d’objet.
Actuellement l’attention se porte, en début de traitement psychanalytique,
à ne pas contrecarrer le développement du transfert, voire à en favoriser
le déploiement ; et que ce qui est le véritable obstacle au traitement
n’est pas le transfert, mais l’absence ou l’insuffisance de son installation.
Le terme de contre-transfert est introduit par Freud en 1910 dans un
texte intitulé « Les perspectives d’avenir du traitement psychanalytique ». A
nouveau, il est présenté comme un obstacle au développement de la psychanalyse,
et est « décrit comme la réponse émotionnelle de l’analyste aux stimulations
provenant du patient, le résultat de l’influence de l’analysant sur
les sentiments inconscients du médecin » (Etchegoyen, 1986). Pour combattre
cet obstacle, Freud en 1910 prône l’auto-analyse ; deux ans plus tard,
en 1912, dans « Conseils aux médecins sur le traitement psychanalytique »,
il recommande l’analyse didactique. Dans une lettre à Ferenczi de la
même année 1910, Freud parle de son propre contre-transfert. Cependant,
Freud ne reprendra pas le thème du contre-transfert et n’élaborera jamais
une théorie du contre-transfert.
Le contre-transfert (que l’on peut reconnaître dans l’« intuition », terme
utilisé par Reik, ne sera véritablement étudié comme « instrument » du travail
psychanalytique qu’à partir des années 50, d’abord par Paula Heimann
et par Heinrich Racker. Etchegoyen parle à ce propos de « changement de
paradigme » en psychanalyse, dès lors que le contre-transfert est reconnu de
manière symétrique au transfert, dans sa triple dimension d’obstacle (danger
de scotomisations ou de collusions dans le chef de l’analyste), d’instrument
pour ressentir et comprendre ce que vit le patient, et de champ définissant
ce qui peut être accessible au travail psychanalytique.
Chaque analyse nous amène à faire le douloureux constat que nous
continuons d’être travaillés par ce que nous ignorons; Victor Smirnoff définissait
le contre-transfert comme un « système de sécurité qui fait office de
protection, non pas contre les attitudes ambiguës ou équivoques, propositions
amoureuses ou attaques hostiles des patients, mais à l’égard de ce qui se trouve
éveillé en lui d’intolérable »... et qui demande, pour parvenir à l’état
conscient, un travail psychique intense. Au quotidien, l’analyste ne travaille
pas seulement avec sa technique ou son savoir, il travaille aussi avec ses
limites.
La définition du champ du contre-transfert varie selon les courants analytiques.
Etchegoyen propose de réserver le terme de contre-transfert à ce
qui est suscité chez l’analyste par le transfert du patient. Mais pour Winnicott
par exemple, le contre-transfert englobe la personnalité de l’analyste,
ses expériences, ses conflits non résolus, mais également ses réactions
rationnelles et objectives.
Ces définitions posent en réalité le problème de la position du thérapeute,
entre deux extrêmes : l’idéal freudien d’un analyste aussi neutre que
possible, interprète de la réalité psychique du patient, qui va de pair avec
l’idée d’un processus axé sur la remémoration et la mise en sens ; et la
dimension de la réalité du thérapeute comme support d’une reconstruction
des éléments traumatiques. La clinique montre que ces deux positions
sont en fait toujours présentes conjointement, selon un gradient qui
dépend d’une série de facteurs, parmi lesquels au premier chef la problématique
du patient et les positions théorico-cliniques de l’analyste (et il est
certain qu’il existe un rapport entre les deux).
Le travail thérapeutique basé sur l’exploration et l’utilisation du contretransfert
est ce qui permet l’abord des pathologies sous-tendues par des
mécanismes de défense non névrotiques de type clivage, identification projective
pathologique, déni, caractéristiques des fonctionnements limites.
La réaction thérapeutique négative (RTN)
comme paradigme de la haine et de la destructivité
Le concept de réaction thérapeutique négative est introduit par
Freud en 1923 dans Le Moi et le ça. Il s’agit pour Freud d’un processus en
trois temps : 1. premier temps, le travail thérapeutique progresse de
manière satisfaisante, le thérapeute observe une amélioration ; 2. cette
perception par l’analyste d’une amélioration est signifiée au patient, de
manière explicite ou implicite ; 3. une aggravation survient, de manière
paradoxale, car ne pouvant pas être mise en rapport avec un nouveau
conflit. Il est nécessaire de replacer la RTN dans le contexte de l’évolution
des idées de Freud, amenées par le prise en compte des psychoses et
de la pathologie du narcissisme, amenant ce qu’on a appelé « le tournant
de 1920 ».
Jusque dans les années 1920, Freud pensait que le psychisme manifestait
une tendance générale et spontanée à l’auto-guérison. En 1918 encore,
il utilisait dans « Les voies nouvelles de la thérapeutique psychanalytique »
une métaphore chimique de l’analyse mettant l’accent sur les mouvements
de liaison intrapsychiques. Mais, dans le texte qui marque ce qu’il est
convenu d’appeler « le tournant de 1920 », « Au-delà du principe de plaisir
», Freud part du constat que, dans certaines situations, tout se passe
comme si le sujet, au lieu de tout mettre en oeuvre pour accéder à un état
de plaisir, ou en tout cas pour diminuer le niveau de tension et de déplaisir,
se complaisait dans la reproduction et la répétition de ce qui le fait
souffrir.
Il donne d’abord deux exemples où la répétition sert à tenter de maîtriser
une expérience douloureuse : la névrose traumatique (et notamment les
rêves traumatiques) et… le jeu de l’enfant. C’est le fameux « jeu de la
bobine » où Freud observe son petit fils, âgé d’un an et demi, qui lorsque
sa mère s’absente passe son temps à jeter répétitivement au-delà de la
tablette une bobine en bois, qu’il tient par une ficelle et qu’il fait ainsi réapparaître
puis à nouveau disparaître à sa guise. Ce faisant, l’enfant transforme
la situation où il subit l’absence de sa mère, en un jeu où il reproduit
activement quelque chose qui évoque la séparation, mais en s’en
rendant maître.
Il reprend ensuite la dimension de répétition qui caractérise le transfert,
à partir de laquelle peut être élaborée la situation de souffrance qui est ainsi
répétée. Mais pour noter que, dans un certain nombre de cas, l’élaboration
échoue, et la répétition s’installe, dans ce qu’il nomme « une compulsion
de répétition qui se place au dessus du principe de plaisir » ? Une telle répétition
de la souffrance ou des conditions de la souffrance se retrouve
dans la vie de ces sujets qui donnent « l’impression d’un destin qui les poursuit,
d’une orientation démoniaque de leur existence ». Nous sommes ici dans
la clinique du masochisme.
Freud associe ces états aux conséquences d’un traumatisme, où la fonction
de pare-excitation est débordée, et où l’enjeu n’est pas de diminuer le
déplaisir, mais de canaliser le débordement pour éviter la destruction. Cette
effraction peut résulter d’un traumatisme extérieur, mais aussi d’une excitation
pulsionnelle excessive (ou d’une combinaison des deux). C’est ce qui
amène Freud à poser l’hypothèse de l’existence, chez l’humain, à côté des
pulsions d’auto-conservation et des pulsions sexuelles (première topique),
relevant de la catégorie des pulsions de vie, de pulsions de mort,
visant à rétablir l’état inorganique initial (principe de Nirvana). A partir du
constat que le destin ultime du vivant est la mort, Freud avance l’idée que
« ces détours sur le chemin qui mène à la mort, fidèlement maintenus par les
pulsions conservatrices, seraient ce qui nous apparaît aujourd’hui comme phénomènes
vitaux ». C’est dans la foulée de l’introduction du nouveau dualisme
pulsions de vie/pulsions de mort que, dans Le Moi et le ça (1923),
Freud introduit la notion de RTN. Freud rapporte d’ailleurs la rédaction
de cet article à une situation clinique de « paranoïa quérulente » qui présente
les caractéristiques d’une réaction thérapeutique négative. Il voit dans
cette RTN d’abord l’effet d’un « sentiment inconscient de culpabilité », puis
en 1924 (dans « le problème économique du masochisme ») d’un « besoin de
punition ».
Dans le cadre de la RTN, le fait pour le patient d’entendre ou de sentir
que le thérapeute pense qu’il va mieux est vécu à la fois comme une séduction
incestueuse, et comme une appropriation par ce thérapeute de cette
amélioration. L’impossibilité à représenter cette séduction dans le travail
analytique témoignerait de la proximité d’une zone traumatique. La réaction
thérapeutique négative est à la fois ce qui bloque le processus, dans
un mouvement que Freud signale être d’allure mélancolique, et ce qui
ouvre la possibilité d’avoir accès à une zone traumatique qui occupe une
position clé dans la pathologie du patient.
Deux voies s’ouvrent alors : d’une part la remise en question par le thérapeute
de ses propres croyances ; d’autre part la technique de la construction.
Lorsqu’on est confronté dans un traitement à des zones traumatiques
qui renvoient à des expériences qui n’ont pas trouvé à se symboliser, par
exemple parce qu’elles étaient trop intenses, ont été clivées très précocement
et n’ont dès lors pas pu faire l’objet d’une reprise symbolisante dans
l’après coup, la seule technique permettant de les remettre dans le champ
de la symbolisation est de proposer au patient une construction de ce qu’il
ne sait pas avoir vécu.
C’est ici qu’on voit aussi combien la mise en question des croyances des
thérapeutes est importante pour réduire le risque de constructions abusives.
L’idée de la construction est de partir de la culpabilité ressentie par le
patient pour remonter vers la relation primaire dans laquelle s’est vraisemblablement joué le retournement violence subie - violence appropriée par
le sujet, et de permettre l’engagement d’un processus de deuil de cette relation.
Pour sortir du cercle vicieux de la relation thérapeutique négative, il faut
parvenir à mettre en évidence pour le patient : - la confusion qu’il fait (et
qui est l’objet de la cruauté du surmoi) entre non détachement primaire de
l’objet et relation incestueuse (ce qui se manifeste avec ces patients par une
sexualisation défensive de la relation thérapeutique permettant d’éviter de
ressentir le lien de dépendance) ; - et le fait qu’il retourne dans un fantasme
de toute puissance (masochique) sa détresse et son impuissance dans
la relation primaire.
Nous soulignons l’importance qu’il y a à maintenir ces constructions
dans un registre transitionnel : elles doivent rester en tension comme possibilités,
et ne pas s’instituer comme vérités. Leur validité est attestée par
leur capacité à faire surgir à la conscience du patient des souvenirs, des
affects, mais parfois aussi des sensations à forte intensité perceptive, proches
de phénomènes hallucinatoires. Mais également par une RTN dont la
polarité se trouve ainsi inversée.
Apports de D.W. Winnicott à l’élaboration de la destructivité
et de la haine dans la relation Tr-Ctr
Comme on le voit, le clivage des expériences traumatiques précoces non
symbolisées, qui peut aujourd’hui être considéré comme le pivot des
pathologies limites, et est à l’origine des souffrances de ces patients, de leurs
comportements masochiques, de leurs passages à l’acte, en particulier
dans le traitement, engage de manière très importante la résistance des thérapeutes
aux attaques directes et indirectes, dont les RTN.
On connaît la célèbre formule de Freud selon laquelle « l’objet naît dans
la haine » (Pulsions et destins des pulsions, 1915). C’est la frustration qui
amène le bébé à devoir admettre l’existence de la réalité extérieure, et qui
suscite sa haine contre l’objet frustrant. Ce sera le point de départ des théorisations
de M. Klein. La conséquence est qu’on peut attribuer la destructivité
à la « force » des pulsions et à l’intolérance à la frustration qui en
découle.
Winnicott a développé sa réflexion à propos des patients qui n’ont pas
accès à l’espace du jeu, et pour lesquels – avec lesquels - cet espace va
devoir être construit. Le travail du cadre permettant le « trouvé-créé » et
l’accès à la transitionnalité : les cadres « sur mesure » ; le médium malléable;
la question des limites, limite comme espace et non comme ligne de
démarcation.
Caractéristiques des conditions nécessaires pour que se constitue un
espace de jeu pour symboliser : - Le rythme harmonieux et le plaisir partagé
qui constituent l’illusion de la permanence de l’objet ; - Le retournement
passif-actif ; - La possibilité d’exprimer la destructivité sans
qu’elle entraîne ni la disparition de l’objet, ni une rétorsion de sa part ; -
L’appropriation de la construction-déconstruction-reconstruction et l’articulation
des parties ; - La présence silencieuse de l’autre comme support
de la capacité d’unification du soi et du plaisir d’emprise ; - La permutation
des rôles et l’identification (miroir)
Le repérage des mouvements psychiques du patient dans la relation thérapeutique
en référence à ces différents jeux permet de se faire une idée
d’où se situe le patient, et de l’évolution du processus par rapport aux problématiques
de la séparation, de la haine et la destructivité et de la symbolisation.
Il permet également de penser les dispositifs de soins comme espaces
de mise en jeu : transformer la destructivité et la violence en leur
permettant de se déployer tout en étant contenues dans un cadre de « jeu
» psychique.
La métaphore pour échapper à la violence, au traumatisme
Serge Tisseron (Comment Hitchcock m’a guéri, Paris, Albin Michel,
2003, p. 81.) affirme que « là où la compréhension intellectuelle dessèche et
confronte à la solitude, la métaphore nourrit et socialise ».
Lorsqu’une personne souffre de haine/envie/jalousie envers elle-même
ou une partie d’elle-même, Searles encourage le psychanalyste à repérer
d’abord les mouvements de jalousie qu’il peut sentir en lui-même : envers
les objets internes ou la réalité extra-analytique du patient. Il précise
notamment : « Il n’est pas rare que la psychanalyse devienne pour le patient
l’incarnation de l’objet interne jalousement combattu. » C’est un premier
déplacement, porteur d’une dynamique résolutive. Même si le travail
analytique s’enlise parfois, lorsque persiste la jalousie/envie/haine inconsciente,
de l’analysant et du psychanalyste, vis à vis du « soi potentiellement
sain » du patient. Le transfert, à travers les multiples facettes et accroches
de la relation thérapeutique, peut ainsi devenir – pour un temps - la cible
de la haine du patient. Cible entendue comme support d’élaboration et
vecteur de transformation.
Cela rejoint ce que Winnicott affirme dès 1947 (D. W. Winnicott, La
haine dans le contre-transfert): le psychanalyste ne peut aider le patient à
repérer la haine en soi que s’il a – au préalable – élaboré ses propres mouvements
de haine, pour reconnaître ceux qui viennent de l’analysant(e), les
exprimer avec des mots simples et l’aider à les symboliser.
La liberté de la parole, la grâce des images et de la poésie, la force du
rêve et des métaphores permettront à « l’enfant dans le patient » d’aller sur
l’autre rive : entier cette fois-ci et disponible à ses sensations, ses ressentis,
ses émotions et ses sentiments. Pour vivre, pleinement.
La mort, la pulsion de mort
C’est ainsi que la notion de pulsion de mort apporte à l’édifice freudien
une conception nouvelle. Expression privilégiée du principe le plus radical
du fonctionnement psychique, elle fait de la tendance à la destruction
une donnée quasi paradigmatique dans la mesure où elle lie indissolublement
tout désir, agressif ou sexuel, au désir de mort. Désormais, sous la
plume de Freud, et dans le cadre de sa dernière théorie des pulsions, la pulsion
de mort va désigner à la fois : la compulsion de répétition; - le principe
de Nirvâna et la réduction des tensions au zéro; - la tendance à la
destruction et à la destructivité.
Nous savons quel accueil mitigé la communauté psychanalytique
contemporaine de Freud, hormis Ferenczi, Eitingon et Alexander, réserva
à ces vues hautement spéculatives. C’est ainsi que pendant tout un temps
du développement de la pensée en psychanalyse deux tendances apposées
confrontèrent leur point de vue : ceux qui, à la suite de Freud, « croyaient
» en l’existence d’une pulsion de mort, s’opposaient à ceux qui la réfutaient,
voire la déniaient en préférant conceptualiser en termes d’« agression », de « pulsion d’agression » voire d’ « agressivité ». Depuis, malgré
la complexité inhérente au concept et surtout la difficulté à admettre
son caractère autodestructeur, tout un courant de pensée désireux d’éviter
de s’enfermer dans le faux dilemme « croire ou ne pas croire à la pulsion
de mort », a tenté de rendre compte de ce que nous pouvons convenir
de nommer aujourd’hui, à la suite de Jean Laplanche, « pulsion de
mourir ou de se faire mourir » (Laplanche J., Problématique, IV, L’inconscient
et le ça). Cependant, comme le remarque André Green, « la difficulté,
en ce qui concerne la pulsion de mort, vient de ce que nous ne pouvons lui
attribuer avec la même précision une fonction correspondante à celle de la
sexualité par rapport aux pulsions de vie (ou d’amour) ». (Narcissisme de
vie, narcissisme de mort, Paris, éd. de Minuit, 1983.)
Aussi, même s’il est actuellement fréquent de rencontrer en clinique
psychanalytique des formes pathologiques de destructivité, aucun argument
clinique ne peut en lui-même constituer une preuve de l’existence de
la pulsion de mort et le problème reste, pour l’essentiel, théorique.
Le contre-transfert et la mort
Le « travail » de la pulsion de mort ce un « travail du négatif »,
comme nous le retrouvons dans la pensée de Guy Rosolato (in La relation
d’inconnu) lorsqu’il écrit : « Rappelons dans Freud l’importance de l’intériorisation
conjointe, comme relation d’inconnu, de l’inconscient, de la pulsion
et de la mort dans le topos du ça. Car le travail du négatif a été spécialement
perçu, admis et théorisé par Freud pendant cette période ». Pour Guy
Rosolato, c’est « la mort elle-même qui est intériorisée », la mort est dans
la « relation d’inconnu ». C’est par le biais de l’analyse de la « relation
d’inconnu » que l’ « inconnu de la mort, d’extensif qu’il était, lié à un avenir,
à une fin, passe dans le champ de l’intensif“, et permet ainsi d’“être
métaphorisé et dirigé ».
Pour Piera Aulagnier de son côté, Thanatos représente « toutes les forces
de la déliaison, du négatif, du rejet, de la néantisation, de la haine, mais
aussi - comme dans la spéculation freudienne -, d’une contrainte interne à
la constance, à la quiescence, à l’amont de toute perturbation par les tensions
internes ou externes qu’elles soient sexuelles ou non sexuelles, instinctuelles ou
pulsionnelles, et à tous les niveaux du sujet constitutives par leurs équilibrages
aléatoires » (in La violence de l’interprétation) Cette pulsion se situe dans
la proximité des théories de l’archaïque et du primitif qui introduisent la
violence primitive, l’agressivité archaïque et l’autodestruction. Thanatos est
introduit répétitivement comme force antagoniste vis à vis d’Éros, dans
l’espace postulé de l’originaire, avec son représentant, le pictogramme.
Pour une approche plus détaillée de la conception « du travail de Thanatos
» et de ses « potentialités » dans la pensée délirante du psychotique,
nous renvoyons aux travaux de Piera Aulagnier et nous contentant, pour
notre part, de mettre ici l’accent sur son concept de haine radicale, soumise
aux visées de Thanatos.
Pour Piera Aulagnier, dans l’originaire, l’objet excitant entraînerait
quelque chose de plus que la „haine“, le déplaisir de l’excitation engendrant
un plaisir d’auto-destruction, première manifestation de la pulsion
de mort. « Nous assistons à la manifestation d’une haine radicale, présente
d’emblée, pour une activité de représentation dont l’entrée en action présuppose,
à cause de sa liaison avec le corporel, la perception d’un état de
besoin que sa fonction est d’annuler ». Cette haine radicale, cette agressivité
archaïque pré-objectale, s’attaque à un espace corporel vécu comme
un « Hors-Soi » dès qu’il se manifeste, et permet de reconnaître son origine
dans la pulsion de mort du fait de la présence de cet « au-delà d’un
principe de déplaisir ». Ce « Hors-Soi », qui représente aussi les productions
de la psyché maternelle, est créateur d’une violence primaire nécessaire.
Il peut induire des signifiants trop nombreux (excès), ou trop «
énigmatiques », pour l’enfant qui les rejette (pictogramme de néantisation),
et se met ainsi à l’abri d’un « danger psychique », si, dans un
second temps, une « violence secondaire maternelle » ne vient pas à
s’exercer.
Avant de conclure, il nous faut souligner deux „omissions„. Une omission
concerne l`oeuvre de Melanie Klein à laquelle, directement ou indirectement,
bon nombre d’auteurs cités se sont référés. Sans expliciter
davantage ses propositions connues de tous, car tel n’était pas le dessein
que nous nous étions assigné, rappelons, en un mot, l’essentiel de sa
théorie en ce qui concerne la pulsion de mort l’hypothèse, dès l’origine,
d’angoisses persécutives liées à la pulsion de mort, venant ensuite se focaliser
sur l’objet. La seconde omission concerne la mélancolie et le mélancolique dont le surmoi apparaît à Freud comme « une culture de la pulsion
de mort » (Le moi et le ça). Julia Kristeva, dans son livre Soleil noir.
Dépression et Mélancolie, articule dépression, mélancolie et pulsion de
mort. Pour cet auteur, la mélancolie serait l’expression la plus radicale de
l’effondrement de la séquentialité biologique et logique du désir, et la pulsion
de mort serait l’inscription primaire de cet effondrement, l’inscription
primaire de la discontinuité (trauma et perte).
Et avant de vous remercier pour votre présence et pour votre attention,
j’aimerais bine vous réciter quelques vers de Kipling, « Si » :
Si tu peux rester calme alors que, sur ta route,
Un chacun perd la tête, et met le blâme en toi;
Si tu gardes confiance alors que chacun doute,
Mais sans leur en vouloir de leur manque de foi;
Si l’attente, pour toi, ne cause trop grand-peine:
Si, entendant mentir, toi-même tu ne mens,
Ou si, étant hait, tu ignores la haine,
Sans avoir l’air trop bon, ni parler trop sagement ;
...
Et, - bien mieux - tu seras un Homme, mon fils.
RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES
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