

Publicatii
Revista Romana de Psihanaliza
Publicatie a Societatii Romane de Psihanaliza,
Grup de Studiu IPA
« Parce qu’à la fin de la première séance on se doit
de lire, de distinguer, de nommer... en un mot : de
clôturer. Sinon, il n’y aura pas d’après (...) et pas
d’avenir pour l’acte thérapeutique. Qui ne sait conclure
la première séance avec un patient, le condamne
à l’errance thérapeutique infinie »2
Pauline se présente en consultation fin mars 2006. Elle a 14 ans.
Grande, blonde, les cheveux frisés, des lunettes très fines, l’air un peu triste
mais déterminé, une détermination déconcertante. Je pense que ses parents
doivent arriver, non, elle est venue toute seule après avoir téléphoné au
Centre pour prendre un rdv, le plus vite possible. En février 2006 Pauline
change brusquement de comportement : après une altercation avec sa
mère, elle va chez ses grands parents maternels, revient chez sa mère, repart
chez une copine, prétend ne plus vouloir rentrer chez elle donc contacte le
« Point Jeune » qui l’accueille. « Point Jeune » informe les Services Sociaux.
Puisqu’elle soutient ne plus souhaiter habiter chez aucun de ses parents, on
lui trouve une place dans un internat et elle change d’école en cours
d’année. Les week-end elle retourne chez une tante paternelle. Tout cela du
jour au lendemain.
Pour le reste, elle n’est pas pendue à l’Internet, ne communique pas avec
les planétaires de son âge sur Messenger, ne se teint pas les cheveux en noir
ou en vert, n’aime pas la techno, n’a pas de piercing, ne porte pas des
habits de marque, ne se drogue pas. Elle appelle ses parents « ses
géniteurs », s’isole, ses camarades la traitent d’autiste... Pour eux, c’est une
extraterrestre.
« J’ai changé d’école pour dormir quelque part... donc je suis allée en
internat. Ma belle-mère ne me supporte qu’à petites doses, mon père n’aime
pas les conflits et ma mère déprime... je ne sais plus quoi faire, je suis
embrouillée... »
En mars 2006, à l’insistance de sa mère, Pauline consulte à l’Hôp. F.
C’est l’hôpital qui l’envoie au Centre, avec une petite lettre : anxiété,
tristesse, troubles du comportement alimentaire et du sommeil, bizarreries,
légère anémie fériprive, spasmophilie ; pas d’idées suicidaires ; en attente
d’une mesure judiciaire AEMO, accepte un suivi psychologique.
« Mes crises, voilà : des larmes sans raison, je fais des trucs bizarres avec la
tête, les mains, tout est à cause de ma mère, elle crise ensuite je crise, non, c’est
pas ça, je veux aller bien, j’ai la vie devant moi, mes parents m’empêchent de
vivre... ».
Il me faut un petit moment pour réaliser qu’elle est venue vraiment
seule et je lui demande comment se fait-il que personne ne l’ait
accompagnée. Après tout, Pauline n’a que 14 ans!
« Mais vous ne comprenez rien, donc! Ma mère, je ne veux plus la voir,
mon père est égoïste, tout ce qu’il veut c’est que j’aille en internat, ma bellemère
ne peut pas me supporter, voilà, je suis entre deux bonnes femmes
impossibles et un père indifférent! Maintenant que j’ai ramené les Services
Sociaux à la maison, ils vont tous mal! Bon, en septembre j’irai dans une
école neutre mais d’ici là il faut que je vive! J’étais une bonne élève, j’ai peur
de rater, voilà! A l’internat tout le monde fume des cigarettes, j’ai essayé, et
du shit, je n’aime pas, ceux de ma classe ne sont pas sympas avec moi,
voilà... ».
- Ecoute, Ondine, ce soir je dois téléphoner à ton père.
- Vous parlez de qui, là?
- De toi, de qui veux-tu que je parle? Du fait de téléphoner à ton père!
- Et Ondine, qui est-ce?
- Une invisible, un être d’un autre monde qui ne sait pas vivre parmi
les humains. Je dois donc téléphoner à ton père!
Elle fronce les sourcils, n’est pas d’accord mais le moment d’embarras
joue en ma faveur. Je l’avais nommée Ondine, cela l’interpellait. Cela
vaudrait peut-être la peine d’entamer un échange avec moi!
Le soir même je téléphone à Mr. H., il m’écoute, gentil et neutre. Il me
dit que sa fille est revenue très posée, calme, après notre premier entretien.
Il confirme les dires de Pauline, le fait qu’il ne sait plus s’y prendre avec elle
car elle réagit d’une manière disproportionnée à toute remarque, même
banale. D’une manière absurde, oui, absurde! Un jour, ils étaient en
voiture, Pauline s’est fâchée et elle est descendue au feu rouge. Il a dû la
chercher une heure, elle avait pris une direction quelconque, ne savait pas
où elle allait. Mr. H. est souvent sidéré par sa fille, ne la reconnaît plus. Elle
ne demande jamais rien, souvent refuse ce qu’on lui propose, s’enferme
dans sa chambre. Elle ne sait pas ce qu’elle veut, on ne sais pas quoi lui
proposer. Jusqu’à ses 14 ans c’est la mère de Pauline qui a eu la garde,
depuis quelques mois Pauline vit chez lui. Effectivement, elle ne s’entend
avec personne mais elle ne se dispute avec personne non plus. Par contre,
autour d’elle, en sa présence, tous les adultes se disputent. Mr. H. pense
que c’est « la crise d’adolescence ». Bien sûr, il viendra me voir, Pauline est
d’accord pour qu’il l’accompagne la prochaine fois.
Quelque jours après, la mère de Pauline me téléphone. Anxieuse,
débordée, elle ne s’en sort plus. Jusqu’à 12 ans Pauline était une fille très
douce, fort liée à sa mère. A-t-elle été une mauvaise mère, pas suffisamment
attentive? Mme D. se souvient de sa jeunesse, elle s’était opposée à ses
parents, surtout à sa mère, mais Pauline ne s’oppose pas, elle les rejette,
d’emblée, en bloc, sans raison - ou alors pour des raisons absurdes. Pauline
ne réclame ni amour, ni argent, elle revendique son émancipation, veut être
libre, n’obéir à rien et à personne, décider toute seule. Récemment, Pauline
a conclu que son mal venait de son entourage, d’abord de ses parents, ensuite
du milieu scolaire. Mme D. a connu plusieurs épisodes dépressifs mais elle
s’est soignée. Elle n’arrête pas de se creuser la tête pour trouver ce qui a pu
déclencher une telle modification de comportement chez leur fille.
Actuellement elle s’entend bien avec son ex-mari mais leurs échanges
tournent au vinaigre dès qu’il s’agit de Pauline. Et maintenant, voilà, les
Services Sociaux s’en mêlent, enquête sociale, audience chez le juge,
consultations en psychiatrie... Tout cela en vrac, ils n’ont rien vu venir! C’est
peut-être la crise d’adolescence mais parfois cela tourne à la folie...
- Qu’est-ce qu’ils vous ont dit, les psychiatres?
- Eh bien, madame, ils ont dit que... le secret professionnel ou
médical les empêche de me dire quoi que ce soit sur les problèmes de ma
fille! Vous trouvez ça normal? Même si je suis une mère dépressive, je l’ai
élevée, on s’entendait bien...
- En France il y a une maladie nationale, c’est la dépression, et une
obsession déontologique, c’est le secret professionnel!
Mme D. éclate de rire à l’autre bout du fil. Je me dis qu’elle n’est pas si
malade, pas si idiote. Cela n’empêche qu’elle ait des faiblesses ou qu’elle ait
fait des mauvais choix dans sa vie. Je me dis, brusquement, que Pauline est
un révélateur : en sa présence, les failles des uns et des autres apparaissent
aussitôt. Les failles, les cicatrices, les événements pénibles - c’est pour cela
qu’ils disent tous « elle est provocatrice ». Pauline ne transgresse pas les
interdits, comme on a l’habitude de dire, nous, les spécialistes. Elle ne
pratique pas le genre « je sais que je n’ai pas le droit mais je le ferai, quand
même...». Son style est tout autre, je le résumerais ainsi :
« Au nom de quoi me demandes-tu d’obéir? Toi-même, tu obéis à quoi? A
qui? Tu ne peux pas me demander d’obéir à ta volonté personnelle de mère ou
de père! Pour obéir, il faut des critères... essentiels, fondamentaux! Qui dicte
les règles du jeu? Voilà ce que je veux savoir! Personne n’est capable de me
montrer au nom de quoi ou de qui je dois obéir, eh bien, je vais décider,
seule... ou alors je vais interpeller toute sorte d’instances : les médecins, les SS3, les juges...»
L’autre est vite déstabilisé. Comme si cette fille, dans un moment de
clairvoyance, lisait les intentions cachées. Seulement, à force de pratiquer
les Cassandres à son insu, elle perd les repères de la réalité. A force de
plonger son entourage dans la confusion (en mettant le doigt sur
l’inconsistance, la faiblesse de ses proches ainsi que celle des institutions),
Pauline est engloutie par la confusion. Pour s’en sortir, elle fignole une
théorie du mal, de la source même de son mal :« puisque j’ai une mère
dépressive et jalouse de ma belle-mère, une belle-mère trop exigeante et un
père-bras-croisés et stupide, je ne peux pas me construire, je ne peux même pas
exister! donc mes parents, plutôt mes géniteurs, m’empêchent d’exister! Il est
vrai qu’ils m’ont appris des choses dans le temps, par exemple, ils m’ont appris
à parler, à lire des livres, mais j’ai dû composer avec leurs problèmes, leur
jalousie, leur haine, leur déprime, leur culpabilité, leur indifférence, et je me
suis cassée! Récemment, avec ma dernière hospitalisation, je me suis
définitivement cassée, tout fout le camp! Ils doivent m’aimer, sans doute mais
ils n’ont rien à me proposer! Rien qui vaille y prêter son attention! Avec ma
grand’ mère j’allais parfois à l’Eglise, ç’était bien! Mais mes parents n’ont pas
de Dieu donc je n’en ai pas non plus! On m’a baptisée pour faire plaisir à ma
grand’ mère! Mes parents, il n’y a rien à faire, ils ne sont peut-être pas
méchants mais ils m’empêchent de vivre! »
- Cosette, j’ai compris, tu veux dénoncer les Thénardiers!
- Le nombre des noms que vous m’attribuez... Ondine, Cosette,
Gavroche... il ne manque que... Poil de Carotte!
- En plus, tu as de l’humour, qui l’aurait cru!
- Mais vous ne comprenez rien! Mes parents m’empêchent d’exister!
- En revanche les éducateurs t’aident à trouver ta liberté!
- Non, c’est pas ça, écoutez, écoutez! Je ne suis pas sûre de vouloir aller
en foyer! Je ne suis plus sûre de rien... et personne ne sait ce dont j’ai
besoin! Vous le savez, vous?
En fait, Pauline m’interpelle de la même manière : Tant que vous ne me
dites pas au nom de quoi je dois obéir, il ne faut pas me demander des
comptes! Les règles du jeu, voilà ce que je veux savoir pour connaître mes
obligations strictes!
Fin mai 2006, Pauline arrive à la séance avec sa mère. Dans quelques
jours il y aura l’audience au tribunal. Mme D. est très en colère, l’enquête
sociale a fait un mauvais rapport : père faible de caractère, ne sait pas
prendre des décisions, mère dépressive...
- Pauline nous rejette, en bloc, et les psys clament « c’est une ado, elle
se construit dans le conflit! » Je suis énervée, oui, personne ne nous dit ce
qu’elle a, notre fille, peut-être elle est malade, on voudrait entendre les
opinions des spécialistes mais non, on nous accuse, voilà tout!
Je l’arrête, il est vrai que Pauline déstabilise tout le monde mais, pour
l’instant, il faut se concentrer sur l’audience! De temps en temps Pauline
tourne le dos à sa mère mais elle a peur de l’entretien avec l’éducatrice, de
l’audience devant le juge. Je lui dit de me téléphoner après l’entretien, elle
le fait.
- On m’a lu mon dossier! Seulement lu, je n’ai pas pu y jeter un seul
coup d’oeil! Ils veulent un placement, demain on ira voir le juge, il
décidera! Ils disent que ma belle-mère est bien, que mon père se met
volontairement en retrait, que ma mère ne se rend pas compte de ma
souffrance et que j’ai besoin d’un suivi très, très sérieux!
- Et toi, qu’est-ce que tu penses?
- Je ne comprends pas à quoi ça leur sert, de me placer... Il faudra que
j’écrive une lettre au juge! En fait, je l’ai écrite, je peux vous la lire
maintenant?
Elle lit la lettre, je corrige certaines phrases, en précise d’autres.
Deux jours après, elle arrive à la séance, victorieuse!
- Alors Ondine, on dirait qu’on a gagné!
- Non, on n’a pas gagné, ce sont eux qui ont perdu! Nous, nous avons
seulement fait ce qu’il fallait car nous sommes des gens normaux!
L’éducatrice expliquait au juge que je ne pouvais pas rester chez mon père,
ni chez ma mère, que le problème était grave et profond... Ensuite le juge
m’a reçue, seule, je lui ai dit que je vous voyais régulièrement, qu’il
pouvait vous contacter, qu’il était vrai que je n’allais pas très bien mais que
j’appréhendais le foyer... Il a lu ma lettre et a décidé : pas de placement!
Je vivrai chez mon père et je verrai ma mère un week-end sur deux. Les
éducateurs, je devrais encore les rencontrer, régulièrement!
Pendant quelques mois elle insiste pour changer de lycée... Car l’entourage
de l’école la détruit aussi. Cette idée de changement s’empare d’elle
brusquement et régulièrement. Dès qu’un petit événement a lieu, soit elle fuit,
soit elle s’évanouit intérieurement. Les séances découlent d’une manière
stéréotype : on l’appelle « l’autiste » à l’école ; ses « géniteurs » continuent à
tisser son « mal à être » ; oui, elle a touché à la drogue... et je ne dirai rien, à
personne, car secret oblige, une psychothérapie est une affaire privée...
- Et maintenant tu me dis combien tu as fumé, quelle substance,
quand et qui te l’a proposé! Dieu-Dope4 se nourrit avec ton cerveau!
- Dieu... qui?
- Dieu-Dope, c’est le titre d’un roman de Tobie Nathan, le
professeur...
- Que vous avez connu... à la fac?
- Qui a été mon maître, mon directeur de doctorat, mon
superviseur... et un grand ami, en quelque sorte... Vas-y, raconte qui t’a
proposé de la drogue!
- Mes amis me l’ont proposée, quand nous avons fait de la musique
ensemble. Il m’est arrivé quelque chose, à un moment donné mon corps
tremblait, mes jambes bougeaient sans contrôle, mes bras aussi! Un copain
m’a rassurée « pas grave, au début c’est comme ça! ». Le soir, quand je me
suis couchée, j’étais consciente mais je n’avais plus de corps, c’était une
impression bizarre...
- Très bien, en roumain il y a un proverbe : « C’est la trouille qui garde
le vignoble! » Ne compte pas sur moi, je ne ferai pas un pacte avec le génie
de la substance pour qu’il te dévore en paix!
Elle sourit mais je sais qu’elle n’y touchera plus!
Rien ne change... D’un côté : se « géniteurs » égoïstes, son père
renfermé, sa mère dépressive, sa belle-mère autoritaire, les services sociaux
qui insistent pour son placement, la réalité qui lui échappe! D’un autre
côté : la drogue, la mort, les religions, les langues, plus exactement, ma
langue, les langues des miens, qu’est-ce qu’une langue...
Je lui raconte l’histoire de la Tour de Babel. L’humanité entière,
orgueilleuse, pensait arriver au ciel. Ils se sont mis, d’une façon
industrielle, à faire des briques et une tour jusqu’à Dieu. Dieu n’a pas
trouvé cela bon donc il a cassé la langue unique en mille langues...
L’humanité s’est transformée en peuples. Une langue est une façon de
concevoir un monde.
Souvent elle coupe brusquement l’échange, quelques moments de vide.
Ensuite elle enchaîne : un copain très malade, grand consommateur de
drogue, il en mourra, peut-être ; un vieil ami de 82 ans, jazzman, il a perdu
son fils, son seul enfant, dans un grave accident de voiture ; un petit voyage
en Angleterre par l’intermédiaire d’une religieuse protestante qui avait une
amie, Juive marocaine, elle habitait Londres. Est-ce que je connais les
protestants? Et les Juifs? Les kibboutz, est-ce que j’en ai entendu parler? Les
religions, à quoi cela sert? Un autre jour Pauline ramène un livre, « Ainsi
parlait Zarathoustra », est-ce que je peux lui expliquer certaines phrases?
Ensuite, un problème d’astronomie... Et la folie, comment explique-t-on
la folie? Est-ce qu’on peut en guérir? Par quels moyens? Les médicaments?
La psychothérapie? Qu’est-ce qu’une psychothérapie?
Un beau jour, à la fin d’une séance, elle m’informe... qu’elle n’ira plus
à l’école, cela lui devient insupportable!
- Il n’en est pas question!
- Ecoutez, écoutez-moi : est-ce que vous voyez beaucoup d’ondines?
- Heureusement non!
- Pourtant... vous les connaissez bien! Voyons... dans le dernier
cahier que vous m’avez donné j’ai noté des choses sur les personnes que j’ai
observées. J’observe les gens depuis toute petite... ma mère était jalouse de
ma belle-mère, ma belle-mère de moi... A quoi ça sert, l’écriture? Vous
écrivez, vous?
- Cela m’arrive! L’écriture met de l’ordre dans les affaires. Ecrire
c’est aussi fabriquer un ouvrage. Il y a des gens qui ont un don pour
l’écriture...
- Qu’est-ce qu’un don?
Avec de la parcimonie et une voix grave, toujours en fin de séance, elle
lit à travers son cahier : « je n’ai pas d’amis, je coupe, le vide s’installe dans
ma tête, je ne peux plus faire de la musique, les autres, ils jouent aux
marginaux tandis que moi, je peux le devenir, facilement, la solitude
m’engloutit, mes géniteurs en sont responsables... »
- Intelligente comme tu es, cela m’étonne un peu...
- Quoi donc?
- Le fait d’avoir mis au monde des parents aussi débiles!
- Je veux habiter chez moi, ne dépendre de personne! Me construire
toute seule!
Fin janvier 2007. Après huit mois de thérapie Pauline se met en colère
contre moi :
- Vous ne voulez pas que je change de lycée, vous n’êtes pas
convaincue que mes parents me détruisent, à quoi ça sert, un psy, on dit
qu’un psy écoute ce qu’on ressent! J’ai le droit de ressentir puis, la réalité,
on s’en fiche! Ce serait mieux que j’aille voir un psychiatre, d’ailleurs mon
généraliste me l’a dit! Vous n’êtes pas manipulable, du tout! Et les articles
que vous m’avez fait lire, sur les universités françaises, je les trouve
exagérés! Il faut d’abord découvrir par soi-même et ensuite apprendre!
- Vas-y, découvre le théorème de Thalles! Contacte Louis XIV et
demande-lui comment se portait la France de son temps! Connais-tu
l’histoire juive...
- Oui, les histoires, ça vous aimez bien!
- OK, je ne te la raconte pas!
- Mais je n’ai pas dit que je ne voulais pas l’entendre!
- Alors écoute : un jeune juif va voir un vieux rabbin et lui demande
si c’est grave d’être athée. Le rabbin demande au jeune s’il connaît la Torah
et l’histoire du peuple de Moïse, s’il a entendu parler des 613, s’il a fait sa
bar mitsva. Bien sûr, le jeune se fiche de tout cela, il insiste sur son
athéisme et veut savoir combien il est grave d’être athée! « Mon fils,
répond le rabbin, tu n’es pas athée, tu es ignorant! »
- Attendez, je note l’histoire...
Plusieurs fois sa mère me téléphone, elle ne sais plus comment s’y
prendre. Les éducateurs font de la morale aux parents, les accusent de ne
rien comprendre à la souffrance de leur fille. Les médecins, à l’hôpital,
s’accrochent au secret professionnel. Quant à Pauline, elle continue sa
« crise d’adolescence » (elle en détient le monopole, n’est-ce pas) sur le dos
de tout ce beau monde! Enfin, Pauline voit l’éducatrice avec son père, ils
reparlent du changement de l’école, et encore d’un foyer...
C’est à mon tour de m’énerver! Surprise, Pauline baisse la tête et
enchaîne les grimaces. A la fin de la séance, elle me demande pourquoi je
me suis mise en colère!
- C’est le comble de l’affaire, ta question! Oui, je suis en colère parce
que tu sèmes la confusion! Que tu t’en rendes compte ou pas, tu
déclanches la confusion! Il est vrai que les uns et les autres se font
facilement piégés par le jeu que tu induis, je répète, à ton insu! Ta mère est
dépressive, ton père stupide, ta grand’ mère maternelle dirige la vie de ta
mère, ta belle-mère ne te supporte pas, bref, ils sont tous à côté de la
plaque! On est bien d’accord que les tiens vont mal, tu vas mal, la planète
va mal! Mais cela n’est pas une raison de toujours changer : de lycée, de
domicile, de parents! Puisque les éducateurs te proposent mille foyers pour
que tu choisisses, eh bien, choisis-en un! Ensuite tu changeras de foyer, et
pourquoi pas, de monde! Mais sache qu’en ce qui me concerne, la
confusion me prend les tripes et ne t’attends pas à ce que je cautionne ce
jeu de fous! Encore moins que je rentre dedans! D’ici deux jours, tu me
diras ce que tu en penses! T’y réfléchiras, pour une fois!
- Car vous êtes qui, vous?
- Je suis la petite fille d’une grand’ mère qui a traversé deux guerres
mondiales, une révolution et quelques camps de concentration! Et ce
n’est pas une gamine comme toi qui va m’apprendre la terreur et l’absurde!
La séance suivante Pauline ouvre un cahier, prend un stylo et... attend.
J’éclate de rire, effectivement, si parfois, je prends des notes, pourquoi pas elle.
- Cette semaine, chez mon père, je ne trouvais plus mes affaires. A
cause de mes multiples domiciles, je perds mes affaires, je les oublie! Mais
j’en suis consciente!
Un jour elle arrive et me dis « buna ziua » (« bonjour », en roumain).
- « Buna ziua », Ondine!
- Je ne suis pas une Ondine!
- Comment cela?
- Ce sont les autres qui ne sont pas des humains!
- C’est à dire : quel que soit le monde où tu te trouves, tu ne lui
appartiens pas! Alors qu’il n’y a pas d’être, visible ou invisible, qui vienne
de nulle part!
La séance se déroulera sur les appartenances.
Juste avant les vacances de Pâques (mars 2007) je lui apporte la cassette
avec « Ondine », jouée par la Comédie Française, une des meilleures mises
en scène que j’ai jamais vue.
Quelques semaines plus tard, Pauline vient avec son armonica et joue
une petite mélodie roumaine, qu’on chante à la fête du Nouvel An. Une
chanson dont elle ne connaît pas les mots, j’essaye, tant bien que mal, une
traduction française. Pauline a été à une réunion religieuse dans une
chapelle, avec sa grand’ mère maternelle, il y avait quelques Roumains,
dont un prêtre...
Crise et transformation. Qui est qui? Pauline s’intéresse beaucoup aux
références que je mobilise, à mes propres références surtout. Ce qui l’ennuie
le plus, c’est ma qualité de « psy ». En fait, ce qui la préoccupe n’est pas
l’influence en soi mais son résultat : en quoi vais-je la transformer? Bien sûr
que Pauline souhaite se débarrasser de son « mal » mais elle prétend, en
même temps, connaître la racine de ce « mal » : ses parents n’étant que des
« géniteurs », ils l’empêchent d’exister. En la traitant d’ « autiste », ses
camarades du lycée la marginalisent, car elle ne partage pas leurs
préoccupations. Pour dissoudre ce « mal », elle doit tout changer. Et moi,
je dois l’écouter et collaborer avec elle. Comme elle n’a pas d’ instructions
précises à me donner, la transformation que je pourrais opérer l’inquiète.
En quoi donc pourrais-je la transformer? Je me le demande moi aussi.
Supposons que ce « mal » vient de ses parents, des gens qui l’entourent -
quel sens cela pourrait avoir? Ses parents la reconnaissent comme étant leur
fille. Ils savent combien elle est intelligente et jamais elle ne leur a posé des
problèmes. Voilà que du jour au lendemain Pauline sort de tous les rails, elle
ne correspond à aucune de leurs attentes, à aucune de leurs représentations.
Leur questionnement, je le résumerais ainsi:
«Au fond, qui est cette fille, la
nôtre? Que veut-elle? Qu’est-ce qu’une crise d’adolescence? Avons-nous fait la
même, à son âge? Nos parents, comment étaient-ils? De quoi souffre Pauline?
S’agit-il d’une maladie, laquelle? Peut-être que nous ne comprenons pas
grand’ chose mais est-ce pour cela que nous sommes des mauvais parents? Si
les spécialistes savent comment il faut s’y prendre avec Pauline, pourquoi
refusent-ils de nous en faire part? C’est bien notre fille mais elle est tellement
étrange... ». Dans la revendication de son indépendance, de ce qu’elle
appelle « ma liberté de décision », tout comme dans la construction
théorique de son « mal », Pauline s’enferme. Pareil à un de ses rêves où elle
se fige en statue, dans un musée, car des gens la poursuivent de tous côtés.
Ou alors elle devient un pantin en bois, un Pinocchio... un robot manipulé?
Pinocchio se transforme en humain après une série d’aventures, d’étapes
d’initiation. Comme si on n’était pas humain quand on venait au monde
mais les humains qui nous reçoivent en tant qu’un des leurs se soucient à
ce que l’humanité advienne à nous. Tout en étant reconnue par les siens,
Pauline n’est pas reconnaissable et ne se reconnaît pas non plus en eux. Je
ne parle pas que de ses « géniteurs » mais aussi de ses camarades du lycée.
Au fond, avec qui entretient-t-elle un minimum de relations? Avec Claude,
un vieux jazzman de 82 ans, qui a perdu son fils, le jour même où ce fils
devait se marier... ensuite avec une cousine germaine de sa grand’ mère
maternelle, une vieille femme qui aime les abeilles et les ânes... enfin avec
moi, une « psy » dont le parcours personnel et professionnel n’est pas très
orthodoxe. Last but not least, je suis une étrangère.
Pauline échange avec les vieux, les étrangers, de temps en temps avec des
marginaux dans la rue. C’est sans doute cette étrangeté inscrite sur son
visage et dans ses gestes qui m’a fait l’appeler, spontanément, « Ondine »...
- C’est de la folie, mon esprit peut plein de trucs... par exemple, pour
me réconforter, je me mets dans un endroit et je me détache... je maîtrise
surtout ma tête... Je ne me souviens pas d’avoir été beaucoup maîtrisée! Si
je veux que cela se passe bien, alors les choses se passent bien! Seulement
il y a des moments où je ne maîtrise plus ma tête et alors... c’est
catastrophique! Tout fout le camp. Je ne sais plus parler! Je fais plein de
cauchemars, cette nuit j’ai rêvé que j’étais avec des amis, dans une petite
cour de lycée, ensuite il y avait une guerre, pas de sang, peut-être un mort.
Parfois mon comportement est comme dicté, comme un réflexe
conditionné, un automatisme... je suis un robot... est-ce que... est-ce que
c’est de la schizophrénie?
- Une fleur ne fait pas le printemps, ni un automatisme une
schizophrénie! Maintenant peut-être tu pourrais me donner plus de détails
sur tes techniques de détachement : comment cela arrive, quand, dans quel
contexte...
Quelques jours plus tard, un médecin interne en psychiatrie à l’hôpital
F. me téléphone. Pauline s’est présentée en pleurs aux urgences, a demandé
son hospitalisation, en précisant qu’elle ne pouvait plus vivre chez ses
parents car ils sont les auteurs de son « mal ». Elle a aussi précisé qu’elle
aura une séance avec moi, dans trois jours, et qu’il est hors de question
qu’elle annule sa séance. A l’hôpital, l’équipe pense à un éventuel
« syndrome discordant » car «Pauline accuse une grande fatigue physique et
morale. Elle explique ne pas trouver sa place dans la famille, ce qui évoluerait
depuis environ un an. Sur le plan clinique Pauline présente certaines
bizarreries, son discours est fort intellectualisé ce qui semble très défensif. Elle
rapporte des crises d’angoisse dont elle décrit le caractère contrôlable au
début puis rapidement non maîtrisable. Elle rapporte une importante
dévalorisation par son père et une ambivalence de sa mère. Une rencontre avec
ses deux parents en début et en fin d’hospitalisation permettra à Pauline de
se reposer et de faire le point sur la situation. On note cependant chez Pauline
une réelle souffrance et une difficulté à trouver des repères. Les éléments
d’observation dans la manière d’être au monde de cette jeune fille nous ont
interrogés quant à l’évolution de la structuration de sa personnalité... »
(lettre envoyée par l’hôpital F.)
- Voilà, ils veulent m’hospitaliser plus longtemps si j’ai un objectif! Par
exemple, travailler la relation avec mes parents!
- On reste à l’hôpital quand on est malade. Alors, ton objectif?
- Là-bas, à l’hôpital, ils font ce que je dis : si je ne veux pas recevoir de
visite de la part de mes parents, je peux refuser! Je vois qui je veux... je ne
veux pas subir des visites! Je veux subir seulement ce que je veux!
- Subir ce que l’on veut?
- D’accord, cela ne s’appelle pas « subir »! Mais vous, pensez-vous que
mon hospitalisation est nécessaire? J’ai peur de perdre définitivement la
tête!
- Ce n’est pas moi qui dois décider de ton hospitalisation! Si les
médecins pensent qu’il est nécessaire de t’hospitaliser, qu’ils le fassent!
- Je ne veux plus de mes parents! Bon, je vais négocier avec l’hôpital!
Pauline négocie : avec les éducateurs, avec le juge, avec l’hôpital. Le
comble : on lui laisse un vaste champ de choix, seulement elle n’a pas les
moyens de choisir! Entre le diagnostic des psychiatres, l’écoute des
éducateurs, la lettre que le juge lui a envoyée (« si jamais vous devez être
émancipée, la décision sera prise dans mon bureau pour que cela ne tombe ni
sur vous, ni sur vos parents! ») et la sidération de sa famille, le seul liant est
« la crise d’adolescence » et l’égalité en droit des individus conçus comme
des êtres de raison déjà constitués, quel que soit leur âge. C’est au nom de
cette égalité que Pauline traite avec les uns et les autres. Demander son
émancipation à 15 ans, sous motif que l’entourage familial tisse son mal,
maille par maille, passer son temps à deviner leurs intentions et à les
déjouer, prendre la réalité comme si c’était un film et ses propres états
d’âme comme des éléments de la nature (« ça m’arrive comme la pluie ou
le vent »), voilà ce qui fait d’elle un être original.
- Ma mère, c’est du passé! Connaissez-vous les mères?
- Il y a un proverbe juif qui dit : « Puisque Dieu ne pouvait pas être
partout, il a inventé les mères »!
- J’ai demandé aux médecins ce que sont le stress et l’angoisse. Ils ont
répondu « ah, difficile à définir! » J’ai dit : si on ne peut pas les définir,
comment savez-vous que je suis stressée et angoissée? Je ne suis ni l’un ni
l’autre, parfois je panique, voilà tout! Car je perds la tête et ne sens plus
mon corps! Les grandes vacances approchent, j’appréhende. L’éducatrice
m’a parlé d’une structure en semi-autonomie... je verrai. Vous n’êtes
jamais d’accord avec moi!
- Bon, je suis d’accord avec toi - dans ce cas-là, tes parents sont des
sorciers!
- Je me demande à quoi ça sert, les psys...
- Moi aussi! Cela fait des années que je me le demande...
- Les psys influencent la pensée, voilà!
- Un vieux Grec, Socrate, disait que penser ç’était de l’ordre d’un
mouvement! Provoquer un embarras chez l’autre! Il ne s’agit pas de lui
inculquer une théorie, mais un embarras! Concernant les objets, les
événements, les personnes, les situations... Cela pour ne pas mourir idiot!
- C’est à dire : ignorant!
Ce fut encore une séance sur l’influence et la transformation, sur le sens
que cela peut avoir à travers une thérapie.
Je dois me construire seule. Enfin, Pauline me parle de ses camarades
qui boivent de l’alcool, fument du cannabis. De son clivage aussi : entre sa
« tête-âme » disant « vas-y, fumes, bois » et sa « tête-âme » disant « c’est
mauvais pour toi, il y a des choses plus intéressantes ». Entre faire comme
beaucoup de sa génération ou prendre une autre voie. Laquelle? A quoi
devrait-elle se rattacher? Au Dieu de sa grand’ mère maternelle? A l’autorité
du juge? A la bienveillance des services sociaux? En qui et au nom de quoi
peut-elle se reconnaître? A qui s’identifier? A sa mère dépressive? A son
père bras-croisés? Au vieux jazzman, celui qui pense comme moi (du
moins pour certaines choses, par exemple, la drogue)? A moi, sa « psy »?
Comment comprendre l’indépendance qu’elle revendique («Toute seule,
il faut que je me construise toute seule! Je sais ce qu’il me faut, les autres, mes
parents d’abord, ne le savent pas, ils croient le savoir mais ils se trompent! Ils
se trompent, tous, en ce qui me concerne, écoutez-moi! Il faut que je me
construise, seule! »)? Mais qui peut se construire seul? Nous sommes tous
fabriqués par des humains avec leurs objets, leurs langues, leurs croyances,
leurs théories. Peut-on devenir sujet sans appartenance aucune? Fort
réceptive aux origines et à la nature des choses (qu’est-ce qu’une langue,
qu’est-ce qu’un proverbe, qu’est-ce la drogue, l’angoisse, le stress, un
diagnostic? qu’est-ce qu’une mère, un père, une famille, un... psy), Pauline
me pose une question radicale : comment fabrique-t-on un humain?
En colère, Pauline se tait et se promène dans mon bureau pendant un
quart d’heure, vingt minutes... sa mère a parlé à la mère d’Opale, aïe, ces
mères et leurs filles!
- De toute façon, vous allez vous énerver!
- Ah bon? C’est moi qui m’énerve? Et toi, tu veux que je dise que le
jaune est bleu seulement parce que cela te prend comme la pluie, comme
le vent...
- Et vous, vous voulez qu’il y ait toujours une règle quelque part! Des
règles partout et une grande règle au-dessus de nos têtes!
- Très juste observation!
La rentrée se passe correctement, Pauline est en 1-ère littéraire, au
même lycée. Sa classe est bruyante, l’autre jour quelqu’un a dit « Mme, je
ne peux pas écrire, j’ai mal au pouce! », tout le monde a ri! C’est une dame
de grande taille, avec de grosses lunettes, mal habillée... Pauline trouve
idiot de se moquer des personnes mal à l’aise, mal dessinées, mal articulées.
- Je vais vous dire mes pires états : quand je n’arrive plus à tenir sur
mes jambes, j’ai mal à la tête et je me mords... comme je n’ai ni drogue,
ni alcool, je prends de l’atarax... ou je mords mes doigts, les draps, mes
vêtements. Parfois cela vient d’un coup! D’autres fois, c’est un sentiment
ou une situation dont je me souviens qui déclanche cela. Pourtant ce n’est
pas comme une malédiction!
- Qu’est-ce qu’une malédiction?
- Une chose qui arrive vraiment sans raison. Tandis que mes états, il
y a une cause, ce n’est pas de ma faute mais c’est provoqué par un truc qui
se produit dans ma tête, parfois c’est comme la pluie! Je dois changer
d’endroit pour que cela ne m’arrive plus! En tout cas, mes parents sont
nocifs pour moi!
Je me dis qu’elle frôle la psychose. Je lui fixe deux séances par semaine.
Elle accepte avec une petite grimace, presque imperceptible.
- Au lycée je regarde comme si c’était du décor, ils ne me voient pas!
J’aimerais tout changer, d’un coup! Je me sens mal tous les soirs et depuis
juin 2007 je me suis définitivement cassée! Peut-être je n’arrive pas à
pardonner à mes parents leurs remarques : petite, quand je faisais de la
guitare, ils me disaient que je jouais mal! Maintenant mon père dit que je
joue bien mais moi, je ne veux plus en faire, en sa présence. Il ne
m’entendra plus jamais jouer! Je suis mal à cause d’eux! Même si je suis
bien d’ici 3 ans, j’aurai toujours eu ce mal! Le but du jeu est de les
éliminer pour que j’aille mieux! Mon but est que mes parents ne fassent
plus partie de ma vie!
- Quel est le mal le plus important qu’ils t’ont fait?
- Ils se sont crée des situations où ils étaient malheureux et j’ai dû
subir cela. Je subis le mal de mes parents! Il faut que je limite les
dégâts. Depuis juin 2007 je n’y arrive plus! Mes parents se voilent la face
donc ils m’empêchent d’aller mieux, donc il faut que je les mette en
veilleuse!
Pourtant elle parle plus facilement de ses sensations, ses états d’âme, de
ses cauchemars aussi.
-Vous vous souvenez, vous m’avez raconté un rêve, une fois... vous
étiez en Roumanie, à côté d’une tombe, et il y avait des pleureuses
autour...
- Je me souviens, seulement je n’étais pas en Roumanie. J’avais rêvé
d’une vieille dame, journaliste, roumaine, vivant à Paris... dans mon
rêve, elle allait à un enterrement...
- Oui, voilà et ensuite vous avez appris la mort de quelqu’un de
votre pays... est-ce que les rêves sont prémonitoires?
- Un vieux rabbin partît pour des affaires et laissa un jeune à sa place.
Une femme arriva avec un rêve, le jeune rabbin l’interpréta : « Pauvre Rivka
ton mari mourra! ». Trois jours après, la femme revint en pleures « Rabbi,
rabbi, mon mari est mort! ». A son retour le vieux rabbin demanda au
jeune : « Alors, quoi de neuf? ». Le jeune répondit : « Ah, pas grand’ chose,
Rivka est venue me demander lui interpréter un rêve ». Le vieux continua :
« Qu’est-ce que tu lui as dit? » Le jeune répondit : « Que son mari allait
mourir! et il est vraiment mort, peu après! ». Le vieux s’arracha les cheveux :
« Tu vois ce que t’as fait? »
- Donc l’interprétation dépend de celui qui la fait?
- De celui qui la fait et d’une clé des songes! Seulement il n’y a pas
qu’une seule clé, pas qu’une seule langue... Ni un seul interprète et encore
moins une seule vérité!
- Faut-il avoir un don?
- Cela ne suffit pas, il faut aussi se trouver un maître!
A la fin de la séance suivante on échange les notes, elle écrit: « le silence
de la nature soigne mais le silence dans le bureau d’un psy, c’est nul! » Je le
pense aussi!
Pauline me parle enfin de ses deux amis, Antoine et Benoît, étudiants.
Avec Benoît, Pauline joue aux échecs japonais...
- Il n’arrête pas d’attaquer, je n’arrête pas de me défendre, cela bloque
le jeu!
- Pauline, voilà un constat intéressant! J’ai toujours misé sur ton
intelligence!
Les séances continuent sur ses états où elle perd le contact avec la réalité,
sur ses cauchemars, sur les interprétations possibles...
- Parfois je dois me rappeler que, si je marche dans la rue, j’existe. Je
me demande, les autres, est-ce qu’ils savent qu’ils vivent? Quand je suis en
danger, je me rappelle que je vis! Toute petite, pendant des heures, je me
comparais à une poupée sans vie et je me disais « mais non, je suis vivante,
c’est une réalité...». J’étais plusieurs personnes différentes. On me donnait
des règles, je m’adaptais aux règles de chacun. J’avais plusieurs vies : chez
ma mère, chez ma belle-mère, chez ma tante et ma vie intérieure. Mon
père, il ne donnait jamais des règles. Avec vous, ici, je suis normale!
Les sujets des droits de l’homme. Pauline se sent, par moment, très
proche de ses parents et de toute sa famille élargie (« il y a des histoires entre
nous, des intrigues...»). En fait, elle a peur de ne jamais réussir à leur
échapper. Alors elle s’y arrache par tous les moyens (les services sociaux,
le juge, moi), elle demande son émancipation à 15 ans pour aller vivre
seule. Mais où? Les services sociaux plaident, à fond, la cause de Pauline
(sans savoir très bien de quoi il s’agit, ils multiplient les propositions
d’hébergement, ils font de la morale aux parents) et le juge reste ambigu.
D’abord le juge la vouvoie, donc la traite d’égal à égal. Ensuite il précise que
lui-même et personne d’autre ne prendra la décision de placement et/ou
d’émancipation. Il déculpabilise les parents et Pauline mais je pense que
cette réponse n’est pas opérante, en fait, elle est inutile dans le meilleur des
cas et prête à la confusion, dans le pire. On sait bien que la décision
appartient au juge! Mais le juge décide au nom de la loi. Selon des critères,
des preuves, une analyse de la situation. Seulement, une première
conclusion de Pauline est que le juge a compris son « mal », il peut la
libérer de ses parents! Elle trouve partout des interlocuteurs valables, des
croyants à la souffrance et aux droits! Cela n’est pas mauvais en soi, au
contraire. Mais de quoi souffre-t-elle? Pour citer Pauline : «Si vous ne savez
pas définir l’angoisse, comment savez-vous que je suis angoissée? » Le ton de
Pauline n’est pas celui de la plainte. Elle expose son cas, d’abord
timidement, ensuite avec une certaine rigueur et surtout de la détermination,
au nom de... toute sorte de droits. A l’entendre parler, Pauline est
directement issue des droits de l’homme. Ses interlocuteurs aussi. Mais
naître égaux en droits est une abstraction... élémentaire, car chaque être
humain est né lié et il n’a pas le choix de naître autrement.
- Ecoute-moi bien, Pauline : le juge n’a pas été très explicite, soit! Il ne
t’a pas précisé que, pour accorder l’émancipation à 15 ans, il y a des critères
précis. Ce n’est pas le juge en tant que personne qui prendra la décision.
Sa qualité de juge l’obligera à trouver des preuves pour accepter ou refuser
ta demande, selon la loi! Le juge est soumis à la loi, comme nous tous!
- Peut-être mais il n’a pas dit cela!
- Parce qu’il a cru que tu allais le sous-entendre! Pour lui c’était
évident! Ce qui prouve qu’il t’a considérée plus vieille que tu ne l’es en
réalité!
Grimace, Pauline n’est pas contente. Oui, il y a « des histoires et des
intrigues » entre elle et sa famille, ce sont des émotions, positives ou
négatives, fortes sans doute mais qui ne lui donnent pas le sentiment de
pouvoir compter sur eux. Ce n’est pas de leur faute...
Nouveau coup de téléphone de la mère de Pauline : «Elle est à fleur de
peau, très fatiguée, soutient des choses... bizarres, je me souviens avoir été en
conflit avec ma mère mais pas à ce point-là. Pensez-vous qu’elle est très
malade? Son état peut-il s’empirer? »
Je ne le pense pas. Mme D. est contente de pouvoir échanger avec un
professionnel sur les problèmes de sa fille. A l’hôpital ils ont encore
répondu vaguement, en invoquant le secret médical. Comment travailler
dans « le secret » quand il s’agit d’une gamine de 15 ans qui ouvre à peine
les yeux sur ce qui l’entoure? Qui est prête à toute expérience à haut risque?
Pour qui les contours des choses sont si peu claires?
- En fait, beaucoup trop de choses se sont passées entre mes parents
et moi.
- Allons-y, lesquelles?
- Je ne peux plus vous dire car ici, avec vous, ces choses-là me semblent
nulles! Ici, je vais bien, je ne suis plus fâchée. Avant je me parlais à moi. Ce
que je ne fais plus. Mais je dois réapprendre à vivre. Déjà je sais que je ne
pourrais pas vivre seule. Il faudra vivre avec quelqu’un qui me stimule.
Actuellement, je me lève, me lave, vais à l’école. Je vis d’une manière végétale.
Le vrai truc, le voici : déménager, changer mon entourage de A à Z...
Long débat entre Pauline et moi pour apprendre, enfin, que les services
sociaux lui proposent de nouveau 3 foyers, au choix. La clef du mystère :
Pauline a besoin de ma caution.
- Tu arrêtes de bouger et tu m’écoutes : si tu veux essayer tous les
foyers, vas-y, essaies-les! Tu te retrouveras avec des filles ayant toute sorte
de difficultés, même plus graves que les tiennes. L’internat, tu l’as mal
supporté. Les éducateurs ne peuvent pas travailler sur « tes états » car ils ne
sont pas formés. Déjà les psychiatres ont du mal à caser tes angoisses, ta
logique, ta fatigue, ton « mal »! D’ailleurs comment savent-ils, les
éducateurs, que tu iras mieux dans un foyer? Quels sont leurs arguments?
Ceux de la loi? Laquelle? C’est Dieu qui leur a filé cette information? Cela
m’étonnerait, Dieu est un mec qui travaille seul et non pas en équipe. Ce
sont les docteurs Freud et Lacan qui les guident? Les éducateurs ne
connaissent pas les pratiques de ces docteurs, et ils ont à peine entendu leurs
théories. Alors saches que si tes parents demandent mon avis, je le leur
donnerai. Je le donnerai même au juge, s’il le faut! Mon avis professionnel
et non pas ma pitié, mon chagrin ou ma sympathie pour toi! Tu frappes à
toutes les portes mais elles ne sont pas toutes bonnes! Vas au foyer, négocie
avec qui tu veux et peux négocier! Mais je ne marche pas dans ce jeu
absurde. Et l’absurde, je m’y connais, j’en ai fait l’expérience pendant
quatre générations!
Ce n’est pas la première fois que je m’énerve mais c’est pour la première
fois que Pauline ne répond plus par des grimaces. Pendant quelques
séances elle raconte des situations concrètes et avoue que son père n’est pas
toujours stupide. Les autres non plus. Mais quand ils sont gentils, elle perd
les repères car cela contredit la théorie qu’elle a construite pour expulser
son mal. Alors elle cherche des alliés : les services sociaux, le juge...
Entre temps, un lycéen de son âge, vieille connaissance, l’a contactée
pour lui proposer un groupe de blues. Ravie, elle m’informe qu’elle ne
dira pas un mot à ses parents. J’éclate de rire, elle aussi. A ma grande
surprise, Pauline me parle des études de ses parents, de ses aïeuls (des
ouvriers du bled, des petits artisans, croyants, catholiques, apparemment
sans gros problèmes). Les problèmes sont apparus au niveau des
parents de Pauline, fonctionnaires tous les deux, peu contents de leur
vie, trouvant difficilement leur place, ayant échoué plusieurs fois dans
leurs couples.
- Quand j’étais petite je les aimais mais je ne les connaissais pas!
- Pauline, tu veux ma mort!
- Dans quel but je ferais cela?
- Dieu le sait!
- Dans le but... d’une mort trophée!
- Bravo Pauline! Tu seras reçue dans la plus haute confrérie de
sorciers, là où, pour rentrer, il faut donner quelqu’un!
Ce qu’elle aimerait, comme métier : la musique, le théâtre, le cirque et...
être nomade! Le nomadisme l’attire et la fascine, cela revient souvent dans
son discours. Pourtant les siens sont sédentaires depuis des générations!
Comment diable ont-ils fabriqué une... ondine? Dans le temps, une
patiente chercheuse en biologie, m’avait expliqué en détails comment se
coupaient les chromosomes. Mais au delà de l’histoire de chromosomes,
qui est Pauline? D’où sort-elle la conviction que « se construire toute
seule » pourrait la « guérir »?
Les Malais transformaient les coureurs d’amok en guerriers. En temps
de paix, ils mettaient des pâles au bord des routes et le coureur d’amok
s’empalait lui même dans son état de fureur. Les Grecs avaient les
Cassandres. D’autres tribus transformaient les fous en chamans. Que
deviendra une ondine dans le monde d’aujourd’hui? Une poète? Une
musicienne? Une... psy, peut-être?
- Mes parents ont dit : « On t’a baptisée pour faire plaisir à ta grand’
mère maternelle ». Je vous dis que mes parents sont... sont...
- Tu sais ce que je te souhaite?
- Hummm! Une... petite ondine!
- Tu m’épates! Comment as-tu deviné?
- Vous avez fait... un visage de mère! Au moins je saurai que c’est une
petite ondine. Allez, je vous mets 20 sur 20 et à moi 18 sur 20!
- Cette fois-ci le 20 sur 20 est pour toi!
- Cette fois-ci... pour une fois! Mais il y en aura d’autres...
- C’est tout ce que je souhaite!
Deux jours après elle arrive dans un mauvais état physique (la tête qui
tourne, un léger tremblement des mains, bref une série de phénomènes
végétatifs) mais pour le reste... Pauline m’annonce une grande
transformation. D’abord elle se promène dans mon bureau pendant un
temps indéfini, enfin, elle parle.
- Voilà, j’ai réfléchi, attendez, ne dites rien : il faut que je me lance un
défi! J’écrirai moi-même, donnez-moi ma feuille. Un défi! Pourquoi je
veux absolument partir? Actuellement je me comporte comme quelqu’un
qui n’est pas bien. Si je change de lieu maintenant comment pourrais-je
savoir que l’autre lieu sera mieux? Il faut que je change ici! L’autre truc c’est
Antoine, je le déteste. Au début, il était très amoureux, moi beaucoup
moins. Petit à petit je devenais plus amoureuse de lui mais lui pas, au
contraire, bref il m’énerve, je le déteste. En plus il est bête, il ne réfléchit
pas! Il est jaloux car je me suis trouvé des copains pour faire de la musique.
- Ah, je vois, il n’est pas bête, il est jaloux! Il veut, peut-être faire partie
de votre groupe de musique...
- Oui! Mais il n’aime pas les blues! Il n’aime que la musique libanaise
car il est libanais, son père est libanais, chrétien maronite.
C’est pour la première fois que Pauline formule l’éventualité d’un
changement... sur place. Elle se pose à l’endroit où vivent les siens en
essayant de se penser à partir de cet endroit. Les vacances de la Toussaint
se passent bien, quelques anniversaires dans la famille.
- Je me sentais mal parmi eux... pas à cause d’eux mais c’était comme
si je regardais un film... mon cousin me parlait de l’achat d’une voiture,
je n’arrivais pas à suivre... je voulais bien être avec les autres... je pensais
que le mal venait d’eux mais eux, ils avaient tous l’air d’aller bien... je les
ai observés pour voir comment ils faisaient pour être sympathiques...
- Est-ce que cela se passe avec tout le monde?
- Presque! Pas avec Jade, ma copine, ni avec Elie. Avec vous non plus.
Pendant quelques séances elle parle de ses parents, de sa famille, de ses
camarades d’école mais d’une toute autre manière. Elle conclut : « Mes
parents sont... juste des parents! Et les gens... je crains tellement l’opinion des
gens, bonne ou mauvaise, que je ne vis plus! Alors qu’au fond les gens ne sont
que des gens! »
Actuellement elle fait du théâtre au lycée. La relation avec Antoine
change. Pauline aborde, petit à petit, l’épineuse question de la sexualité.
Celle des filles, celle des garçons... Enfin, elle passe le réveillon du Nouvel
An avec des amis, à la campagne, les parents d’Erwan mettent à leur
disposition leur petit bar. Des parents sympathiques, qui ne quittent pas la
maison pour que les jeunes se sentent à l’aise...
« Quoi que (précise Pauline pour que je ne crie pas victoire) quoi que,
vous savez bien, je n’aime pas les parents... ».
De temps en temps, des convictions bizarres reviennent à la charge.
Mais nous nous sommes éloigné du bord du précipice...
Continue toujours à venir me voir deux fois par semaine.
(a) Pauline, sa famille et le diagnostic des psychiatres. Pauline est issue
d’une famille simple du Nord de la France. Une famille sans trauma
particulier. On note quand même le suicide d’une cousine de la mère,
Pauline m’a raconté que l’épisode avait marqué Mme D. Les parents de
Pauline appartiennent à cette génération libérée des contraintes familiales
et sociales, une génération qui a eu beaucoup de libertés dans des cadres
flous. La jeunesse de l’amour, du chant et de la drogue. D’ailleurs son père
a fumé du cannabis jusqu’à il n’y a pas longtemps. Les faiblesses de ses
parents se sont vite manifestées, des deux côtés. Ils se sont accusés,
réciproquement, de tout et de rien («tu ne m’aimes pas assez, tu es
dépressive, tu ne m’aides pas dans le ménage, tu ne t’occupes pas de l’enfant »,
etc.).La famille nucléaire de Pauline est une famille ordinaire de la fin du
XXe siècle, du moins statistiquement parlant. Etant donné l’accumulation
des reproches, les parents se sont séparés. Le père a connu trois mariages et
trois divorces. Du premier mariage il n’a pas eu d’enfants. Du deuxième, il
a eu Pauline. Du troisième, deux enfants, garçon et fille. Quant à la mère,
elle a essayé de refaire sa vie, n’a pas réussi, a renoncé. Mr. H. est une
personne très réservée, parle peu, s’étonne peu, interpelle peu. Il ne
comprend pas ce qu’elle veut, cette fille, ni ses états d’âme, ses changements
de domicile, ses mutismes, ses paniques. D’ailleurs le père de Pauline n’est
pas non plus un grand causeur et il fuit le moindre débat. Ayant horreur des
conflits, il se sent coupable sans savoir de quoi il est fautif. Agacé par son exfemme,
surtout quand il l’a au téléphone, inquiète, au sujet de Pauline, Mr.
H. prend soit une position passive («mon père bras-croisés »), soit il s’énerve
très fort (« vous savez bien qu’on ne peut pas parler avec mon père... »). Il ne
s’entend pas avec sa femme non plus, les mêmes reproches recommencent.
La mère de Pauline se sent coupable aussi. Elle a été dépressive, a une nature
anxieuse, peut-être Pauline le ressent, peut-être sa fille lui ressemble...
(« vous ne comprenez rien, je ne peux pas m’appuyer sur ma mère... »). La
grand’ mère maternelle de Pauline aurait eu quelques épisodes dépressifs,
décidément l’Occident était voué à la dépression. La mère de Pauline a vu
des psys, « mais vous savez, les psys ne vous disent jamais rien, j’aurais besoin
d’un interlocuteur, de quelqu’un qui m’aide à réfléchir, qui donne une opinion,
même si elle n’est pas la bonne - on pourrait en discuter...».
Pauline, elle, a une sensibilité naturelle à fleur de peau, une sensibilité
constitutionnelle. Le moindre mouvement l’interpelle. Toute petite, elle
expérimentait les réactions de ses proches en colportant des informations.
Elle essayait aussi de s’arranger avec tout le monde, selon ce qu’elle
percevait de leurs intentions. Bonne observatrice concernant les adultes,
Pauline se livre de très tôt à un travail de recherche dont les premiers
cobayes sont les membres de sa famille, surtout ses parents. Elle acquiert
assez vite une maturité intellectuelle qu’elle exercera plus tard dans la
construction des théories essayant d’expliquer son « mal à être ». En
même temps, elle devient de plus en plus dépendante de ses « objets de
recherche ». Ayant toujours eu une peur viscérale de l’intrusion des autres
dans sa vie, Pauline construit, très tôt, des stratégies pour se cacher alors
qu’au fond elle n’a rien à cacher. Elle finit pas ne plus pouvoir les contrôler.
Alors elle se fige en statue ou pantin de bois. Pauline fait penser au sensitif
de Kretschmer, à l’introverti de Jung, au schizothyme de Bleuler (hyper
sensibilité, humeur renfermée, décharges impulsives inadéquates, rêveries,
méditations, abstractions, systématisations et obstination). L’adolescence
accentue les difficultés de contact.5
C’est pourquoi les psychiatres ont formulé l’hypothèse d’un syndrome
discordant.
Quelle que soit l’évolution, il y a deux catégories d’éléments à prendre
en compte :
- la personnalité (la structure ou la nature ou la constitution) de
Pauline et
- les réponses qu’elle reçoit des uns et des autres, de ses proches mais
aussi des différentes instances et institutions. Ce sont des champs de
forces qui se croisent.
Difficile à imaginer, il y a ne serait-ce que 30 ans, qu’une jeune de 15 ans
puisse écrire au juge pour demander son émancipation en raison du fait
que ses parents « l’empêchent de vivre », qu’ils sont responsables de son mal
car « ils bouffent son calcium et son magnésium ».
(b). Problématique de Pauline dans la théorie des docteurs Freud et
Lacan. Freud6 décrit la névrose comme étant le résultat « d’un conflit
entre le moi et son ça » tandis que la psychose serait « l’issue analogue d’un
trouble équivalent dans les relations entre le moi et le monde extérieur ». Le
névrosé ne veut rien savoir de la réalité mais il ne la dénie pas. Le
psychotique fuit, lui aussi, la réalité. Mais la perte de la réalité chez le
psychotique est résolue d’une manière autocratique, par la création d’une
«nouvelle réalité à laquelle, à la différence de celle qui est abandonnée, on ne
se heurte pas ». 7 Les deux types de conflits sont purement intra psychiques
car le psychotique reconstruit la réalité «sur les sédiments psychiques des
précédentes relations à cette réalité, c’est à dire sur les traces mnésiques, les
représentations et les jugements que jusqu’alors on avait obtenus d’elle et par
lesquelles elle était représentée dans la vie psychique ».8 Mais peu importe les
symptômes, c’est la conflictualité intra psychique qui constitue le sujet. Le
névrotique fuit la réalité, il la connaît mais ne veut rien en savoir. Le
psychotique la dénie et en construit une autre. Tous les deux puisent dans
le même « magasin » fantasmatique. Pauline ne présente pas, clairement,
des symptômes psychotiques dans le sens psychiatrique du terme. Mais elle
manifeste une forte tendance au désinvestissement du monde extérieur
qu’elle perçoit souvent comme étant du décor («la réalité, je ne la sens pas,
je perds mon monde intérieur, tandis que le monde extérieur, les autres, ne me
dit rien... je me suis cassée et ne sais plus recoller les morceaux... je
décroche... et cela me fait terriblement peur... »). La perception d’elle
même, de son corps, pose un problème de contenant, d’évanouissement
des limites («souvent, je ne me sens plus... est-ce que les gens, quand ils
marchent dans la rue, doivent se dire qu’ils marchent, pour se sentir exister?
je n’aime pas ces états quand tout fout le camp... »). Pour s’en sortir, elle
construit des issues intellectuelles, des « théories ». Le « mal » vient du
lycée, de ses parents, d’un lieu ou des personnes. Accepter que le « mal »
vient d’elle, ce serait s’écrouler à l’instant même. Il faut placer ailleurs la
source de ce sentiment profond d’étrangeté... ensuite on change de
famille, de lieu, on s’éloigne de la source du « mal ». D’une manière
monotone, Pauline appelle ses parents « ses géniteurs ». S’appuyer sur eux
lui semble impossible. Comme s’ils n’avaient aucune consistance. En les
baptisant « géniteurs », elle les envoie dans un monde non humain (« Mes
parents m’ont engendrée, il y a des histoires entre nous, ils doivent m’aimer,
sans doute, mais cela ne fait pas de moi un être humain! »). Cela fait surgir
une question fondamentale : « Qu’est-ce que des parents? » Pauline ne le
sait pas, il lui vient alors l’idée de partir. Cette revendication d’une liberté
absolue pour se construire, déstabilise. Partir où? Et se construire
comment? Ses parents disent : «Notre fille est étrange, est-elle malade? » Et
Pauline n’en démord pas : « Ils ont, peut-être l’autorité parentale mais ils ont
bouffé mon calcium et magnésium, ils se sont occupés d’eux, ils ont échoué,
tout est tombé sur moi! Comme une malédiction! » De fait, Pauline leur
conteste la légitimité à lui imposer quoi que ce soit. Elle va chercher de
l’aide ailleurs : auprès des services sociaux, des psychiatres, du juge. Les
services sociaux vont dans le sens de Pauline : oui, tes parents ne sont pas
à la hauteur! Mais Pauline se rend vite compte que les Services Sociaux ne
sont pas non plus à la hauteur! Quant au juge, il est soucieux de
déculpabiliser tout el monde. La lettre du juge semble à Pauline aussi
inconsistante que les affirmations des psychiatres («tu souffres de stress et
d’angoisse mais on ne sait pas les définir! ») Avec une rapidité déconcertante,
Pauline saisit l’inconsistance de tous les discours. Les parents « géniteurs »,
le juge, les services sociaux, les psychiatres sont mis à l’épreuve par Pauline
car ils ne savent pas répondre à sa question fondamentale : Qui est donc
compétent pour rendre humain un être?
Lacan9 a introduit la notion de « métaphore paternelle ». Etre père ne
se réduit pas à être « géniteur ». « Père » et « mère » sont des signifiants
ayant des multiples significations, précises et indéterminées à la fois
(familiales, religieuses, politiques). Selon Lacan, le Père condense (la
condensation est la définition de la métaphore) tout ce qui fait qu’un
monde soit humain. Le père représente la Loi. Pauline va droit au but : elle
surnomme son père « bras-croisés ». La Loi que le père est sensée
représenter, n’est pas celle du législateur humain, elle vient du dehors, de
plus haut. Gauchet10 l’appelle « hétéronomie » ou « altérité constituante »,
principe dont l’origine est ailleurs, au dessus des humains. Ce principe
régissait les communautés humaines, il en régit encore certaines. L’
indifférenciation entre la Loi en tant que transcendance et les lois
concoctées par les humains pose toute sorte de problèmes. C’était la
transcendance qui instituait l’humain, qui garantissait l’humanité de
l’homme. Cette Loi transcendante, Lacan l’assimile à la loi du langage.
Ainsi Lacan rattache la psychanalyse à la culture (en la mettant en relation
avec la philosophie, la linguistique, la poétique, les mathématiques).
Seulement voilà, il la relie à l’universel de la culture occidentale, car
l’universalisme est, paradoxalement, la particularité de l’Occident! Lacan
opère un déplacement de la conflictualité freudienne, constitutive de
l’être humain, à la division du sujet. Ce sujet immergé dans le langage
avant de naître (car présent dans le désir et les fantasmes des parents), ce
sujet est divisé de par sa constitution même car, pour parler, il faut
renoncer à une partie de son être. Cette division, entre ce qu’on a sacrifié
(la partie naturelle de l’être) et ce qu’on a symbolisé (en devenant être de
parole) est constitutive du sujet. Elle se pose, d’emblée, avec le refoulement
originaire. L’humanité advient à l’être de par la culture, qui oblige à
renoncer, partiellement, à la nature. Qu’on le veuille ou pas, la parole coûte
de la chair. Ainsi, dans le système de pensée de Lacan, la paternité est
affaire de langage, donc de discours. « Etre père » devient un signifiant
fondamental en ceci que l’acte de copulation, nécessaire à la procréation,
est radicalement différent de la fonction de procréer. Ce que Lacan appelle
la forclusion du « Nom du Père » revient au fait que l’édifice langagier ne
tient plus, autrement dit l’ordre symbolique s’effrite et, avec lui, le
sentiment de soi et le sentiment du monde. La réalité du monde et la réalité
de soi deviennent évanescentes. « Etre père » n’est pas une histoire de
« géniteur » mais une fonction et une métaphore. Or, les questions de
Pauline tournent, d’une manière répétitive, autour de qu’est-ce qu’un père.
Car, prétend-elle de la hauteur de ses 14 ans, il ne suffit pas d’être géniteur
pour fonctionner en tant que père!
(c). Pauline et la « crise d’adolescence ». L’adolescence comme passage
de l’enfance à la vie adulte est un champ parsemé de troubles de toute sorte.
Dans les sociétés occidentales où les rites de passage ont disparu, cette
traversée est longue, avec des fortes secousses. Des éléments névrotiques et
psychotiques se mélangent, en vrac, avec des comportements de
transgression, des actes de délinquance. Surgissent les premiers
investissements amoureux, les premières attirances et expériences sexuelles.
Certains aspects de la personnalité se dessinent et se durcissent. Les
adolescents appartiennent plus ou moins à leur génération qui, de nos jours,
est de moins en moins liée à la génération des parents. De ce point de vue,
Pauline semble être hors génération. Ses parents ne se retrouvent pas en elle
et ses camarades l’appellent « l’autiste ». Vu ses expériences limites de
détachement corporel, de dissolution de la consistance de son corps, d’un
vide de pensée ainsi que ses sensations de cassure, de morcellement, les
psychiatres craignent un syndrome discordant. Sa peur d’être influencée
vient du fait qu’elle n’est pas certaine d’exister, aussi bien physiquement que
psychologiquement. Les états de Pauline contiennent des signes discrets de
dissociation, de destructuration («je me suis cassée, définitivement cassée,
cette fois-ci c’est grave car je ne sais plus si je peux encore coller les
morceaux... »). Pierre Mâle11 parle des « pré-schizophrénies de
l’adolescence » : il s’agit « des symptômes inquiétants quoique discrets (...) des
formes mineures et insidieuses, de plus en plus fréquentes, qu’avec Green
nous avons essayé de décrire sous le vocable de pré-schizophrénies en raison de
leur caractère insidieux, souvent curables, accessibles à la psychothérapie... »12.ère insidieux, souvent curables, accessibles à la psychothérapie... »12. Mâle parle d’un malaise persécutif flou, un sentiment d’intrusion, une peur
exagérée d’être influencé et surtout des importantes difficultés de relation.
On note aussi une hostilité démesurée contre le milieu familial, un contact
perturbé avec le thérapeute, une « alternance étrange de silences et de
réflexions désaccordées. »13 Les psychothérapies, devenues monnaie
courante à l’adolescence, suivent « une ligne de crête très étroite entre le «
normal » hasardeux et l’aspect psychopathologique réellement établi »14.
De mon expérience personnelle, j’ajouterais que pour comprendre les
troubles de ces jeunes et pour y intervenir (pour que la « crise » ne se
constitue pas en pathologie chronique ou qu’elle n’évolue pas vers un état
borderline), il est nécessaire de regarder de près les modifications des
représentations collectives concernant la sexualité, l’amour, le couple, la
famille, la parentalité, bref, l’évolution des groupes d’humains. Et en tenir
compte!
(d). Inscription du « sujet » contemporain dans l’ordre symbolique de
l’égalité. Le monde occidental actuel est passé de l’altérité constituante,
dont parle Gauchet, à l’égalité constituante15, ceci avec des avantages et
désavantages. L’être humain en tant que « sujet » est une catégorie
historique récente. Le « sujet » est en quelque sorte un « homme
nouveau », celui des sociétés modernes où le statut de la personne devient,
publiquement, le statut d’un « individu de droit ». Intérieurement, ce
type d’être humain se définit par sa subjectivité et se place sous le signe de
l’autonomie. C’est sur ce terrain que la psychologie est née, la psychanalyse
aussi : il fallait une théorie pour étayer la réflexion du sujet concernant ces
états d’âmes, ses mouvements intimes, surtout ce qu’il ne connaissait pas
de lui-même. La découverte de l’inconscient surgit de cette défaillance de
la réflexion, à savoir : puisque tout est en moi et puisque je ne sais pas ce
qui m’arrive, ce qui me détermine, il faut que je trouve cette chose qui est
plus forte que ma conscience. Le diable n’existant plus, je dois me
réapproprier ce corps que je ne maîtrise pas, dont je me sens dépossédé et
je le ferais par un travail de confrontation avec cette partie inconnue de
moi-même qui... parle à travers mes gestes et actes, sans que je sache de
quoi elle parle. Il s’agit d’une individualisation radicale au sens où ce qui
me constitue se joue entre moi et moi. La folie devient une extrême
altération de la fonction subjective. Les sociétés traditionnelles intègrent les
désordres psychiques dans une pensée collective qui postule que le discours
du fou, ce discours qui met la personne hors d’elle, témoigne d’une vérité
supérieure, du registre d’un ailleurs. Ainsi, la possession, par exemple est
une dépossession de son propre corps par un invisible, un être non
humain. Or, n’ayant plus d’altérité surnaturelle, la subjectivité (relation de
soi à soi, et cela suppose une division fondamentale) se construit sur la
dynamique interne entre un irréfléchi originaire, et une élucidation
réflexive indéfinie. Sous cet aspect, la revendication de Pauline (« je veux
me construire moi-même, toute seule »), est une version à peine exacerbée
du discours permanent de la liberté chez l’être moderne, au nom des droits
de l’homme et du droit au bonheur! C’est d’ailleurs pour cela qu’elle
trouve de l’écoute auprès du juge, des Services Sociaux, des psychiatres
aussi, qui traitent, tous, avec cette fille de 15 ans comme si elle était leur
égale! La conviction/croyance de Pauline à son autonomie irréductible
comme existence individuelle, à sa capacité de se construire en dehors de
tout attachement, « c’est bien là quelque chose qui mérite en tout point d’être
comparé à un discours délirant. »16
J’ajouterai, pour ma part, que la « métaphore paternelle » de Lacan,
cette fonction de subjectivation, est opérante parce qu’elle est le produit
d’un groupe humain. Autrement dit, le signifiant « être père » n’a de sens
que dans une langue particulière, langue qui véhicule des représentations
collectives sur des modalités concrètes d’exercer ladite fonction, à des
moments temporels bien particuliers. Etre homme, femme, parent,
enfant, suppose ingrédients concrets. On peut changer de repères mais pas
les effacer. Or, à partir du XXe siècle, la science et la technique offrent des
possibilités inouïes de disjoindre, par exemple, la naissance d’un enfant et
la rencontre des sexes, de disjoindre l’enfant et la parentalité tels qu’on les
avaient conçues. Milner17 affirme que les performances scientifiques et
techniques actuelles permettent d’agir sur les quatre catégories
fondamentales, autrefois articulées : homme/femme/parent/enfant. Selon
Gauchet18, on assiste à des faits complètement nouveaux car la
reproduction n’étant plus une affaire collective, le fonctionnement familial
cesse d’être institutionnel. Il n’y a plus de « chef de famille », les liens au
sein d’un foyer, même intenses, ne produisent plus de l’appartenance à
une communauté. L’enfant devient celui qui fait la famille, cette famille
où tous les membres bénéficient d’une égalité en droit. Les enfants sont
fortement désirés, même programmés, et jamais parents ne se sont autant
souciés du bonheur de leur progéniture. L’amour et le bonheur
garantissent l’individualité. D’une expérience exceptionnelle, le bonheur
devient une exigence affective de tous les jours. Et tous les jours, dans le
Centre de consultations où je travaille, je reçois des mères et des pères avec
leurs fils et filles, et peu importe l’âge de l’enfant ou de l’adolescent, ces
parents me récitent la même litanie : «On fait tout pour qu’il/elle soit
heureux/se... pourquoi ne l’est-il/elle pas? » Cet enfant voué à une
autonomie précoce, à une liberté plénière, chargé d’emblée d’être heureux,
rien qu’heureux, cet enfant sera condamné soit à une invulnérable estime
de soi-même, soit à une profonde incertitude concernant son identité. «Il y a un mystérieux malheur en suspension dans cette aspiration pathétique
au bonheur de sa progéniture... ».19 Car plus on est sûr du désir de nos
parents concernant notre venue au monde, plus il y a source d’angoisse
(on ne dépend donc que du désir de nos... géniteurs! ni Dieu ni hasard
n’ont contribué à notre venue au monde, seulement les intentions
subjectives, intimes, de nos géniteurs). Cela change fondamentalement la
donne au niveau de l’articulation de l’individuel et du collectif. Cette
nouvelle donne n’est ni meilleure ni pire qu’avant mais elle pose de
nouveaux problèmes et exige de nouvelles formes pour la penser, pour
penser les conséquences.
Pauline est le premier et l’unique enfant de ses parents. Ce n’est pas
l’amour qui a manqué à Pauline, au contraire. D’ailleurs elle le reconnaît :
«Ils m’ont aimée, m’ont appris à parler, oui, il y a des histoires intimes entre
nous mais ils ne savent pas être parents... à part qu’ils ont l’autorité
parentale, rien d’autre ne fait d’eux des parents... ».
Son angoisse de morcellement, ses difficultés de contact, son isolation
l’obligent à produire des défenses intellectuelles et fragiles puisque
massives. Toutes ces défenses envoient à des questions fondamentales, qui
surgissent, chez cette adolescente, comme s’il s’agissait du début du
monde. Celui qui serait amené à construire avec elle non pas la réponse
mais des réponses devrait se placer au commencement...
Observations concernant le transfert. Mon premier acte a été de
nommer l’être étrange qui franchissait le seuil de mon bureau. Je l’ai
appelée « Ondine ». Le personnage mythologique a introduit la
dimension d’un autre monde, une consistance (les mythologies sont des
mondes concrets, humains et extra humains à la fois). Cela a provoqué
aussi une curiosité par rapport à mon identité, à mon fonctionnement :
qui est cette personne qui m’appelle ainsi? Pourquoi me pense-t-elle «
ondine »? Et d’abord, qu’est-ce qu’une ondine? et ensuite, qu’est-ce
qu’un humain?
En lui donnant ce nom, je lui montrais que j’avais observé chez elle
quelque chose de singulier que certains mettaient dans la catégorie de
« bizarre », d’autres dans la catégorie de « schizoïde ». Si c’est une ondine,
elle n’est pas seule. Les ondins existent, ils entretiennent même des
relations avec les humains. L’essentiel du transfert, le moment où il a surgi,
ainsi que les pistes qu’il a ouvertes, résident dans cette nomination.
« Ondine » fonctionne comme contenant et médiation. Ce que les gens
trouvent bizarre chez Pauline, cette chose est nommable, donc elle devient
maniable, un ressort de transformation. Pauline a investi ce nom, cela lui
a permis d’accepter un échange avec moi par l’intermédiaire du
personnage et, en même temps, cela lui permettra de se dégager de moi,
à un moment donné. Plus tard, peut-être, Pauline se souviendra de moi
comme de quelqu’un qui l’a appelée un jour Ondine! A sa façon «
bizarre » d’approcher les gens, de les sentir, de les fuir et de s’en défendre,
j’ai donné un nom. Même dans les pires moments, quand elle décidait de
rompre avec moi («oui, l’autre jour j’avais pensé ne plus jamais venir vous
voir, car vous m’avez fait mal... »), c’était ce nom qui la faisait revenir. Un
nom a beaucoup d’avantages sur les qualificatifs de « bizarre » ou de
« schizoïde »). Ce sont des catégories qui enferment dans l’abstraction. Un
nom ouvre, il incite au déploiement du discours et de la relation. Il est « une reconnaissance de la nature profonde de quelqu’un ».20 Je pense que
c’est une proposition valable et fondamentale dans toute psychothérapie.
Pauline est sensible aux objets! Elle ne parle pas facilement, il lui faut du
temps pour, je la cite, « se mettre en condition de parler » (elle tourne dans
mon bureau, regarde par la fenêtre, me demande l’heure). Elle ramène, en
vrac, des faits et des ressentis dont la cohérence n’est pas évidente. Enfin,
elle montre une méfiance radicale envers moi en tant que spécialiste de
l’influence! Les surnoms, les proverbes et les histoires apportent un matériel
concret, presque tangible. C’est ce qui l’intéresse et l’inquiète en même
temps. Puisque je manie ce matériel, il y a fort à parier que je peux lui faire
subir mon influence. Nous faisons plusieurs séances sur l’assertion que
toute psychothérapie est une forme d’influence. C’est une « entreprise de
modification de l’autre »21. Et cette modification « ne peut être pensée qu’à
partir de l’action du thérapeute, à condition de se donner les moyens de
l’analyser. »22
Un jour j’amène un livre d’interprétation des rêves : marionnette
signifie malheur, statue - gros chagrin, tigre qui attaque annonce toute
sorte de dangers à venir, les ennemis ne te feront pas de cadeaux. Inutile
de lui demander des associations libres sur les éléments de ses rêves.
Pauline n’est pas sensible à la libre association. Par contre, elle est
intéressée, par les « clefs des songes », par ceux qui les utilisent, par leurs
formations.
Ce sont les objets et les choses qui suscitent l’intérêt de Pauline : les livres
que je lui dis de lire, les cahiers (je lui en ai offert deux) dans lesquels elle
note ses observations sur réactions des uns et des autres, des questions
(qu’elle me pose ou refuse de me poser), ma langue première et les
langues des miens. La relation avec moi, sorte d’étayage qui ouvre la
possibilité d’une éventuelle identification, non pas sans humour (« et la
petite sorcière dit à la grande sorcière... ») n’est pas essentiellement
émotionnelle. Cet étayage consiste en une sorte de savoir, traditionnel et
moderne à la fois, un savoir que je détiens, que je manie, qu’on m’a
transmis. Cela ne donne pas la réponse mais cela vaut une réponse à la
question fondamentale de Pauline : « Au nom de quoi dois-je obéir? toimême,
tu obéis à quoi? »
Dans ce règne d’égalité-liberté-bonheur-amour-utopiques, j’ai introduit
des choses extérieures auxquelles je dois mon identité - des langues, les
dieux des grand’ mères, des histoires (juives, roumaines), des paroles aux
vérités multiples. Pauline prête attention a ces paroles, me contredit,
cherche mon accord, menace de fuir, revient. La relation avec moi est un
support de passage. En prenant appui sur nos échanges, Pauline s’ouvre au
monde, ce monde qu’elle observe, épie, critique, dont elle a peur aussi mais
qui prend contour, devient consistant, pour qu’elle y trouve, enfin, de
l’intérêt. Elle relativise la source de son mal, à tel point qu’un jour, à propos
d’une de mes remarques, Pauline exclame, avec une petite grimace
d’humour : « Enfin, vous savez bien que je n’aime pas les parents! ». Les
« géniteurs » passent aux oubliettes. Ce sont « juste des parents »! En ce qui
me concerne, je suis ce qu’un adulte est pour un jeune : quelqu’un qui sait,
par rapport à quelqu’un qui ne sait pas. Pauline soulève le problème de la
construction de l’identité subjective, aujourd’hui. Gauchet pose la question
suivante (que je formule librement) : dans ce nouveau monde avec des
nouvelles donnes, de quoi l’inconscient sera-t-il riche?
Je finirai sur deux séances :
La première. Un jour Pauline arrive radieuse, après... 4 h de
dissertation. Le sujet? J’ai mis un peu de temps mais j’ai deviné : «
Ondine », de Jean Giraudoux! Bien sûr une très bonne note, la meilleure
de la classe, les félicitations de la professeur de français! Clin d’oeil du
hasard selon les uns, signe des ondins, selon d’autres, Pauline a réussi.
La deuxième séance, récente. Avant même de me dire « bonjour » ou
« buna ziua », Pauline m’interpelle :
- Aujourd’hui vous devez me parler de la kleptomanie! Ou du vol!
Pourquoi est-il interdit de voler? Est-il encore interdit de voler? Plein de
jeunes volent dans les magasins, sans être punis! Ou alors, on peut voler les
riches mais pas les pauvres? Une fille de mon école s’exerce au vol! Hier on
sortait d’une grande librairie, elle m’a montré le livre qu’elle avait volé. Je
l’accompagnais, je ne m’en étais pas rendue compte! Je veux savoir, tout
au début, pourquoi et qui a interdit le vol?
- Les dix commandements interdisent le vol! Les lois de l’Etat aussi!
- Les lois de l’Etat on s’en fiche! Je vous dis qu’il n’y a pas de punitions,
presque tous mes camarades de classe ont déjà commis au moins un vol!
Maintenant la Bible... en fait, c’est quoi la Bible?
Je disais bien qu’il fallait tout lui apprendre. Se placer au
commencement...
[1]Irena Talaban, dr. en psychologie clinique et psychopathologie, psychothérapeute au Centre « Alfred Binet », Lille. Attachée au Centre de Recherche « Georges Devereux », Université Paris 8.
[2]Nathan T.(2007), A qui j’appartiens, Paris, Seuil, p. 98
[3]SS= Services Sociaux
[4]Nathan T., Dieu-Dope (1995), Paris, Payot&Rivages, passim
[5]Laffont R., Vocabulaire de Psychopédagogie et de Psychiatrie de l’enfant, 1963, Paris,
P.U.F., p. 530.
[6]Freud S. (1924), Névrose et psychose, dans Névrose, psychose et psychopathie, Paris, PUF,
1973, p. 284
[7]Freud S. (1924), La perte de la réalité dans la névrose et la psychose, dans « Névrose, psychose
et psychopathie », Paris, PUF, 1973, p. 301
[8]idem, p. 301
[9]Lacan J. (1981), Les Psychoses, Paris, Ed. du Seuil, passim
[10]Gaucher M.(2003), La condition historique, Paris, Stock, p. 197-199 et passim
[11]Male P. (1969), Psychothérapie de l’adolescent, Paris, PUF, p. 152-175
[12]idem, p. 152
[13]ibidem, p. 153
[14]ibidem, p. 261
[15]Nathan T., La morale du crocodile », préface au livre d’ Hervieu-Wane F., Une boussole
pour la vie (2004), Paris, Albin Michel. En parlant des sociétés à initiation, Nathan s’arrête
sur la conception des sociétés modernes concernant l’égalité des êtres : « Ces sociétés
modernes, qui prétendent expliquer, justifier, s’adressent à des êtres de raison déjà constitués
», c’est à dire à des individus de droit, citoyens et sujets à part entière... il suffit d’éduquer
correctement les nouveaux venus au monde pour qu’ils deviennent des adultes
responsables...
[16]Lacan J.(1981), Les Psychoses, Séminaire livre III, Paris, Seuil, p. 150
[17]Milner J. Cl. (2003), Les penchants criminels de l’Europe démocratique, Paris, Ed. Verdier,
p. 118-120
[18]Gauchet M. (2004), „L’enfant du désir“, Le Débat, N° 132, passim
[19]idem, p. 112
[20]NathanT. (2007), A qui j’appartiens?, Paris, Seuil, p. 115
[21]Nathan T. (1994), L’influence qui guérit, Paris, Odile Jacob, p. 24
[22]idem, p. 24
[20]
[20]
[20]