

Publicatii
Revista Romana de Psihanaliza
Publicatie a Societatii Romane de Psihanaliza,
Grup de Studiu IPA
DE L’AMOUR À LA HAINE
IL N’Y A Q’UN PAS À FRANCHIR
Luis Rodriguez de la Sierra
L’année dernière, j’ai présenté un exposé intitulé « Beati monoculi in
terra caecorum », qui représentait l’illustration clinique de la théorie que
je vous étale aujourd’hui. En tant que psychanalyste pour enfants, j’ai été
intéressé, pendant un certain temps, d’apprendre comment la haine colorier
un phénomène qui a été souvent remarqué dans les écoles du monde
entier et qui a été nommé « bullying ». J‘aimerais essayer d’analyser les
racines psychologiques de ce bullying et souligner quelques concepts que,
en tant que psychanalyste, je serais capable d’offrir au débat général.
La haine à laquelle je pense c’est le supplice que les enfantes s’infligent,
mais pas seulement. On s’est tous familiarisés avec les abus dans les pensionnats,
le supplice infligé aux cadets dans les forces armées par leurs
supérieurs, les tourments des prisonniers dans les prisons, mais aussi
pendant les guerres, et ceux des jeunes employés par les plus anciens ou
leurs chefs, sur le lieu du travail. La question principale ici porté sur
l’abus du faible par le puissant. « Puissant » dans ce cas ne signifie pas
seulement du point de vue physique, mais inclut également le pouvoir;
le pouvoir généralement exercé par l’intermédiaire de la satisfaction
donnée au persécuteur. Si on cherche dans la littérature, notamment, les
bourreaux, je pense que le meilleur exemple est le roman de Musil « Les
Désarrois de l’élève Törless » (Die Verwirrungen des Zöglings Törleß,
1906), un conte sur ce qui se passe dans un riche pensionnat d’Autriche,
début 1900, considéré maintenant comme prophétique par rapport à ce
qui c’est passé plus tard, dans l’Allemagne nazie, au temps d’Hitler.
Timide et intelligent, le jeune Törless et ses camarades étudient dans une
école privée de garçons en Autriche. Il se sent en quelque sorte différent
de ses collègues, en se demandant quelle sera sa place dans l’ordre des
choses. Puis, deux de ses « amis » accusent un autre collègue de classe,
Basini, de conspiration et de vol, mais plutôt que de le dénoncer, ils décident
de le punir eux-mêmes. Törless témoigne les dégradations sadiques
et sexuelles auxquelles l’autre est soumis, ce qui ne fait qu’augmenter le
besoin de Törless de comprendre les choses. Involontairement, il se
considère attiré physiquement par le garçon accusé, quelque chose qu’il
est incapable de comprendre, incapable de réagir. C’est un regard assez
sombre et troublant sur la façon dont les adolescents prennent leur
place dans le monde, par l’intermédiaire du pouvoir, de la brutalité et de
la sexualité.
J’aimerais me concentrer ici, comme dans mon exposé précédent, sur
les enfants et les adolescents, pour ne pas parler des autres nombreuses formes
de bullying des enfants par les adultes, des adultes par les enfants
(parce que ça se passe aussi si l’adulte est dans une sorte de camisole de
force psychologique ou physique - ou dans une de ces si nombreuses permutations
de genre et d’âge). De toute façon ce n’est pas la peine, psychologiquement
parlant, de discuter sur le bullying sans mentionner les nombreuses
formes possibles. En fait, la majorité des enfants deviennent
adultes et tout adulte a été enfant. Donc, c’est normal d’analyser le bullying
du point de vue du développement, en partant de l’histoire personnelle qui
unifie tout et chacun avec son passé.
Parce que bullying suppose agression et beaucoup des tyrans aiment
leur activité agressive, et tous, consciemment ou pas en tirent une certaine
satisfaction, il faut se concentrer sur les vicissitudes de l’amour, aussi
bien que surcelles de la haine. Etant donné que l’amour et la haine ne sont
pas caractéristiques aux tyrans, la question se pose si les tyrans sont ou pas
motivés par quelque chose, appartenant à la condition humaine. Est ce
qu’il y a un tyran potentiel à l’intérieur de nous tous et si oui, en quelleoui, en quelleoui, en quelle
mesure et comment ce tyran a été mis sous contrôle dans le processus civilisateur
de l’âge adulte ? Les forces de l’amour et de laleur façon de se manifester par le sadisme et le masochisme, aussi
bien conscient qu’inconscient, sont la clé pour comprendre tout problème. clé pour comprendre tout problème.
L’enfant passe de l’état de bébé à l’enfance, traversant la petite enfance,
et en faisant tous ces pas compliqués qui le mènent dans un monde intérieur
et extérieur toujours plus complexe jusqu’aux premières tentatives
d’indépendance, et au moment où il (1) sort de sa famille pour la première
fois, en se mêlant à un monde plus vaste, d’enfants et d’adultes qu’il découvre
à l’école. C’est un long voyage à faire très vite et terminé avec un
aplomb total. Pendant ce voyage plein de contusions, l’enfant passe d’un
état de totale dépendance à sa mère ou son substitut, par l’intermédiaire
des expériences partagées fractionnées et violentes avec les frères et les rivales,
culminant avec la sexualité enfantine et l’hostilité destructive dans les
histoires d’amour possibles et condamnées, à l’état d’écheq que nous
appelons du type Oedipe.
(1) Pour simplifier j’ai utilisé le pronom générique il.
C’est dans ce contexte que la psychologie du bullying doit être comprise.prise.
C’est meilleur et plus logique de commencer par le tout début. L’enfant
commence par ces premières relations concernant ses besoins et ses désirs
tranchants avec les parents. Ces besoins et désirs sont la force agissante :
au cas où ces besoins ne sont pas satisfaits , ils s’amplifient et le bébé est
accablé par un chagrin sans espoir ; s’ils sont satisfaits, ça mène au contentement,
à la relaxation et au sommeil. En termes d’ états antithétique et qui
apparaissent dans ces changements dramatiques, il y a une dichotomie primitive
de béatitude et de fureur accablante. Le plaisir et la souffrance de
l’enfant sont rudimentaires et grossiers.
Les pulsions derrière les besoins et les désirs, dont la frustration ou lastration ou la
satisfaction mènent à cette dichotomie primitive, animeront et feront
avancer tout développement ultérieur : la satisfaction qu’ils cherchent
changera de forme ; la matrice des relations où ils opèrent, s’élargira, se
compliquera et se diversifiera ; les états d’âme qu’ils ils opèrent vont
s’élargir en dimension, variété et subtilité ; et les méthodes par l’intermédiaire
desquelles ils arrivent à leurs fins vont devenir plus complexes et
ingénieuses. Mais les forces elles-mêmes concernant la sexualité et l’agression
et les états d’âme que composent l’amour et la haine vont garder leur
pouvoir et vont jouer un rôle majeur dans le développement du berceau
de la tombe. Ce n’est pas un hasard si tant de réformateurs se concentrent,
de nos jours, sur l’expression sociale et publique du sexe et de la violence.
L’histoire de la civilisation, soit personnelle soit collective, est en grande
mesure l’histoire de l’apprivoisement de ces puissantes pulsions. Il ne s’agit
pas seulement de restrictions extérieures, endiguements ou interdictions.
Le développement personnel est en grande partie la lutte pour contrôler ses
pulsions de l’intérieur et les utiliser, de plus en plus, pour l’adaptater. Avant. Avant
d’analyser les méthodes et les mécanismes mentaux utilisés pour obtenir
le contrôle, je dois parler un peu plus des pulsions destructives en ellesmêmes.
La satisfaction de l’allaitement et des cris insistants peut ne pas être
reconnue par l’observateur non informé, comme les premières façons d’exprimer
la satisfaction sexuelle d’un côté et l’impulsion criminelle d’un
autre. La dichotomie émotionnelle est assez évidente. Il sera facile pour un
tel observateur superficiel de tirer une conclusion à la hâte, que la rage du
chagrin infantile serait le résultat direct de la frustration. Et certainement,
pendant les nombreux hauts et bas de la vie, la frustration mène à
l’hostilité et à l’attaque. Mais le résultat est le même dans la peur et
l’anxiété. L’agression est si omniprésente et déclenchée par tant de choses,
elle est si changeante dans ces manifestations, qu’elle ne peut pas être expliquée
en tant que simple produit de la frustration.
Les psychanalystes des adultes aussi bien que ceux des enfants ont
conclu que l’agression doit recevoir le statut de pulsions primaires capable
d’atteindre une intensité criminelle et dont les buts peuvent être atteints
seulement par l’intermédiaire d’une décharge, c’est-à-dire d’une expression.
Mais la décharge totale ne peut pas avoir lieu ; bien que le petit
enfant ne puisse pas le savoir, encore confronté à une contradiction insoluble.
Comme disait si bien Edward Glover, il y a quelques années, « le
bébé ne peut ni avaler sa mère en entier dans un excès d’amour ni la déchirer
en petits morceaux dans un accès de haine ». Si les buts de la pulsions
destructives étaient capables de s’accomplir, le résultat serait l’annihilation
de la personne dont il dépend.
Le conflit persistant doit être réconcilié. Les pas à suivre sont en partie
programmés constitutionnellement, en partie des réponses en soi. Dans des
conditions normales, la structure organisatrice de l’esprit qu’on appelle le
moi devient plus intense et commence à fournir des vérifications etrifications et
contrôles quand l’enfant rencontre des interdictions et des punitions
parentales. L’indulgence par rapport aux besoins et désirs sans restrictions
risque la perte de la personne sans laquelle il ne peut pas vivre. Et ensuite,
quand, un peu plus tard, il se rend compte que ce qu’il avait appris à regarder
comme « un mauvais comportement » ne peut pas être chasscommence à avoir peur de perdre son amour à elle. Ce qui est aussirave; elle. Ce qui est aussi
insupportable. Au fait ça, en soi, c’est un puissant stMais le contrôle intérieur est difficile à obtenir et lent à établir. La puissanceà obtenir et lent à établir. La puissance
des pulsions peut être atteinte effectivement seulement s’il y a une
opposition égale ou si elle est encore plus intense. Cette puissance a
besoin de temps pour se dévelopet la maîtrise du moi de ces forces intérieures sera pour longtemps maîtrise du moi de ces forces intérieures sera pour longtemps
incertaine et son efficacité facile à démonter.
Le très jeune enfant ne dispose pas que de mesures défensives rudimentaires.
Deux d’entre elles sont universelles et demandent une attention spéciale.
Pour l’une d’entre elles, connue sous le nom de projection, je vais
revenir tout de suite. Quant à l’autre, à juste titre, nommée déplacement,eacute;e déplacement,
elle est aussi présente en début de vie, bien que sous une certaine forme elle
soit en service la vie entière. Etant donné que l’hostilité envers l’objet primaire
est très dangereux, le plus proche objet, animé ou pas, peut être facilement
attaqué. Les jouets souffrent sous la maltraitance, etant l’avantage
de ne pas l’apostropher ou de l’admonester physiquement. Et si, ultérieurement,
quelqu’un, par sa simple présence, a agressé d’une façon persistante
l’enfant et si maintenant il en devient une cible, il va calmer son chagrin
par une attaque. Mais une telle solution n’est pas sans risque : celui
qui prend soin de l’enfant est rarement préparé à laissoeur, et spécialement quelqu’un de plus jeune ou de plus faible, devenirus jeune ou de plus faible, devenir
la cible du mécontentement de l’enfant. Donc, la solution serait l’absence
de solution : la désapprobation des parents peut être intensifiée et une
autre victime, moins problématique doit être introduite. C’est plus simple
en dehors de la famille s’il est provocateur et faible à la fois, tant mieux ;
bien qu’il ait besoin de plus qu’abuser un jouet inanimé. Ce ci est un possible
chemin vers le bullying. Un autre enfant peut toujours être accusé des
mauvaises actions d’un autre. « C’est pas moi qui l’a cassé, c’est elle ! » est
bien connue en tant que justification ; c’est une possibilité de dévier les
représailles et de dissiper la mauvaise humeur en même temps. Ce n’est pas
un trait essentiel du bullying, mais ce n’est pas une mauvaise solution non
plus, pour aborder l’économie de l’agression.
J’ai mentionné une autre méthode primitive appelée généralement
projection, qui aide le jeune enfant à résoudre le conflit irréconciliable. Le
péril intérieur, le danger occasionné par des impulsions dont la décharge
est contrecarrée, ce n’est pas si facile à reconnaître ou à traiter comme
venant de l’intérieur. Le danger qui vient sous la forme des sanctions familiales
est pour l’enfant assez réel. Malgré l’amour dont il est entouré, le
monde extérieur est vraiment menaçant. Il se confronte à maintes reprisesave; maintes reprises
aux interdictions qu’il ne peut pas comprendre, avec des menaces,
punitions et interférences qui mènent à des souffrances psychologiques et
physiques. Donc il n’est pas trop surprenant qu’une menace desoit traitée comme si de rien n’était. Ce n’est pas lui qui hait les autres; ceest pas lui qui hait les autres; ce
sont les autres qui le haïssent. Ce processus n’est pas toujours conscient et
du point de vue conscience, l’économie de cette manoeuvre n’est sûrement
pas très saine. Et ça parce que l’effet le plus probable est de faire appara]tre
une menace extérieure parraitre plus dangereuse qu’elle ne l’est en realité.
L’idée que l’amour de quelqu’un est si vital et si hostile n’est pas facile à
tolérer.
Donc si l’enfant ne peut pas se venger contre l’auteur de ces souffrances,
mais s’il est assez âgé pour avoir un rival, cet état des choses favorise
encore une fois le remplacement. Si ce remplacement et la projection se
combinent, l’hostilité envers la concurrence est deux fois plus intense et
changeable. Ainsi la haine est plus facile à justifier : « il me hait ; et c’est
pourquoi je le hais ».
Tout ce qui est inconsciemment déshérité et attribué à quelqu’un
d’autre n’est pass senti comme étant dirigé contre l’enfant, quoi qu’il soit
bien des fois le cas où les impulsions non désirées, les pulsions indésirablespulsions indésirables
restent ressenties comme trop dangereuses. Mais il esfacile d’attribuer tout ce qui ne te convient pas en toi-même à d’autres, pas en toi-même à d’autres,
qu’importe s’il est dangereux ou pas ; celui-là est un autre mécanisme
toujours trop facilement utilisé dans la vie adulte. Pour le très jeune
enfant ce q’on appelle externalisation se base sur un principe qui a des
racines physiques permettant de cracher ce qui est désagréable et d’avaler
le bon, un principe renforcé ultérieurement quand les produits du
corps sont dichotomisés de façon similaire et considérés d’autre part
comme sales et à supprimer ou comme précieux, d’une valeur infinie
même et donc à garder. Dans le cas d’une vie spirituelle qui se développe
rapidement la même dichotomie s’applique : on devrait réfléchir au fait
que des attitudes opposées de dérogation et d’idéalisation ont des
source tres humbles ; mais c’est bien ça. D’où les termes familiers avec
lesquels les jeunes enfants expriment leur mécontentement : ils font des
gestes du nez comme s’ils étaient en train de vomir en disant que quelque
chose est dégueulasse, ou sale ou bien puant. Ils extériorisent ce
qu’ils ne veulent pas voir en eux-mêmes. C’est bien vrai que leurs visages
s’éclaircissent quand leur tante préférée leur rend une visite, et si elle
joue avec eux et leur parle d’une façon qu’ils peuvent comprendre, leur
enthousiasme ne se résume pas seulement au chocolat ou à l’argent
qu’ils viennent de recevoir. Ils peuvent la considérer vraiment comme
merveilleuse. Mais l’extériorisation en-soi ne peut pas justifier l’idéalisation
; elle suppose aussi une identification et en contient d’habitude un
remplacement inconscient ou peut-être la prolongation d’un parent
idéalisé ou désiré ; c’est un facteur très important pour établir les buts
à atteindre et une aide pour construire des idéaux.(2)
Donc si l’enfant construit intérieurement une image de « la personne –
à – qui -j’aimerais -ressembler » ou «le soi-que - j’aimerais - être » il
y a aussi une image de « la personne - à - laquelle -j’aimerais - ne pas
ressembler » et « le-soi - que - je - n’aimerais - pas -être ». L’extériorisation
est un mécanisme très utile, si inconscient, pour aborder des
problèmes de ce type. L’enfant à qui l’on peut attribuer la désignation non
désirée devient une cible sûre pour l’attaque, pour le bullying. Il est plus
faible, pas du tout comme l’homme (ou la femme) avec lesquels le persécuteur;cuteur;cuteur
s’identifie ; ou il a un défaut physique ou psychologique au niveau
des quels les imperfections personnelles peuvent se retrouver. Étant donné
que les anxiétés sexuelles jouent un rôle beaucoup plus important pendant
l’enfance qu’on ne le suppose, les difformités physiques peuvent encore
une fois, en les remplaçant, représenter des dégâts génitaux dont le persécuteur
peut être terrifié. Donc bullying, comme tout autre comportement
indésirable, peut être motivé par l’anxiété.
J’aimerais ajouter encore quelque chose à propos de l’extériorisation.
Elle est à la source de préjugé et d’hostilité concernant la race et d’autres
différences entre les gens, très facile à observer ; incluant aussi l’identité
sexuelle. Bien que l’homme en tant qu’espèce soit fondamentalement
bisexuel, on s’attend qu’à un certain âge les peurs inconscientes du garçon
concernant la part féminine qui est en lui, s’expriment par la
condamnation, la diminution et même l’attaque vis-à-vis des garçons suffisamment
efféminés pour attirer son attention. La couleur peut elle aussi
mener beaucoup trop facilement à des distinctions dichotomisés, entre
le noir et le blanc, le bien et le mal ; les racines d’une telle distinction
dans une activité corporelle précoce et les attitudes envers les produits du
corps sont paradoxalement trop évidentes à observer.
(2) L’identification a aussi lieu d’habitude avec l’agresseur (par exemple
un père brutal), et par un changement de rôles, en tant que fonction
défensive.
Tous ces facteurs jouent un rôle concernant ces maux sociaux comme
« dénigrement des noirs » et « dénigrement des homosexuels » ; mais ça
n’arrivera pas à ceux qui condamnent ces activités, en tant que motivées
par l’anxiété. Mais c’est ainsi. Ici l’anxiété est inconsciemment enracinée
dans le conflit intérieur par rapport aux impulsions criminelles ou sexuelles.
Les psychanalystes appellent ça l’anxiété instinctive. La peur d’un
danger extérieur, réel, d’une part c’est l’anxiété réaliste: souvent la survie
en dépend, et la victime potentielle du « dénigrant des homosexuels » a
une cause réaliste de la peur : c’est une troisième source d’anxiété, supplémentaire,
une qui n’est pas toujours considérée comme telle ; c’est-à-dire
une culpabilité. La culpabilité est essentiellement une anxiété morale ; elle
débute avec des pincements intérieurs mineurs et peut arriver à l’auto torture.
La torture est reconnue et déplorée unanimement ; mais la torture
intérieure que j’ai mentionnée produit des souffrances considérables, bun
que moins dramatiques.
La culpabilité ne peut pas atteindre quand même une force et une
influence absolues, tant que l’enfant n’a pas encore une structure intérieure
développée qu’on surnomme le surmoi. Le surmoi inclut la conscience,
mais elle n’est pas son équivalent, parce qu’une grande partie de son activité
est en fait inconsciente et que cette autre partie considérable n’est ni
reconnue ni connue par son possesseur. Le surmoi agit en tant que parent
intériorisé, mais un parent qui joue un rôle majeur dans l’économie de
l’amour et de la haine qui ne peut pas être satisfaite par les parents réels.
Comme nous venons de le constater, même pour le bébé, ces forces ne
peuvent pas atteindre un accomplissement total. Des années plus tard,
quand la constellation d’OEdipe est à son apogée et qu’il devient le centre
du désir et de la frustration, quand un des parents ne peut pas être tué ni
l’autre possédé, « le triangle éternel » peut-il satisfaire ces voeux irréalisables
?
Les façons dont on arrive à renoncer au premier grand amour sont
nombreuses et complexes et je ne peux pas les détailler ici. Mais l’une d’entre
elles est l’intériorisation des représentations parentales en tant que
structures plus ou moins psychiques, avec la consolidation qui en résulte
des sources intérieures de guidage des idéaux et des interdictions sous
forme de surmoi. Une source intérieure d’amour et de haine à tout degré
d’intensité vient d’apparaître.
Si la famille est intacte, le surmoi a les deux aspects : maternel et
paternel. Mais ils ne seront plus une copie à l’indigo des parents réels,
même si l’enfant était capable de les saisir objectivement, ce qui évidemment
n’est pas le cas. Les images sont déformées , grande partie à cause
d’une projection inconsciente. Un acte brutal peut être attribué à un
parent qui est beaucoup plus compréhensif, tolérant et aimable que
l’enfant ne peut concéder inconsciemment. Le surmoi est dichotomisé
tout comme un parent en début de vie : et si vraiment il y a un parent
idéalement très affectueux pour fournir une source intérieure d’estime de
soi, il doit y avoir aussi un critique dur et punitif qui peut atteindre une
sévérité biblique. Ainsi une nouvelle source d’anxiété s’ajoute aux dangers
aux quels se confronte le soi des pulsions et du monde extérieur. On
peut parler maintenant d’une anxiété ou d’une culpabilité en grande partie
inconsciente. L’amour et la haine morales sont dirigés contre le soi,
et l’effet sur l’enfant est profond. Dans le même individu, les forces combattantes
sont en quête d’une permission d’un côté et d’une restriction
morale de l’autre.
Avant d’analyser les implications de tout cel dans la compréhension
psychologique du bullying, on doit examiner très brièvement le sadisme et
le masochisme, y compris la relation entre eux. Dans la perversion établie,
le sadisme est l’infliction de la peine aux autres, afin d’obtenir des satisfactions
sexuelles. Le masochisme est son contrepoint passif. Mais une restriction
de la signification du sadisme et du masochisme par rapport aux perversions
proprement dites laisserait une grande partie du comportement
humain découverte. S’il y a des éléments de sadisme et de masochisme
dans les relations sexuelles qui bloquent toute perversion, le sadisme et le
masochisme inconscients jouent un rôle majeur dans les échanges interhumains.
Qu’importe s’il est ouvert ou couvert, conscient ou inconscient, le
sadisme aussi bien que le masochisme supposent une action conjointe des
pulsions sexuelles et destructives, une recherche coordonnée d’une satisfaction
commune. Comme si, dans certaines circonstances, l’amour ne
modifiait plus la haine et ne la contrebalançait pas, mais faisait front
commun avec les intérêts d’un plaisir unifié. Sans le composant sexuel,
l’agression est simple agression et non pas sadisme.
Revenons un peu au début. Du point de vue de l’enfant, le soi et l’autre
sont encore imparfaitementdifférenciés ; les pulsions sont dirigées
vers tout ce qui est expérimenté . Bien que de plus en plus penchés vers
l’extérieur, le soi reste partiellement un bénéficiaire. Et quand le monde
extérieur est frustrant , ce qui arrive très souvent, l’enfant cherche le
bien-être de son propre corps, ce qui ne peut se satisfaire que jusqu’à un
certain point. Tout d’abord la vie est une alternation de plaisirs et de souffrances
: même la mère la plus dévouée au monde ne peut pas éviter de
soumettre son bébé à des cris d’anxiété. L’expérience clinique suggère que
c’est la balance entre le plaisir et la souffrance qui compte dans la détermination
d’un sens de sécurité suffisant à partir duquel, d’autres développements
peuvent être construits. L’expérience dont l’avantage appartient à la
souffrance n’est pas le meilleur point de départ pour un sens de sécurité
raisonnable. Bien au contraire, une telle balance peut favoriser la souffrance
qui alimente les forces par l’intermédiaire desquelles le masochisme
peut devenir un trait constant de la personnalité. Il n’est peut-être
pas une cause suffisante en soi, mais c’est un point de départ.
Le sadisme est plus facile à reconnaître que le masochisme. Mais, du
commencement de la vie jusqu’à sa fin, le comportement masochiste, autodestructif et auto–punitif peut se présenter sous de nombreux aspects. Il y
a des enfants qui sont prédisposes aux « accidents ». Et les malheurs physiques
peuvent ensuite venir dans la vie d’adulte. Expliquer le tout par l’insouciance
n’aide pas beaucoup. Le suicide déclaré des enfants moins jeunes
et des adultes (l’incidence est très grande entre 16 et 24 ans) est
suffisamment dramatique, mais quelques accidents fatals peuvent être
des suicides déguisés. Beaucoup d’enfants et d’adultes exposés à des humiliations
répétées, deviennent victimes du malheur mental et physique,
ayant un penchant similaire, en invitant aux mauvais traitements infligés
par les autres. Dans certains cas, la provocation semble de bon gré ; dans
d’autres elle est inaperçue. Il y a surtout dans la vie adulte des « négligences
» ou des dépenses excessives d’argent qui invitent la pauvreté par l’intermédiaire
d’actes compulsifs ou l’incapacité de prendre les précautions
nécessaires afin d’éviter les malheurs financiers. D’autres ne sont pas
capables de se débarrasser des partenariats ou des mariages qui ne représentent
qu’une torture réciproque. Les chemins vers le malheur répété, y
compris le désastre total sont à l’ordre du jour . Et ça ne dit rien sur les
petits écarts comme perdre aux jeux devant des joueurs plus habiles ou
couronner les accomplissements par un inexplicable manque de grâce.
Une classification sommaire des malheurs motivés pourraient diriger
l’attention vers ce qu’on appelle à juste titre un masochisme érotogenique,
un élément present dans chacun de nous, mais qui atteint sa forme plus
extravagante dans la perversion sexuelle ; vers l’autopunition, motivée par
la culpabilité inconsciente incitée dans l’expiation des péchés réels ou imaginaires
; et vers l’absorbtion intérieure de la haine frustrée qui ne peut pas
se soul ager sur un objet. Le sadisme peut aussi être classifié généralement
d’une façon similaire. C’est bien vrai qu’ on peut faire d’autres distinctions
aussi ; pensez par exemple, à l’adolescent qui attaque ou profite de son
corps d’une façon incorrecte, en le « négligeant » ou en prenant de la drogue,
en partant inconsciemment de l’idée que le corps en tant que promoteur
de la sexualité et de l’agression, est source de maladie, de maux. Cela
c’est une façon tout à fait valable d’analyser quelques formes d’auto blessure,
mais même une analyse superficielle montre que cela contient une
partie ou même tous les éléments que je viens de citer. Le sujet est aussi
bien agresseur que victime, sadique et masochiste, entraîné dans le cercle
fermé de la vengeance et de l’expiation.
Ces phénomènes illustrent très clairement la nature jumelle du sadisme
et du masochisme qu’inclut aussi le bullying. Prenons l’exemple d’un
garçon de dix ans, qui, en dépit d’un excellent don intellectuel, ne se
débrouille pas à l’école où il semble timide et manquant d’audace. Il n’est
point intéressé à se mêler à ses collègues d’école, qui eux, d’ailleurs, l’ignorent
en le regardant avec condescendance et en l’insultantt. Il ne pose
jamais des questions en classe; et si un professeur lui demande quelque
chose, il se trouble et il ne dit rien. Laissé seul dans la classe, il semble
inquiet, et les devoirs restent en grande mesure incomplets. Mais quand
avec beaucoup de patience, le psychologue gagne sa confiance, après que
les tests initiaux aient échoué à débloquer son inhibition, il commence à
dessiner et, à un moment donné, à parler, ses préoccupations se déployant
autour des fantasmes les plus violents, sadiques et assoiffées de sang.
D’une part, alors, il y a une isolation masochiste et malheureuse ;
d’autre part, une pulsion sadique qui reste limitée, au niveau du fantasme.
Celui-là est un désordre très commun, mais ça dépend si l’enfant est brutalisé
d’une façon active dans la persécution, ce qui est mieux qu’une isolation
sociale qui dépend des facteurs personnels et de groupe. Ce cas souligne
le rôle central du fantasme concernant le contrôle des forces
agressives. Et ça, parce que même si dans ce cas le fantasme est devenue un
facteur perturbateur qui mène à une adaptation incorrecte (maladaptive),
dans d’autres cas, le fantasme favorise une adaptation saine, en
aidant au développement. Le petit garçon qui se sent faible et inefficace
peut s’imaginer soi-même un homme puissant de la télévision, capable de
prouesses; il peut, en même temps, résoudre son propre sadisme en utilisant
son pouvoir pour sauver les vulnérables et les défavorisés en harmonisant
inconsciemment ses propres penchants destructifs. Par exemple, il
se sent affreusement faible dans la relation avec un père puissant, il peut
soulager ses anxiétés et accomplir ses ambitions en jouant le rôle d’un chevalier
en armure ou un héros conquérant, se préparant ainsi pour son propre
avenir, même si cet avenir est plus prosaïque que ses fantasmes.
Les gens qui ne sont pas véritablement violents, soulagent leur agression
de façons différentes : par des sports compétitifs ; par des fantasmes ; par
des jeux; en lisant, en allant au théâtre, en regardant un film à la télévision
; par toute sorte de sublimation, certaines d’entre elles à grande
valeur adaptative. Si les forces de rétention du soi sont capables de mobiliser les vérifications et les contrôles collectivement connus comme refoulement
afin de restreindre l’agression anti-sociale en permettant un soulagement
adéquat, légitime et en faveur de l’adaptation, tout ira globalement
bun. Le refoulement reussi n’est pas un problème. Le problème c’est le
refoulement erroné qui cause des troubles surtout dans les années de formation
de l’enfant, parce que cela menace, à tout moment son développement.
Pour terminer, je n’ai rien dit sur l’agression en groupes. C’est important,
parce qu’au niveau d’un groupe, les individus se comportent tout à
fait différemment par rapport au moment où ils agissent indépendamment.
Les inhibitions disparaissent ; les pulsions se soulagent sans conflit
; le narcissisme s’intensifie au dépens des objets ; le surmoi est mis en suspens
; dans tout cela, la puissance d’une idée irrésistible domine et détermine
le comportement du groupe. C’est très important pour comprendre
la violence des masses et d’autres formes sociales d’oppression en groupe
; et quand les objets de leur colère sont choisis parce que qu’ils sont en désavantage,
il peut être considéré, à juste titre, que c’est du bullying (3). C’est
un autre sujet à analyser. Les traits essentiels du bullying, sont, selon moi,
liés à la conviction qu’il arrive précisément parce qu’un homme tombé en
disgrâce, peut être, légitimement, frappé. Basini, le garçon devenu victime
dans « Les Désarrois de l’élève Törless » est le meilleur exemple dans ce
sens.
Discussion à propos du texte Luis de la Sierra
Discutant Monica Balasa
Lorsque j’ai lu pour la première fois la communication de M. de la
Sierra j’ai eu en tête le titre « De la haine à l’amour il n’y a qu’un pas »,
et il n’est pas difficile de deviner pourquoi j’ai préféré ce titre.
J’ai été confrontée parfois à la tendance naturelle que, lorsqu’on parle
d’amour et de haine, on fasse référence à la „transformation” de la haine en
amour, ou l’inverse. De ce point de vue la communication de M. de la Sierra
éclaircit les choses, dans le sens où il n’est pas plus clair que l’amour et la
haine, même s’ils font appel à des mécanismes psychiques communs, sont
en fait des „réservoirs” distincts – ce qui nous donne droit d’affirmer que
sans la capacité de sentir la haine on ne peut ressentir l’amour non plus.
Donc, M. de la Sierra décompose minutieusement un mécanisme psychique
compliqué qui rend possible le pas vers la haine, à partir de l’amour: c’est
une manière de comprendre les ressorts cachés de la haine, sans lesquels la
confrontation avec la haine et ses visages, dans le cas d’une thérapie, par
exemple, devient „non-productive” et inutile. La communication est, d’autre
part, une présentation théorique, tel qu’il en découle du traitement
d’un enfant impliqué dans le phénomène de „bullying” qui évoque directement
l’ouvrage de Freud „Pulsions et destinées des pulsions”, mais qui élargit
beaucoup plus le cadre (par l’inclusion du complexe d’Oedipe).
On apprend un type spécifique de haine, celle entre les enfants, à
l’école, manifeste en même temps en tant que forme de domination et
d’humiliation. Qu’elle soit nommée „bullying” ou „mobing”, elle se réfère
à un type de pouvoir exercé sur celui qui est faible. C’est une forme
„moderne” d’abus, d’agression qui met en équation celui qui persécute et
tire sa satisfaction de celle-ci et celui qui est agressé, la victime. Il paraît
qu’en dépit de la manière où la haine arrive à s’exprimer, les mécanismes
profonds sont les mêmes. De plus, il s’agit aussi d’une réponse à la question, légitime et délicate, pourquoi et en quelles circonstances psychiques
une victime arrive à devenir une victime.
Que se passe-t-il dans l’âme d’un „bully”, enfant ou adolescent? Quelle
est l’intervention néfaste du groupe? Comment se fait la jonction entre la
constellation psychique individuelle, qui mène à l’agencement de l’individu
et du groupe dont il fait partie? Et, non pas en dernier lieu, quelle est la
réaction de ceux qui assistent et tolèrent cette forme de discrimination
dont il est question dans le bullying? Et, surtout, que met-on en jeu entre
„les forts” et „le faible”?
Ce qui „légitime” le groupe de frapper la victime est justement le fait
que celle-ci est déchue, en d’autres termes, que la victime „a été déjà frappée”.
Un fantasme individuel qui peut entrer facilement dans l’usage du
groupe – et le contrôle de l’agressivité est dévié de sa destinée individuelle.
Les enfants ne le disent pas plus facilement, mais la force avec laquelle
leur psychique s’élance dans le jeu dangereux de l’amour et de la haine
est, probablement, plus visible. En effet, plus les mécanismes d’adaptation
aux mouvements pulsionnels sont immatures et l’effort de les gérer
visibles, plus l’intensité des vécus extrêmes est grande. Il est possible que
l’échec de cet „effort” ait affaire avec le vécu de la haine sous la protection
du groupe.
Au niveau individuel, nous avons affaire aux mécanismes communs et
coordonnés de l’amour et de la haine, sur le terrain de mesures de défense
immatures comme la projection et le déplacement, autant qu’aux des composantes
masochistes et sadiques conscientes et inconscientes. Il est en effet
fascinant de voir comment intervient dans le jeu la réalité, dans des degrés
variables menaçants, punitive, pleine de restrictions et génératrice d’anxiété
et de douleur physique et psychique (ou de satisfaction et d’amour),
d’une part, et la réalité psychique, d’autre part.
La frontière entre elles est liée à la capacité de dépasser, au cours du
développement, les protections associées aux états primaires, si intenses et
dramatiques. Plus ceux-ci sont faciles à „accéder” pendant la vie, plus la
frontière entre elles devient plus incertaine et plus fragile et plus le vécu de
la haine menace l’équilibre psychique. Équilibre qui a comme fond menaçant
l’hostilité générée par l’amour impossible que nous appelons „oedipe”
et le mode dont l’enfant „négocie” avec l’amour et la haine inconscients
relativement à la situation d’oedipe.
Je finirai avec une citation de la présentation de M. de la Sierra: „sans
une composante sexuelle, l’agressivité est simple agressivité, et non
sadisme”. J’ai choisi d’accentuer la dimension sadique du bullying puisque,
d’une part, ces sont les racines conscientes et inconscientes du sadisme et
du masochisme, et d’autre part, leur rapport à la situation oedipienne, dont
dépend la haine et sa transformation en bullying.
Discussion sur le texte Luis de la Sierra
Anne Tassel
Mes remerciements vont à Luis de la Sierra qui nous a présenté avec
bonheur un texte qui nous a bien éclairé sur les racines de la tyrannie et de
la persécution, particulièrement chez les enfants et les adolescents. Tout en
indiquant la référence essentielle au courant de la psychologie du développement,
les questions qui sont posées ici à la psychanalyse montre que
celle-ci est largement présente dans sa présentation.
Néanmoins, en tant que psychanalyste, il est difficile de réfléchir à un
objet global tel que la maltraitance ou la persécution qui sont des phénomènes
de société ou des relations de groupe. Autant de cas, autant d’interprétations.
Cependant, les éléments qu’évoque Luis de la Sierra tel que la haine et
la destruction sont des notions que la psychanalyse utilise largement du
point de vue de la pulsion. Freud lui-même se questionne au début de son
oeuvre sur les rapports entre l’amour et la haine comme les deux faces
d’une même figure.
J’essaierai d’apporter quelques éléments qui peuvent préciser quelques
éléments issus de la théorie psychanalytique, et vous faire part de mon
expérience de clinicienne auprès des adolescents ;
Pour ce qui concerne les racines de la haine , Freud part de l’ opposition
, de la dichotomie comme vous le dites, entre instinct de vie et instinct
de mort : Ecoutons-le dans son texte « Au-delà du Principe de plaisir »:
« Nous avons pris pour point de départ l’opposition entre les instincts
de vie et les instincts de mort. L’amour concentré sur un objet nous offre
lui-même une autre polarité de ce genre : amour proprement dit (tendresse)
et haine (agression) Si seulement nous pouvions réussir à établir
un rapport entre ces deux polarités, à ramener l’une à l’autre ! »1 poursuit
Freud, ce qui revient à la question à laquelle vous cherchez une
réponse.
Si Freud fait de la pulsion de mort la pulsion par excellence en vertu de
son caractère répétitif et régressif, il se demande néanmoins « comment
déduire d’Éros, dont la fonction consiste à conserver et à entretenir la vie,
cette tendance sadique à nuire à l’objet »
En effet, lorsque la pulsion de mort s’exprime en se tournant vers l’extérieur,
elle devient pulsion de destruction. De ce point de vue est-ce que
l’amour de l’objet ne coïnciderait-il pas avec la destruction de l’objet ?
Mettant en question le primat du principe de plaisir, Freud précise que ce
n’est ni la haine, ni l’agressivité ni même l’ambivalence qui sont à l’origine
de la pulsion de mort, c’est-à-dire de Thanatos qui est une pulsion «
muette » et à laquelle nous n’avons pas accès sinon à partir de ses manifestations
tournées vers l’extérieur que Freud nomme alors pulsion de destruction
et que Luis de la Sierra nous a proposé.
Pour ce qui concerne les destins de la pulsion, l’acte de persécution que
Luis de la Sierra analyse par le biais des mécanismes primaires et inconscients
tels que le déplacement et la projection, me paraît satisfaire pleinement
l’analyse psychanalytique. Mais pourquoi s’en tenir là ? Nous pourrions
interroger de la même façon le mouvement de retournement sur la
personne propre, ou du renversement en son contraire aussi bien que le
refoulement et la sublimation qui sont les autres destins de la pulsion. Estce
à dire qu’ils ne sont pas particulièrement présents dans cette configuration
de la persécution? Ce qui me vient à l’esprit comme première
question est de savoir si au contraire le plaisir pris par l’enfant en persécutant
un alter ego révèlerait, comme nous en voyons l’exemple chez certains
criminels, soit un défaut de refoulement, soit un défaut de sublimation,
l’un étant peut-être lié à l’autre?
Quant au retournement sur la personne propre, Luis de la Sierra suggère
que le petit persécuteur prendrait sa revanche sadique soit contre ses
propres persécuteurs externes, ceux de sa petite enfance, soit contre ses persécuteurs
internes représentés par la force de ses pulsions. En quoi l’externalisation
de la pulsion dont il est question dans l’intervention de Luis de
la Sierra serait-elle nécessaire à la représentation de la haine ? En quoi l’objet
externe remplit-il une fonction spécifique si ce n’est qu’il est absent de
la symbolisation, c’est-à-dire qu’il ne peut pas se dire?
Autre destin de la pulsion, le mécanisme de renversement de la pulsion
en son contraire indique que l’ambivalence maternelle vis à vis de l’
enfant , comme le dit Winnicott par la rencontre de la mère avec sa propre
haine et la rencontre de l’enfant avec la haine maternelle, pousse à la
transformation non plus de l’amour en haine mais de la motion hostile et
érotique en motion tendre et désérotisée. Pouvons-nous alors penser que
le petit tortionnaire tenterait d’abolir ce mouvement de transformation
pour ne pas avoir à nommer sa haine, et à la maintenir enclose dans un
acte qui le fait jouir?
De façon plus phénoménologique nous pouvons faire l’hypothèse
d’une limite à ce qui demeurerait irreprésentable au petit tortionnaire. Il
déplacerait comme un yoyo en fonction de la souffrance énigmatique qu’il
inflige à l’autre, ce dont il demeurerait l’objet captif, soumis au mouvement
d’emprise qui le maintient sous le joug de la satisfaction, plus du côté d’un
devoir de jouir, que sous celui d’un réel plaisir. Cet aspect mélancolique du
Moi, initialiserait une sorte de retour chez l’enfant ou l’adolescent à l’assujetissement
à un Surmoi entendu comme une « pure culture de la pulsion
de mort [2] ») nous dit Freud. N’est-ce pas une forme de défense
contre le sentiment d’abandon que de résister par l’acte de tyrannie, au fait
de l’illimité de l’amour maternel que Freud, Mélanie Klein ou Winnicott
nomment la haine originaire et primordiale. Cette haine originaire fait de
la mère une éternelle Toute-puissante que l’enfant cherche à retrouver par
son mouvement de fusion avec l’imago maternelle.
Luis de la Sierra évoque la frustration qui met l’enfant dans une position
où il est plus ou moins satisfait. La castration plus que la frustration
me semblerait davantage répondre à la cruauté maternelle qui consiste à ne
pas se priver d’une satisfaction narcissique qu’elle n’espérait pas rencontrer
en son enfant. La cruauté de ce lien narcissique me semble resurgir à
l’occasion de la persécution, qui est le témoin du retour inespéré de
l’amour narcissique de la mère pour elle-même. Par l’agir persécutoire de
l’enfant s’exprime la torture de la dépendance maternelle face à la menace
de la perte d’amour. C’est en effet bien dans l’acte de persécution que la
résurgence d’une scène primitive sado masochique pousse l’enfant à exhiber
la mise en scène dans laquelle il se sent persécuté. L’expression de la
haine à travers le sadisme et le masochisme que Luis de la Sierra analyse
trouve des éléments de réponse chez Freud encore lorsqu’il écrit : « Le
sadisme est un instinct de mort que la libido narcissique a détaché du moi
et qui trouve à s’exercer sur l’objet. »
Mon dernier point portera sur l’adolescent : Autant la représentation
oedipienne inconsciente est soumise chez les enfants à la dépendance de
leur environnement, autant l’adolescent comme l’élève Torless, auquel Luis
de la Sierra fait référence, devient actif de sa propre histoire et s’interroge
nouvellement sur cette rencontre oedipienne dont l’ enjeu est celui de son
témoignage. En effet, Torless, accepte un double regard sur la scène dont
il est témoin - à savoir sur ce qui lie les persécutés aux persécuteurs -
mais aussi ce qui le lie à lui-même en tant que regardeur. Ne se prive-t-il
pas ainsi de ses propres fantasmes, subverti par la réalité persécutrice de la
mise en scène organisée par ses pairs ? L’un des éléments paradoxal de
cette situation est que la réalité de la jouissance sexuelle s’oppose au
frayage de sa transformation par le fantasme qui s’anéantit précisément de
lui-même lorsqu’il est encadré par le témoignage trop cru de la réalité
comme celle des organes dans la scène sexuelle.. En effet, tout spectateur
de scènes de violence et de brimade à l’encontre d’un autre interroge la
frontière entre réalité et hallucination, pour peu que l’acte réel augmente
une excitation à laquelle l’adolescent est surpris d’avoir accès à l’encontre
des moments les plus excitants de son désir. L’adolescent est alors désorienté,
confus, dans le plus grand désarroi comme l’indique le titre du
roman de Robert Musil, par ce devancement non seulement de l’acte qu’il
perçoit mais par ce qu’il perçoit en lui du débordement de son excitation
et de son plaisir à voir . Si cette excitation le surprend il s’aperçoit cette fois
qu’il en est l’acteur avant d’en être l’auteur même, non sans que quelque
culpabilité s’immisce.
L’élaboration du fantasme et de sa logique , c’est-à-dire le temps de sa
construction engage l’adolescent à accepter d’être fantasmatiquement le
témoin d’une scène primitive parentale dont il se sait absent.C’est bien de
ce traumatisme dont souffre l’ami Törless, qui subit les effets d’une nostalgie
lorsque l’objet lui échappe, car il sent que se joue là quelque chose
d’ambigu quant à la réalité qui le plonge dans l’exploration inquiète de
l’envers du monde. La différence avec le plaisir de persécution est que
l’adolescent Torless à travers l’écriture de Robert Musil réussit à s’exprimer.
Mon expérience clinique me montre que dans les psychothérapies les
adolescents manifestent par leur silence le reproche qu’ils sont prêts à se
faire d’avoir de tels fantasmes de meurtre ou de scènes érotiques où sont
bien présents le masochisme et le sadisme .Par exemple, les fantasmes qui
contiennent des scènes de tortures telle que de jeter un chien du haut d’un
point sur les roues d’une voiture, ou celui de briser la tête de sa propre
mère avec un fer à repasser, sont chez nos jeunes patients l’expression d’un
sadisme banal . Une fois affronté en présence d’un autre, celui-ci perd de
sa violence. Le patient auquel je pense s’était une fois laissé aller à un geste
de violence à l’endroit de sa mère, geste qui l’avait tant effrayé que la séparation
entre fantasme et réalité l’avait fait sortir de son enfance. Ce qui fait
de l’acte persécutif un agir est la disjonction entre fantasme et réalité , l’agir
parasitant la réalisation d’un fantasme qui advient. Les criminologues
tels que Claude Balier et son équipe montrent bien que l’absence d’expression
fantasmatique génère souvent chez les auteurs de persécution des actes
autour desquels s’épanche leur agressivité qui agissent ces représentations,
faute d’y avoir jamais accès.
C’est quand même au sein de ce temps « idyllique » de « préoccupation
maternelle primaire » que Winnicott avance que « la mère hait son petit
enfant dès le début... ». Façon de souligner « le dilemme de la fonction
maternelle » (J. Aubry), cette difficulté et cette extrême nécessité de se séparer
d’un objet qui nous est vitalement dépendant. Le premier mouvement
allant à contre-courant du second, la question ne peut se résoudre que
dans le compromis maternel sous la forme de l’ambivalence permettant de
soutenir à la fois une position de mère et une position de femme.
La métonymie du Fort-Da, cerne la relation entre le plaisir de la haine
agressive et la répétition . Il en déduit que la relation de haine est une relation
aux objets plus ancienne que l’amour. L’élaboration de la notion de
Narcissisme lui permettra d’ introduire la dichotomie entre les notions de
pulsions de vie et pulsions de mort.
Toute problématique de l’addiction ne devrait pas être loin de cette
tutelle de la dépendance qui implique une maîtrise en souffrance.
De même l’adolescent, refusant l’accès au pubertaire, c’est-à-dire d’accepter
la représentation d’une scène primitive parentale dont il fait dépendre
la mise en scène de ses relations oedipiennes, refuse le statut de tiers
exclu, dont il ne peut que découvrir qu’il est ce tiers. Le petit persécuteur
chercherait à continuer d’en faire partie.
Je vous remercie.
[1]Freud, « Au-delà du principe de plaisir », Essais de psychanalyse, Paris, P.B. Payot,
1981.