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Revista Romana de Psihanaliza
Publicatie a Societatii Romane de Psihanaliza,
Grup de Studiu IPA
DE LA HAINE DANS LE CONTRE-TRANSFERT A
UN AU-DELA DE LA HAINE
Prof. François Pommier
Après un bref historique de la notion de haine dans l’histoire de la psychanalyse, le chercheur placera cette notion à l’épreuve de sa clinique et tentera de montrer à partir d’une situation concrète, comment la haine peut, contre-transférentiellement, apparaître dans la cure, puis se transformer en agressivité salutaire, écartant d’un côté l’éventuel déploiement d’une pulsion sexuelle de mort, d’un autre côté la rage devant l’autre soi-même.
Mots clés: Haine, contretransfert, pulsion de mort, désidentification, résistance, dépendance
Je vous propose, pour commencer mon propos sur le thème d’un Audelà
de la haine, un court préambule théorique nous permettant de
replacer, dans l’histoire de la psychanalyse, la question de la haine dans le
contre-transfert car c’est à partir de cela que je travaillerai pour parler
d’un au-delà de la haine. Un simple rappel peut-être pour certains d’entre
vous... que je ferai en reprenant certains éléments d’un texte de
Géraldine Cerf de Dudzeele, intitulé « Contre-transfert et désir de l’analyste
» extrait du numéro 17 des « Lettres de la psychanalyse freudienne.1 J’aborderai ensuite l’affaire d’une manière plus pratique c’est-àdire
que j’essayerai de placer cette notion à l’épreuve de ma clinique, ce
qui suppose que je me mette moi-même à l’épreuve de ma propre pratique
professionnelle.
La notion de « haine dans le contre-transfert nous renvoie soixante ans
en arrière puisque c’est le titre d’une étude significative présentée par Winnicott
à la société britannique de psychanalyse, étude qui a précédé en réalité
ce que l’on considère ordinairement comme la première déclaration
explicite sur le contre-transfert formulée à Zurich en 1949 (1° congrès de
psychanalyse d’après guerre), par Paula Heinmann analysée par Mélanie
Klein.
Winnicott parle des sujets psychotiques, soulignant qu’on ne devrait pas
ignorer les capacités de haine propres à l’analyste qui devraient être gardées
en réserve pour pouvoir être utilisées plus tard au moment propice.
Le point de vue de Paula Heinmann est proche de celui de Winnicott.
L’analyste doit reconnaître et supporter les sentiments éveillés en lui « afin
de les subordonner à la tâche analytique dans laquelle il fonctionne
comme l’image en miroir du patient.»
Paula Heinmann soutient que l’exigence de Freud selon laquelle l’analyste
doit reconnaître et maîtriser son contre-transfert ne conduit pas
nécessairement à la conclusion qu’il doive devenir impassible et détaché.
D’autres analystes vont parvenir, à la même époque, à des conclusions
similaires ; entre autres, Margaret Little en Angleterre, Heinrich Racker en
Argentine, etc.
Il est intéressant de noter que c’est à ce même congrès de Zurich que
Lacan présenta sa communication « le stade du miroir comme formateur
de la fonction de Je, tel que le révèle l’expérience psychanalytique. »
Le contre-transfert devient un véritable levier dans le travail analytique.
Dans les années 50 Lacan critique la dimension duelle de la cure, l’absence
de fonction tierce, la symétrie des places. Son apport va profondément
transformer le paysage psychanalytique en France. Le contretransfert
est pour lui inséparable de cette conception, de cette pratique
duelle de l’analyse. Dans son séminaire sur le transfert en 1960-1961, en
réaction, il critique l’adhésion trop immédiate des analystes à leur
contre-transfert, l’absence de médiation, de réflexion, entre soi et ses
affects.
Pour lui, le contre-transfert de l’analyste (qu’il nomme transfert de
l’analyste) se produit dans le registre de l’imaginaire et plus spécifiquement
spéculaire. C’est un effet de capture imaginaire. Lacan incite donc à se
méfier de ce terme impropre.
Donner un rôle central au contre-transfert risque, selon Lacan, de trop
laisser glisser l’analyste du côté du petit autre.
Nota Bene : « Lacan ne dit pas que tout le contre-transfert est à réprimer.
» Il adopte « une position tout à fait nuancée. L’essentiel pour
Lacan est de « situer correctement la position que l’analyste lui-même
occupe par rapport au désir constitutif de l’analyse qui est ce avec quoi s’y
engage le sujet, à savoir : qu’est-ce qu’il veut ? »2
« La place de l’analyste, écrit Lacan (Séminaire sur le transfert p 118) se
définit comme celle qu’il doit offrir vacante au désir du patient pour qu’il
puisse se réaliser comme désir de l’Autre. »
Ce qui est intéressant à souligner, me semble-t-il, du point de vue
théorique, c’est qu’aujourd’hui « la question du contre-transfert ne se
pose plus de la même manière qu’il y a un demi siècle. La psychanalyse
a évolué considérablement depuis Freud grâce aux apports (...) d’analystes
(comme) Bion, Winnicott. »3 Il y a eu au fil du temps un
déplacement progressif d’intérêt du fonctionnement de l’analysant à
celui de l’analyste. L’activité psychique de l’analyste a été de plus en
plus étudiée au cours des dernières décennies. Comme le souligne
André Green « ce qui est demandé à l’analyste, c’est plus que ses
capacités affectives et son empathie, en fait c’est son fonctionnement
mental ; c’est ici que le contre-transfert reçoit sa signification la plus
étendue. »4
« Par la prise en compte du contre-transfert, l’analyste peut accepter de
traverser des moments de flottement identitaire... Ce travail est rendu possible
par la capacité de rêverie de l’analyste, notion apparue dans les années
1960. Elle découle de l’extension du concept de contre-transfert et désigne les
potentialités régressives-régrédientes de la pensée de l’analyste en séance. Bion
en est à l’origine (quand il parle de « capacité de rêverie de la mère en 1962
dans « Aux sources de l’expérience ») (et après lui) Donald Meltzer, Thomas
Ogden et Antonio Ferro. La rêverie de l’analyste sera ainsi définie comme une
activité intersubjective entre patient et analyste. »5 La transformation de
l’informel en une forme qui fait sens passe par la rêverie de l’analyste.
André Green souligne que la mise au premier plan du contre-transfert
permet la prise en compte de la notion d’identification projective qui inclut
et excède celle de la relation d’objet. Concernant en particulier les rapports
entre le dedans et le dehors tels qu’ils sont en jeu dans les transferts psychotiques,
on est obligé de sortir du modèle freudien classique et de prendre
en compte cette dimension contre-transférentielle.
« Joyce Mc Dougall critique des situations où l’analyste se refuse à utiliser
son contre-transfert. »6
Pour J.A. Miller, suivant une dynamique quelque peu différente, « le
contre-transfert figure bien dans la technique lacanienne, mais seulement
sous son aspect négatif : ce n’est pas un instrument d’exploration (...) le
maniement du contre-transfert est absent de la pratique analytique d’orientation
lacanienne. »7 Mais « la dite « orientation lacanienne » ne
concerne pas l’ensemble des lacaniens (...) (Souvenons-nous qu’)en
France, l’évolution dominante de la psychanalyse se caractérise par une
recherche de dialogue entre freudiens et une majorité de lacaniens. »8
Pour P. Guyomard8, deux éléments très importants sont à considérer
: « d’une part le concept de désir de l’analyste n’a pas remplacé celui
de contre-transfert et d’autre part la notion de contre-transfert ne peut
plus s’envisager dans la perspective qui était celle de Lacan. »
Si l’identité de l’analyste vacille au moment où il est pris par son travail
d’analyste, il peut difficilement dire que le contre-transfert lui
appartient, car au moment où il l’éprouve, il est désidentifié.
Par ailleurs, du point de vue de l’affect, à proprement parler, il ne s’agit
pas pour l’analyste de s’identifier à son ressenti, d’y adhérer sans réflexion
dans la mesure où certains affects peuvent guider mais d’autres pas.
On notera, en suivant P. Guyomard9, que ce n’est pas parce qu’il y
a de l’affect qu’il y a du sujet (...) de même que ce n’est pas nécessairement
parce qu’il y a des mots qu’il y a du sujet qui parle.
En conclusion, il apparaît que si la question du contre-transfert est
devenue pour Lacan celle du désir de l’analyste ( ce que reprend J.A. Miller), cette notion conserve peut-être sa pertinence, comme le pense Guyomard,
et se différencie quand même du simple désir de l’analyste.
Il faut surtout que l’analyste s’interroge sur ce qui se passe en lui pour
évaluer dans quelle mesure il adhère ou pas au contre-transfert qui le traverse.
On en vient à penser que « le désir de l’analyste pourrait avoir pour
fonction de séparer l’analyste de son contre-transfert (...) Le désir de l’analyste
(pourrait médiatiser), en quelque sorte, le rapport du praticien à son
contre-transfert en opérant un travail de dégagement de ses éprouvés
contre-transférentiels, de symbolisation qui s’appuient sur ses références
qui sont indépendantes de telle ou telle situation analytique. »10
Alors j’en viens maintenant à des aspects plus pratiques, c’est-à-dire
à l’application dans la clinique de cette notion contre-transfert en centrant
mon propos sur l’aspect potentiellement évolutif d’un caractère particulier
de ce contre-transfert, à savoir son caractère haineux.
Je parcourais cet été un petit ouvrage — sur la sexualité élargie au sens
freudien — rendant compte des séminaires de Laplanche entre 2000 et 2006
et je lisais en particulier le chapitre intitulé « Contre-courrant »11dans
lequel Laplanche expose certains points théoriques. Et je pensais en même
temps à cette conférence que je devais préparer pour vous, lorsque je m’arrêtais
fatalement sur un passage de ce chapitre : l’auteur parle avec un certain
humour – un humour quelque peu grinçant, de ces « immenses
congrès — je cite Laplanche — où chacun n’attend que de jeter son dit
pendant les vingt ou dix minutes qui lui sont allouées. Les prétendues «
tables rondes », écrit Laplanche où personne ne dialogue avec personne,
et qui sont une sorte de fourre-tout pour des interventions en surnombre.
Alors Laplanche se demande comment éviter ce qu’il appelle la ritournelle
contre-transférentielle ... la fameuse « dynamique tranfero-contretransférentielle
» des Congrès de psychanalyse.
En lisant cela d’un oeil un peu amusé, tout en riant un peu jaune parce
qu’il pointe bien entendu quelque chose de tout à fait juste, à quoi je me
suis déjà fait prendre plus d’une fois, je me demandais comment trouver
pour vous parler de la haine dans le contre-transfert, un ton juste, comme
on dit en musique. Comment vous en parler de l’intérieur, sans utiliser le
disque-ourcourrant » comme disait Lacan. Et je commençais à m’interroger
sur les moments où j’aurais pu éprouver vis-à-vis de certains patients,
une réaction négative pouvant aller jusqu’à un sentiment de haine vis-àvis
d’eux. Vous allez rire docteur mais j’en ai pas trouvé !
Tout au plus me revenait à la mémoire la situation de cette femme
d’origine maghrébine, imigrée en France depuis plusieurs années, qui
avait laissé ses enfants au pays – de grands enfants maintenant — pour
venir en France.
Cette femme à peine installée face à moi se mettait très vite et systématiquement
à sangloter sur sa situation, plus précisément sur le sort que lui
réservait ses enfants auxquels elle parlait souvent au téléphone et qui ne faisaient
que lui réclamer de l’argent et d’une certaine façon semblaient
purement et simplement la persécuter verbalement pour qu’elle leur
donne davantage et plus encore. A la première consultation j’avais trouvé
une certaine authenticité aux propos de cette femme qui pleurait à chaude
larmes et je pense que je me suis dit que je parviendrai à la consoler, à comprendre
son chagrin. Et puis voilà qu’à la dixième consultation, je réalise
que le scénario est toujours absolument toujours le même, qu’à peine installée
sur sa chaise, commence une série de plaintes en même temps que
des pleurs incoercibles qui, à certains moments, font même qu’elle commence
à hoqueter. Au moment où je l’écris pour vous, mais j’ai déjà dû me
le formuler, ne serait-ce qu’inconsciemment, je me dis qu’elle pleure «
exactement comme un enfant », C’est alors qu’au bout de la 10° consultation,
absolument identique aux 9 précédentes, dans sa forme, sans l’ombre
d’une élaboration..., je craque. Mon seule but est alors d’éviter à tout
prix ces sanglots qui ne me semblent plus avoir aucun sens si tant est qu’ils
aient pu en avoir au début de notre rencontre. Et en suivant une dynamique
profondément haineuse, je ne pense plus qu’à une seule chose, pour
les consultations qui suivent : faire en sorte qu’elle ne pleure plus. Je vais
d’ailleurs y parvenir, mais très brièvement lorsque, n’y tenant plus, je finis
pas dire à ma patiente, à la fin de la quinzième séance du même type
disons, je lui signifie que rien ne semble bouger dans son fonctionnement,
ailleurs ou face à moi, auprès de ses enfants qu’elle est allé voir quelque
temps plus tôt, ou bien dans son immense solitude personnelle, que quoi
qu’il arrive elle pleure. La séance suivante elle revient me voir légèrement
maquillée, souriante et au moment où je vois qu’elle va quand même se
mettre à pleurer, j’interrompt brutalement la séance en lui disant « à la
semaine prochaine ». Bien entendu je ne suis pas dans une situation de
haine profonde face à cette patiente « mais quand même » aurait dit O
Mannoni. Vous voyez bien que je sors de la fameuse neutralité bien
connue – je ne dis même pas bienveillante — et j’en sors non pas pour me
laisser déformer, informer par la plainte de l’autre ; je ne pense plus aux
repère théoriques qui permettent parfois de se reprendre même si je sais
bien que « la plainte a pour fonction de reconnaître un écart à l’objet et
viser à le supprimer » ; je suis bien au delà de ces considérations théoriques.
Je suis dans un mouvement que je qualifierai presque de sadique. Je
suis comme vous le voyez, très proche du passage à l’acte, du moment où
manifestement mon identité vacille, capté par une seule idée, celle de faire
à tout prix disparaître la plainte, ...sous emprise en quelque sorte, la relation
d’emprise pouvant être considérée comme une « formation défensive
ayant pour fonction essentielle d’occulter le manque tel qu’il est dévoilé par
la rencontre de l’autre. »12 Devant l’impossibilité pour moi de maîtriser la
situation et la grande difficulté que j’éprouve à m’identifier plus longtemps
à cette femme qui manifeste sa souffrance en vase clos, qui expose sa souffrance
sans me laisser la possibilité de m’en approprier une partie — cette
femme qui en quelque sorte m’instrumentalise puisque je ne suis plus
qu’une surface de projection — surgit en moi l’action destructrice de la
pulsion mortifère ou plus exactement d’une pulsion sexuelle de mort
entrant dans le cadre du sado-masochisme. J’essaye, en réalité, me diraije
dans l’après-coup, cherchant à me dégager de ce que je perçois comme
une forme d’exhibitionnisme, de sauver quelque chose de l’ordre de mon
désir.
A la dixième séance je suis comme désidentifié et me voilà sous l’emprise
de mon contre-transfert. Je commence tout d’abord à y adhérer sans
réflexion. Puis tout se passe comme si je décidais d’adhérer à ce contretransfert
qui m’a d’abord traversé malgré moi. Je ressens face à moi de l’affect,
beaucoup d’affect, mais je ne trouve plus le sujet. Où suis-je d’ailleurs
moi-même situé, dans ce flot de larmes à l’intérieur duquel je me dissous
peu à peu ?
Avec cette patiente je ne parviens manifestement pas à me cliver ... Etre
psychanalyse , c’est pouvoir constamment être clivé (cf de M’Uzan, p. 98). Or
avec elle, je n’y parviens manifestement pas. Certes je suis déconcerté, mais
le travail intérieur que je fais pour avancer avec elle n’a strictement aucun effet
d’une séance à l’autre et toute intervention de ma part la fait pleurer encore
davantage. »Je peux tenter de m’identifier à la souffrance d’un patient
déprimé, écrit P Fédida dans Humain.Déshumain,(...) mais imaginer cette
souffrance nécessite de me séparer de ma connaissance du semblable, d’introduire
cette dissemblance dans le semblable (...) quand on écoute quelqu’un,
il faut d’une certaine façon devenir fou pour l’entendre », la plus grande difficulté
étant toujours de transformer ses propres représentations, les déformer.
Ce qui est sollicité du thérapeute, comme le souligne encore P. Fédida, est
bien « qu’il se laisse défaire par l’angoisse de la rencontre » (p. 107) qui se
forme dans cette relation thérapeutique. Et d’une certaine façon c’est bien ce
qui se passe avec cette patiente et si j’essaye de qualifier les « figures d’images
»(c’est-à-dire des pré-représentations provenant de la sensorialité et de la
motricité et constituant l’ébauche d’un espace pour l’échange entre cette
patiente et moi) je peux dire que cette figure d’image sont des figures de
haine. Je ne parviens qu’en partie à transposer le caractère de mon contretransfert
au-delà de la haine étend entendu que pour qu’une transformation
ait lieu, il aurait fallu que je ne cherche plus à sauver cette patiente « du dragon
» comme le disait Searles13 à propos d’une de ses patients schizophrènes,
c’est à dire de la résistance qu’oppose cette patiente à la « guérison ». Une
résistance qui se traduit « dans une hostilité tenace, sauvage, aux efforts du
thérapeute. »14 J’ai joué avec cette patiente, le rôle d’un médecin « dévoué »,
mettant en acte mon sadisme à son égard et expérimentant ma volonté
inconsciente de maintenir le statu quo. Lorsque j’ai pu m’en rendre compte,
la relation a commencé à se modifier mais les résistances se sont révélées trop
fortes de part et d’autre et m’ont pas permis une issue véritablement heureuse
à cette prise en charge. Elle s’est interrrompue.
Cela me fait penser, en contrepoint, à une situation totalement inversée
par rapport à ce que je vous dis du point de vue des états dans lesquels
peuvent nous mettre certains de nos patients…, la situation de cette
femme très mince, perchée sur des talons de plusieurs centimètres de haut.
Tout de noir vêtue, bas résilles, lunettes noires. Cette femme vient directement
des trottoirs de parisiens du côté de Barbès. Elle se tient debout
dans la salle d’attente et semble un peu vaciller sur ses jambes très fines
comme si elle dansait. Elle s’assoit face à moi et me dit : « docteur vous
ne savez pas ce qui m’est arrivé ? » et aussitôt elle ôte ses lunettes noires
et c’est comme si elle les avait gardées. Elle a les deux yeux au beurre noire.
C’est alors qu’au lieu de compatir, la surprise provoque aussitôt mon rire,
un fou rire inextinguible. Je cherche à dire quelque chose pour tenter de
me dégager de ce rire qui a bien sûr un caractère indécent, et je ne trouve
que cette phrase idiote consistant à lui demander ce qui a bien pu lui arriver.
Je ris de plus belle.Elle finira par dire qu’il vaut mieux en rire qu’en
pleurer. Contre toute attente cette patiente est revenue me voir souvent
alors que je pensais qu’une telle attitude de ma part l’aurait éloignée à
jamais. C’est tout le contraire de la situation précédante. Ce sont les pulsions
unificatrices de la vie qui se sont mises en oeuvre même si elles sont
présentées d’une manière très curieuse et ma patiente ne s’y est pas trompée.
Ceci pour dire aussi en passant, que certaines situations qui auraient
été susceptibles d’engendrer de la haine chez la patiente elle-même, cette
fois, trouvent finalement une issue favorable.
Je voudrais maintenant dire finalement quelques mots d’une patiente
que j’appellerai Marie.
Cas Marie
Marie est une femme d’une quarantaine d’années au visage à la fois
triste et renfrogné, qui m’a été adressée, il y a presque 6 ans maintenant,
par le biais d’une de mes amies. Il s’agissait d’une reprise d’analyse ;
Marie venait d’interrompre, 5 mois avant notre première rencontre, un
travail psychothérapeutique qui avait duré une dizaine d’années avec une
femme psychiatre.
Elle m’explique au cours des entretiens préliminaires que peu à peu elle
a fini par connaître trop de choses sur la vie privée de son psychothérapeute, que cette dernière a fini par lui « avouer » certains éléments qui, au
bout du compte, ont rendu caducs le travail qu’elles ont pu faire ensemble.
« Elle n’a rien compris ; : elle s’est laissé prendre par mon système »
me dit Marie ; « le plus souvent d’ailleurs, j’avais deviné déjà depuis longtemps
ce qu’elle finissait par me dire car, au cours de ces dernières années,
j’étais à l’affût de tous ses faits et gestes ; il s’était créé au fil du temps une
sorte d’osmose entre elle et moi» . Marie m’expliquera comment elle
allait se cacher pour surveiller, pister les sorties de son psychothérapeute,
pour épier le moindre mouvement, en quelque.
Ce sont des manifestations d’angoisse de type phobique, rendant peu
à peu impossible son travail d’enseignante, qui la conduisent vers moi.
Régulièrement elle demande des arrêts de travail. Les classes lui font
peur ; elle se sent nulle, incapable de donner le moindre conseil dans
un domaine qu’elle connaît pourtant très bien. Elle a parfois envie de
tuer ses élèves comme elle a eu envie de tuer les enfants de son ex-psychothérapeute
quand elle a commencé à les entendre dans l’appartement
après le décès du mari, la mort du père, qu’elle avait bien sûr
deviné avant d’en obtenir la confirmation par sa psychothérapeute
devenue veuve.
Je suis frappé d’emblée par le degré d’inhibition dans lequel se trouve
Marie ; sa voix est monocorde et elle parle dans une tonalité si basse et si
lentement que, régulièrement, je lui demande de bien vouloir répéter ce
qu’elle a dit. Cette répétition semble lui demander à chaque fois un très
gros effort ; il lui arrive même assez souvent de ne pas pouvoir redire les
quelques mots qu’elle a prononcés, comme s’ils avaient été dits par
quelqu’un d’autre et qu’elle ne s’en souvenait pas. Elle dit d’ailleurs parfois
qu’elle ne sait plus ce qu’elle vient de dire comme si tout s’effaçait au fur
et à mesure ou comme si elle était parlée plus qu’elle ne parlait. Mon sentiment,
au fil du temps, est que peu à peu, elle s’efforce malgré elle, de parler
le plus bas possible et le plus lentement possible pour que je me perde
dans son discours, qu’elle finisse par m’endormir et qu’ainsi la séance
puisse durer le plus longtemps possible.
La séance commence en règle générale de façon très silencieuse. Marie
prend différentes mimiques qui vont d’une expression d’angoisse profonde
au visage de la folle des possédés du Moyen Age. Elle semble déjà se parler
à elle-même, se dire un mot ou deux que je ne peux pas entendre. Puis
au moment où surgit un bruit à l’extérieur de mon cabinet, par exemple
la sirène d’une voiture, Marie prend la parole, juste le temps du bruit en
question, de sorte que je n’entends rien de ce qu’elle dit et que, bien sûr,
je suis amené à lui demander de répéter.
Ce qui frappe d’emblée chez Marie, c’est la manière dont elle se perçoit
: un bourreau vis-à-vis d’elle même, une folle, quelqu’un qui panique en
toute circonstance ; elle-même trouve désespérant de mettre tout en
place pour se retrouver seule, pour que ses amis soient le plus distants possibles
et pour que finalement elle panique devant sa propre solitude. La
panique est un mot qui revient très régulièrement dans son discours. Elle
parle de son impossibilité à tuer la bête qui est en elle et en veut bien sûr
à son psychanalyste de ne pas l’aider à la tuer. Il lui arrive souvent d’entendre
en elle une voix intérieure qui lui dit : « il faut la mâter ». Voix intérieure,
ou vois « comme si » elle se reconnaissait en parlant, comme si «
elle s’entendait parler en pensée » pour reprendre ce que disait Prado de
Oliveira15 à propos du président Schreber. La question qu’elle pose et
repose en permanence est donc régulièrement en séance, celle de savoir si
elle continue à venir me voir ou si elle « arrête » ce travail avec moi qu’elle
présente comme une sorte de supplice auquel elle ne parviendrait pas à
échapper et qui au contraire chaque jour la contraindrait davantage, un
peu comme une drogue.
Au moins une semaine sur deux elle demande pourtant, du bout des
lèvres, une séance hebdomadaire supplémentaire alors que je la reçois déjà
régulièrement trois fois par semaine. Elle dira de ces séances supplémentaires
que je lui accorde régulièrement et à propos desquelles elle me dit se
sentir coupable, que ce sont des séances de réconfort, de rattrapage de
quelque chose et d’oubli. Elles sont là pour retarder la dernière séance de
la semaine qui de toute façon est « fichue » comme elle le souligne presque
à chaque fois.
La période qui précède mes absences, que je prévienne Marie la veille,
quinze jours à l’avance ou un mois plutôt, fait toujours l’objet de manifestations
d’angoisse majeures, les mêmes que celles qu’elle a toujours éprouvées
depuis l’âge de 6 ans lorsque sa mère et son beau-père s’absentaient,
même pour une soirée seulement.
Marie vient le plus souvent avec la peur d’être jugée. À propos de la
position qu’elle prend, elle dit par exemple, se sentir à l’intérieur d’ellemême
comme une chose molle et informe, qui s’agite et contre laquelle
elle lutte. D’une manière presque obscène, elle associe aussitôt, presque
machinalement, sur le sexe masculin, mais dit vouloir parler de quelque
chose de plus général. Je pense au nourrisson qui s’agrippe et vais
jusqu’à le lui formuler, ce qui n’a aucun effet. Très souvent Marie
conteste aussitôt le moindre de mes propos ou agite simplement la tête
latéralement pour signifier que je n’ai rien compris, de sorte que je me
trouve contraint la plupart du temps de simplement reformuler, ce
qu’elle critique également au bout d’un moment, trouvant que je ne lui
apporte rien qu’elle ne sache déjà. Marie, surtout, ne supporte pas certains
sourires amusés de ma part ou certaines évidences formulées sur le
ton de la plaisanterie ; à chaque fois elle pense que je me moque d’elle.
Elle semble y voir « le rire du diable » désignant l’absurdité des choses,
le rire dont parle Milan Kundera dans son Livre du rire et de l’oubli
(pp.101-102). Elle se différencie sur ce point de cet autre patient schizophrène
cité par Searles16 avec qui le célèbre psychanalyste partageait des
moments d’humour et de jeu qu’il jugeait extrêmement bon pour son
patient. Avec Marie, il me semble que je suis cantonné à adopter la même
attitude triste et renfrognée que celle qu’elle me donne à voir. Elle ne supporte
aucun humour, aucun jeu.
Deux points importants méritent d’être relevés chez Marie. D’abord la
problématique de dépendance, le problème du lien et de la rupture du lien,
déjà présente lors de sa première cure et qui tend toujours à se réactualiser
dans le travail que nous faisons ensemble. Ensuite l’incroyable érotisation de
sa souffrance; l’aspect mégalomaniaque est patent mais dénié. Marie s’identifie
volontiers à un personnage de vagabond et pauvre comme Job, jamais
assez pauvre, semblant travailler en permanence sur la dépossession de soi.
Ainsi, je commence peu à peu à la haïr et à avoir envie de lui donner
une bonne raison d’être triste, de justifier mon inertie. Mais à la différence
de ce qui s’est passé avec la patiente dont je parlait précédemment, je vais
parvenir à transformer mon humeur en découvrant, dans son histoire, des
points de convergence avec la mienne.
Sur le plan familial, trois éléments successifs, en l’espace de quatre ans,
sont à retenir pour comprendre la problématique de Marie : le cataclysme
familial provoqué par la mort, des suites d’un cancer, d’un père fortement
idéalisé, issu d’une lignée d’homme de loi — Marie est âgée de 3
ans - ; le remariage de la mère quelque temps plus tard avec un très bon
ami du père, très proche de ce dernier pendant toute son agonie ; enfin la
naissance de deux demi frères dans la suite du remariage. Marie se souvient
bien de cette époque des femmes enceintes : sa mère, deux de ses institutrices,
la nourrice. Le beau-père parti travailler au loin pour un mois, elle
avait alors bien pensé reconquérir sa mère, mais ça ne fonctionne pas. C’est
sans doute à partir de cette époque qu’elle commence à faire de son père
« une espèce de magicien, une sorte de héros, une branche à laquelle se
raccrocher entre une mère qui faisait comme si de rien n’était et un beaupère
qui se refuse à prendre la place du père. »
Le père mort devient dès lors le personnage central du roman familial
de Marie. S’associe surtout à la mort du père, dans l’esprit de Marie, celle
de ce premier frère qu’elle n’a jamais connu mais dont elle a entendu parler.
La mère a déjà évoqué cet enfant qui aurait dû être l’aîné et qui est
mort dans son ventre. L’idée de cet accouchement d’un enfant mort-né a
fait grande impression à Marie.
C’est sur ce point que j’achoppe et qu’en décrochant de l’histoire de
Marie pour transposer cet élément dans ma propre histoire sur la haine
que j’ai pu nourrir vis-à-vis de ma propre mère en regard d’un enfant
mort-né, vient s’opérer chez moi la transformation du transfert par un
phénomène identificatoire qui jusqu’ici n’avait pas pu se déclancher et qui
au contraire ne faisait que se déliter après la première accroche. C’est mon
vacillement identitaire qui est opératoire. Je sors du narcissisme (logé dans
le psycho-sexuel) pour entrer dans l’identitaire relatif à l’être et à son développement
dans le sens de l’autoconservation (cf de M’Uzan, p. 71). C’est
en m’identifiant à ce frère que je sors de la haine – on pense ici à l’invention
du « double » dont M. de M’Uzan estime qu’il constituerait une des
premières opérations effectuées par l’appareil psychique17.
Je ne parlerai pas de l’événement qui a conduit Marie jusqu’à moi.
Je voudrais seulement faire remarquer, à la lumière de ce cas clinique,
un des modes de construction du sentiment de haine au niveau contretransférentiel
et le travail de déconstruction de ce sentiment, qui a pu être
en quelque sorte, transcendé au croisement d’un élément commun entre
l’analyste et sa patiente.
Le sentiment de haine s’est construit en regard de l’immobilisme et je
pense encore aux travaux de Pierre Fédida qui faisait remarquer à propos
de la dépression qu’il considérait comme une maladie humaine du temps
(maladie de la forme caractérisée par l’altération du temps et une mise en
échec de la capacité dépressive qui est capacité de création), que les
patients dépressifs — c’était le cas de Marie — sollicitaient de l’analyste
qu’il devienne une forme physique plastique – un moule – propre à recevoir
l’état informe dans lequel ils ressentaient leur état.
De ce point de vue, je me suis laisser pétrir à souhait comme une terre
ou une pâte à modeler, au point de figurer moi-même l’organisation narcissique
primaire protectrice du deuil que Marie ne parvenait pas à faire.
Ce qui est en jeu dans le contre-transfert, c’est la question du représentable.
Comme certains patients psychotiques ou limites il y a eu chez Marie
un moment de rupture qui engageait chez moi la question du clivage. Est
venu un moment où je ne parvenais plus à me cliver. Or être psychanalyste
c’est constamment se cliver. Je ne parvenais manifestement pas à acquérir
et à prendre la mesure de ce qui devenait dissemblable (dans le semblable)
chez Marie. J’avais le sentiment qu’elle ne me laissait aucun espace. J’étais
en proie au déshumain c’est-à-dire à la disparition de la figure de la mort
jusqu’à ce que, dans l’histoire de maris, apparaisse une figure du double,
c’est-à-dire un élément me permettant de reconfigurer mon propre système
identificatoire et de porter mon sentiment de haine au-delà de la pulsion
sexuelle de mort et de la rage devant un « autre moi-même » pour
finalement transformer ce sentiment en une agressivité salutaire placée au
service de la cure.
[1]G. Cerf de Dudzeele, « Contre-transfert et désir de l’analyste », Lettres de la psychanalyse freudienne n° 17, pp. 11-26.
[2]J. Lacan, Le Séminaire, Livre VIII, Le transfert (1° mars 1961), Paris, Seuil, 1991.
[3]Ibid.
[4]A. Green, La Folie privée, Paris, Gallimard, 1990, p. 74.
[5]G. Cerf de Dudzeele, « Contre-transfert et désir de l’analyste », op. cit. p. 21.
[6]G. Cerf de Dudzeele, « Contre-transfert et désir de l’analyste », op. cit. p. 22.
[7]D. Wiclöcher, J-A Miller, L’avenir de la psychanalyse, Paris, Le cavalier bleu, 2004.
[8]G. Cerf de Dudzeele, Contre-transfert et désir de l’analyste, op. cit., p. 23.
[9]P. Guyomard, in Le travail psychanalytique, Paris, PUF, 2003.
[10]G. Cerf de Dudzeele, Contre-transfert et désir de l’analyste, op. cit., p. 26
[11]J. Laplanche, Sexual, La sexualité élargie au sens freudien, 2000-2006, Paris, PUF pp. 79-93.
[12]R. Dorey, « La relation d’emprise » in Nouvelle Revue de Psychanalyse n° 24, L’emprise, automne 1981, p. 130.
[13]H. Searles, « Le médecin dévoué » dans la psychothérapie et la psychanalyse », in
L’amour de la haine, Coll. Folio essais, Gallimard, 1986, pp. 395-416.
[14]H. Searles, « Le médecin dévoué », op. cit., p. 400.
[15]L.E. Prado de Oliveira, « Les voix de la haine », in L’amour de la haine, op. cit., p. 305.
[16]H. Searles, « Le médecin dévoué », op. cit., p. 412.
[17]M. de M’Uzan et coll. La chimère des inconscients, Débats avec Michel de M’Uzan,
Paris, PUF, coll. Petite Bibliothèque de psychanalyse, 2008, p. 72.