

Publicatii
Revista Romana de Psihanaliza
Publicatie a Societatii Romane de Psihanaliza,
Grup de Studiu IPA
« PATER SEMPER INCERTUS »,
OU SUR D'AUTRES FIGURES
DE LA DÉPRESSION
Daniela Luca
[Psychoanalyst, direct membre I. P. A., Bucharest]
« Dans quelle mesure convient-il de tenir
compte de la continuité psychique dans la vie
des générations successives? De quels moyens
une génération se sert-elle pour transmettre ses
états psychiques à la génération suivante? »
(Sigmund Freud, Totem et tabou)
Freud, qui a approché dans ses recherches particulièrement l'économie
névrotique, a envisagé la dépression surtout sous son aspect psychotique
(mélancolie), dans la relation avec l'angoisse (et sa théorie) et sous l'angle
de la pulsion de mort. Il nous semble utile de rappeler au préalable les
distinctions que Freud opérait entre deuil, mélancolie et dépression. Pour
lui, le deuil normal se rapporte à une difficulté de remplacer l'objet aimé
par un nouvel objet, la mélancolie porte sur une perte en soi de l'objet
d'amour, alors que la dépression implique une impossibilité de trouver
dans l'objet l'amour attendu.
Les premiers travaux psychanalytiques de Freud présentent l'inhibition
génitale rencontrée dans la dépression ; ils montrent une parenté de la
dépression avec la phobie ; ils décrivent la perte libidinale dans le deuil.
Cependant, dans La science des rêves Freud découvre, à coté du refoulement,
la répression, mécanisme de défense plus archaïque et moins sélectif qui
opère une sorte d'inhibition globale et diffuse du champ affectif. Dans le cas
Dora, toute l'économie dépressive se retrouve au niveau des symptômes de
dégoût, de la perte d'estime de soi, de la demande d'amour et de l'érotisme
oral. A cette époque, Freud oppose sur le plan structurel les « névroses »
proprement dites aux « névroses mixtes » et aux « névroses actuelles ».
Le deuxième période de la théorie freudienne commence avec
l'élaboration de la première théorie de l'appareil psychique. Freud présente
sa conférence sur le suicide à Vienne et Abraham fait paraître son premier
travail sur la dépression ; il met l'accent sur l'incapacité d'aimer et d'être
aimé et l'importance des tendances sado-masochistes, l'érotisation de la
honte et de la déchéance, les satisfactions indirectes et passives obtenues.
Plus tard, il traite de la régression libidinale, de la régression narcissique et
sur l'importance de l'oralité dans les mécanismes dépressifs. Mais Freud
reste fidèle a ses conceptions sur le rôle des fixations anales dans plusieurs
pathologies. Cette période est importante pour le développement de la
métapsychologie de la dépression et surtout pour ses mécanismes défensifs.
Freud établit en effet l'existence d'un préalable prégénital à l'évolution de
la libido ; il décrit l'érotisme anal comme une étape charnière entre
tendances passives et tendances actives. Dans Pour introduire le narcissisme
(1914) il décrit l'Idéal du Moi et l'articulation entre le travail du deuil, la
perte d'objet d'amour et la perte d'estime de soi qui découle de la
découverte de l'Idéal du Moi et du narcissisme. C'est aussi l'époque où se
voit envisagé pour la première fois un type anaclitique de choix d'objet et
le rôle des frustrations dans le déclenchement des mouvements dépressifs,
en parallèle avec l'angoisse de castration névrotique.
La troisième période est celle de la deuxième topique. Freud divise les
anciennes névroses narcissiques en deux groupes distincts comprenant les
économies psychotiques d'une part, et les organisations narcissiques,
d'autre part, ces dernières englobant maintenant toutes les catégories
cliniques de la dépression. C'est Eros qui défend contre la dépression et la
dépression qui inhibe l'Eros. La relation entre dépression et pulsion de
mort semble être évidente pour Freud. En 1924, dans « Névrose et
psychose » il parle d'une troisième possibilité située entre l'unité du Moi
névrotique et le morcellement psychotique : la déformation que le Moi se
ferait subir lui-même pour éviter de se déchirer et qui a été considérée par
A. Green comme située au fondement économique de la théorie de la
dépression.
La quatrième période comprend les dernières Œuvres de Freud :
l'approche de la dépression est dominée par les descriptions sur le clivage
et le déni. Freud reprend l'idée d'une éventuelle déformation du Moi dans
certaines organisations pour faire face à la menace d'éclatement. Il
reconnaît chez certains enfants l'existence d'une véritable déchirure à
l'intérieur du moi. Freud ajoute aussi l'intolérance aux frustrations
provenant de la réalité extérieure et qui se retrouve dans toute réaction
dépressive. L'autoconservation du psychique décrite par Freud accorde à
la dépression non seulement la valeur d'une protection de la vie psychique
contre le risque de s'animer hors du rêve, mais aussi la fonction d'une
indestructibilité du psychisme.
S'agissant du deuil et de la dépression, il n'est pas concevable de
compartimentaliser la tristesse en relation avec la perte. La dépression
comporte une variété parfois imperceptible de tonalités d'affects passant
l'un à l'autre. En effet, lorsqu'on suppose absence d'affect ou le figement
intérieur ou encore le vide de la pensée, on néglige complètement en quoi
l'état déprimé tente de conserver psychiquement un mort (des morts)
oublié(s). L'une des significations majeures de la dépression est cette
constitution psychique « d'un tombeau pour l'autre dans soi-même »
(P. Fedida, 2000).
Mais, dès lors que la mort vient au centre de l'état déprimé et qu'elle
met en jeu la nature du rapport entre les vivants, on s'aperçoit que la
problématique de la psychothérapie de la dépression doit tirer tous les
enseignements de Deuil et mélancolie. La mélancolie met au jour l'épreuve
tragique de l'humain dont la vie dépend de la place qu'il donne, dans sa
vie, à la mort, et à laquelle il accorde le pouvoir de son enracinement
généalogique, ainsi que les potentialités créatives du temps.
La mort chez les déprimés peut être obsédante au point d'occuper le
vide de la pensée, faute de pouvoir être prise en charge par un rêve. Le
manque tragique de l'autre dont parle le déprimé évoque, dans
l'autoaccusation, la faute ou le défaut dans la relation avec ceux qui ne sont
plus là et dont l'absence rend le temps irréversible.
Abraham, élève et disciple de Freud, a été toujours préoccupé des états
dépressifs et mélancoliques. Dans ces « Préliminaires à l'investigation et au
traitement psychanalytique de la folie maniaco-dépressive et des états
voisins » on trouve un énoncé étonnant pour son époque : « ... la
dépression est aussi répandue dans toutes les formes de névrose et de
psychose que l'angoisse. Souvent, ces deux états émotionnels existent
simultanément ou se succèdent chez le même sujet. »1
Pour Abraham, la dépression, l'angoisse, la culpabilité surgissent du
refoulement du sadisme. Lorsque la source de plaisir liée à l'activité
pulsionnelle est oblitérée, le masochisme devient la conséquence inévitable.
Le patient prend une attitude passive, il tire son plaisir de ses souffrances, de
sa contemplation de lui-meme. Le début de la dépression efface les capacités
sublimatoires précédentes du sujet ; d'où le rétrécissement du champ des
intérêts, pouvant aller jusqu'au monoïdéisme. Devenue manifeste, la
psychose dépressive est essentiellement une inhibition psychique généralisée.
Le rapport entre le malade et le monde est ardu. Incapable de fixer sa
libido de façon durable et positive, le patient recherche inconsciemment à se
protéger du monde. Cette aspiration auto-érotique donne lieu à l'inhibition,
à une négation de la vie. La « stupeur dépressive » constitue une mort
symbolique. Le patient demeure insensible aux influences extérieures les plus
vives comme s'il n'appartenait plus au monde animé.
Abraham insiste sur l'ambivalence marquée de la vie pulsionnelle
globale, s'exprimant plus particulièrement dans le déséquilibre entre les
émotions amoureuses et haineuses, entre les aspirations homosexuelles et
hétérosexuelles. Selon lui, c'est la rupture des relations objectales qui
inaugure la maladie dépressive. Les processus régressifs du dépressif ne
s'arrêtent pas à l'étape sadique-anale précoce mais tendent vers les
organisations libidinales encore plus primitives. La dissolution des relations
objectales semble précipiter une chute de la libido d'étape en étape. Il met
en évidence : la relation entre la perte objectale et les tendances à perdre et
à détruire de l'étape sadique-anale précoce ; le caractère d'incorporation
orale de l'introjection ; le conflit ambivalentiel inhérent à la dépression et
à la mélancolie.
En conséquence, la perte réelle d'un objet est temporairement suivie
d'une introjection de la personne aimée. L'introjection mélancolique
survient sur la base d'une perturbation fondamentale de la relation
libidinale à l'objet. Elle est l'expression d'un conflit ambivalentiel dont le
moi ne parvient à se retrancher qu'en prenant à son compte l'hostilité
concernant l'objet. Chez le sujet normal cette introjection fait suite à une
perte réelle (décès). Chez le mélancolique le conflit d'ambivalence est si
grave que tout sentiment d'amour est menacé de son inverse. Une
déception par l'objet d'amour favorise une vague de haine qui submerge
les sentiments d'amour trop labiles. La perte de l'investissement positif
conduit ici à une conséquence majeure : au renoncement à l'objet.
L'aliénation par rapport à l'objet qui centre toute la vie affective du
dépressif « s'étend aux personnes de l'entourage proche et lointain et
même à toute l'humanité. » La libido se retire de tout ce qui intéressait le
malade auparavant : sa profession, ses engouements, ses intérêts
scientifiques ou autres perdent leur charme. Le sujet se plaint de cette perte
et y relie ses sentiments d'infériorité. L'être qui souffre de la perte de ses
intérêts lorsqu'il est en état de dépression est prédisposé à cette perte par le
degré d'ambivalence de ses sentiments.
L'ambivalence et les pulsions hostiles-cannibaliques des patients
masculins qu'Abraham a analysé concernaient surtout leur mère alors que
dans les autres états névrotiques c'est le père qui est l'objet de ces tendances
hostiles. Leur complexe de castration est surtout en rapport avec leur
mère, contrairement à son rapport usuellement accusé avec le père. Mais
cette relation s'avéra être secondaire, reposant sur une tendance à l'inversion
du complexe d'Œdipe. A l'analyse cette hostilité du dépressif à l'égard de sa
mère apparaît issue du complexe d'Œdipe. Son ambivalence est égale pour
les deux parents. La personne du père est également touchée par
introjection. Et ici Abraham décrit deux formes d'expression de
l'introjection : a) le dépressif a introjecté l'objet d'amour primaire auprès
duquel il avait constitué son idéal du moi. Il avait ainsi repris à son compte
le rôle de conscience, mais sur un mode pathologique b) le contenu de
reproches constitue au fond une critique cruelle de l'objet introjecté.
Comme nous avons constaté, selon Abraham, l'anéantissement et
l'expulsion de l'objet - caractéristiques du premier stade anal - inaugurent
le mécanisme dépressif. Un autre mécanisme est associé ici par Melanie
Klein: la réparation faite à l'objet. Le moi se sent contraint par l'identification
avec le bon objet à faire réparation pour toutes les attaques sadiques qu'il a
dirigées contre cet objet. Chaque blessure fantasmatique infligée par l'enfant
à ses parents (par haine et par autodéfense), chaque acte de violence commis
par un objet contre un autre (et particulièrement le coït des parents, sadique
et destructeur) sera joué à la fois au-dehors et dans le moi. L'excès de son
sadisme et de son angoisse met un frein aux progrès de son développement
psychique. Et ce n'est pas seulement la violence incontrôlable de la haine de
sujet qui met l'objet en péril, mais aussi la violence de son amour. Car à ce
stade, aimer un objet et le dévorer sont inséparables. Donc, à cette phase, le
Moi se sent constamment menacé dans sa possession de bons objets
intériorisés. Chez les enfants ou chez les adultes souffrants de dépression il
y a une peur d'abriter en eux des objets mourants ou morts (en particulier
les parents) et l'identification du Moi à tels objets.
La perte de l'objet aimé survient pendant cette phase du développement
où le moi passe de l'incorporation partielle à l'incorporation totale de
l'objet. Les processus où l'on reconnaît par la suite la « perte de l'objet
aimé » sont déterminés par le sentiment qu'éprouve le sujet (surtout
pendant le sevrage) de ne pas avoir réussi à protéger son bon objet
intériorisé.
Les situations d'angoisse qui se trouvent, selon M. Klein, à l'origine de la
dépression sont les suivantes : « la peur de ne pouvoir rassembler les morceaux
de la bonne manière et à temps; de ne pouvoir trier les bons morceaux et de
rejeter les mauvais; de ne pouvoir ranimer l'objet une fois qu'il aura été
reconstitué; la peur d'être gêné dans cette tache par les mauvais objets et par
sa propre haine. »2 Les efforts pour sauver l'objet aimé, le réparer et le
restaurer, ces efforts qui, dans la dépression, se colorent de désespoir, car le moi
doute de son aptitude à accomplir cette restauration, sont les facteurs
déterminants de toutes les sublimations et de tout le développement du moi.
Dans le désir d'une perfection de l'objet aimé prend racine la peur
dépressive de la désintégration. Le moi ne parvient à constituer son amour
pour un objet bon, un objet réel, qu'en passant par un écrasant sentiment de
culpabilité. Fondée sur l'attachement au sein d'abord, puis à la personne tout
entière, l'identification totale avec l'objet s'accompagne d'angoisse, de
culpabilité et de remords, du sentiment d'être responsable de son intégrité
contre les persécuteurs et le ça, et de tristesse dans l'attente de sa perte
imminente. Ces émotions, conscientes ou inconscientes, font partie des
éléments essentiels et fondamentaux des sentiments qu'on appelle amour.
Les reproches que s'adresse le dépressif tiennent lieu de reproches à
l'objet intériorisé. La haine du moi pour le ça, qui atteint son sommet dans
cette phase, explique son sentiment de non-valeur et son désespoir. Les
reproches, ainsi que la haine des mauvais objets, s'accroissent secondairement
pour constituer une défense contre la haine du ça, encore plus insupportable.
Le chagrin, la culpabilité et le désespoir ont l'origine suivante: le moi sait
inconsciemment que la haine est en lui aussi bien que l'amour et qu'elle peut
à tout moment l'emporter (la peur du moi d'être dépassé par le ça et de
détruire l'objet aimé). Le doute de la bonté d'objet aimé porte en réalité sur
son propre amour, et « un homme qui doute de son propre amour peut, et
plutôt doit, douter de toute chose moins importante ».
Le dépressif ressent peine et angoisse pour l'objet qu'il s'efforce de
reconstituer en un tout. La peur de détruire les bons objets intérieurs et
extérieurs en mordant et en mâchant ou en introduisant du dehors des
substances mauvaises est de nature dépressive. La peur de mettre en péril,
à l'intérieur de soi, un bon objet extérieur en l'incorporant, est aussi
dépressive. Le dépressif utilise l'introjection pour incorporer le bon objet.
Les symptômes qui proviennent des attaques des mauvais objets internes et
du ça contre les bons objets, c'est-à-dire d'une guerre intérieure où le moi
s'identifie aux souffrances des bons objets, sont typiquement dépressifs.
Dans son article de 1959, H. Rosenfeld3 avait déjà présenté une synthèse de
sa théorie sur la dépression. Il voyait à l'origine de la dépression
l'ambivalence, l'hostilité, l'érotisme et le sadisme oraux, l'incapacité de
satisfaction. La constellation infantile prédisposant à la dépression est
basée sur des frustrations mutuelles au sein de la relation mutuelle mèreenfant.
S. Nacht et P. C. Racamier (1959) présentent le dépressif comme
éprouvant toute déception à l'égal d'une frustration: même une déception
minimale déclenche une réaction dépressive sans rapport direct avec
l'intensité du point de départ. La séquence pourrait s'exprimer sous la
forme : frustration - haine - culpabilité - autoagression. Ils mettent en
évidence également les aspects non-névrotiques des symptômes dépressifs
et précisent que « la faiblesse dépressive » se situe justement au confluent
du courant narcissique et du courant objectal des investissements
pulsionnels. F. Pasche (1969) a décrit une forme de dépression où la
séquence avoir - culpabilité - responsabilité de la pensée - angoisse de
mort serait remplacée par une séquence différente, à savoir être -
honte - impuissance - pérennité dans l'insuffisance. Le sentiment de
mégalomanie imposerait le néant pour ne pas reconnaître une filiation.
Dans un très grand nombre de cas, la dépression n'est pas survenue
inopinément. Elle apparaît en relation avec une situation ou un événement
vécu comme douloureux, traumatisant. Si on sait écouter le déprimé, en
dépit de l'exagération, on peut saisir que ses plaintes ou les reproches qu'il
s'adresse ne sont pas en rapport avec ses préoccupations habituelles et avec
sa situation. Plus qu'aucun autre trouble mental, la dépression apparaît
comme une « erreur » de la pensée et de la sensibilité, mais comme une
erreur intelligible. « Il existe une spiritualité de la dépression », comme
affirmait Daniel Widlocher dans ses Logiques de la dépression.
L'expérience de l'état dépressif pourrait tenir aussi d'une autre
sensation: celle d'anéantissement. Elle s'apparente plutôt à une
immobilisation, à un empêchement de ressentir les moindres
mouvements de la vie interne et extérieure, à l'abolition de toute rêverie
et de tout désir. La vie semble prise en masse par une violence du vide.
Une tristesse presque détachée, sans affect. Comme l'écrit Pierre Fedida,
« l'état dépressif est commun et familier: c'est celui de déshumain. La
dépression prend l'aspect violent de l'anéantissement du vivant
humain ».4 « La dépression est la maladie du vivant humain. », écrit
Pierre Fedida. Le même auteur fait l'hypothèse d'une différence entre la
dépression inhérente de la vie psychique et l'état dépressif qui représente
« une sorte d'identification à la morte ou à un mort. » En caractérisant la
vie psychique par la « capacité dépressive », Fedida a en vue une modalité
« économique » de la vie fantasmatique à l'origine de ce qu'on nomme
psychique. Dans les états dépressifs, l'autre (l'objet dans le sens freudien
du terme) n'est plus le support d'une figurabilité qui conférerait une
mobilité aux identifications, mais un autre toujours en train d'être perdu.
Les angoisses de mort dans la dépression peuvent être telles que le
figement de la vie psychique et sa prise en masse corporelle équivalent à
« être mort immortel dans l'angoisse de mort ».
Ce que Fedida désigne comme dépressivité ou capacité dépressive
peut s'apparenter à la « position dépressive » de Mélanie Klein, mais
concerne plutôt la constitution de l'expérience de la perte et de la
transformation du vécu intérieur par celle-ci. On a en vue aussi « le jeu
de la bobine » décrit par Freud qui consiste à pouvoir faire disparaître
et réapparaître l'objet, afin d'intérioriser l'absence de l'autre. Et Winnicott
a souligné comment la capacité dépressive est génératrice d'une activité
créative de la pensée et d'illusion: la découverte de l'absence comme retour de
la présence est, en effet, la modalité primordiale de l'existence de l'autre
comme liberté de soi.
Ouverture vers « la dépression paternelle »
L'intérêt actuel pour la dépression en général et pour la paternité comme
événement de vie, comme réaménagement psychique, ouvre les champs de
recherche vers la psychopathologie périnatale de la paternité et les états dépressifs
des pères. On connaît, grâce à Monique Bydlowski5, la « transparence psychique »
de la femme pendant la grossesse et juste après l'accouchement. On connaît aussi
les « blues » post-partum et la dépression maternelle, souvent décrits dans la
littérature psychiatrique et psychologique sur la maternité. Nous avons brièvement
décrit dans cet ouvrage la psychopathologie de la paternité et les décompensations
psychiques sous-jacentes. Par contraste avec tous ces aspects, « la dépression
paternelle » (« parenthood depression »), demeure un néologisme, même si depuis
une dizaine d'années elle est étudiée dans différents pays6. Il faut ajouter, en accord
avec Monique Bydlowski7, qu'il n'y a pas une symétrie entre les deux types de
dépression (maternelle et paternelle) : ni dans la fréquence (la dépression paternelle
est plus rare et parfois elle est une identification hystérique de l'homme avec la
dépression post-partum de sa compagne), ni dans l'interaction (étant donné le lien
corporel, biologique et fortement narcissique mère-bébé et le rôle plus distant du
père), ni dans la psychogenèse et les registres psychiques (la dépression paternelle
semble correlée plutôt à la constellation Œdipienne, la relation ambivalente pèrefils
et la problématique de la filiation). On trouve des références à la dépression
paternelle non seulement dans la littérature psychanalytique (Laplanche sur la
dépression de Holderlin, Pierre Fedida dans son dernier livre sur la dépression,
Serge Lebovici dans les consultations parents-enfants etc.) ou psychiatrique,
mais aussi dans diverses études sur les troubles psychosomatiques des
enfants, ou dans les récentes recherches sur la générationnel.
Les pères déprimés, qui ne peuvent pas ou qui ne veulent pas un (autre)
enfant, et pour lesquels la conception et la naissance d'un garçon ou d'une
fille ont accéléré en eux la représentation de leur vieillissement et de leur
mort, s'effondrent souvent dans des états mélancoliques. L'homme déprimé
qui perd sa puissance sexuelle surtout après la conception ou la naissance
de l'enfant ne dispose plus de la libido pour aimer, agir, penser, parler, voir,
entendre, rêver. L'impuissance psychosexuelle signifie que l'homme
devenant père, en son entier, ne peut plus s'ériger. Et le sentiment de
dévalorisation de soi - le pénis devenu le moi - renforce cette idée qu'il
n'est plus possible d'entreprendre. L'état déprimé est souvent décrit comme
perte de désir et de désirabilité - une véritable détumescence affectant
physiquement toute la vie psychique. « L'être déprimé est un enfant écrasé
par un père tout-puissant » affirmait Pierre Fedida, en soulignant ainsi « la
transmission psychique inconsciente » de la dépression dans la filiation
paternelle. La métaphore de l'impuissance sexuelle de l'homme comme
castration Œdipienne est propre à éclairer une fantasmatique qui
accompagne l'état déprimé: identification avec un père vieillissant, usé de
mort lente par épuisement de la vie, échec face au féminin espéré dans sa
fonction régénératrice, production d'un maternel mortifère dans cette
forme de l'état déprimé et de la complaisance masochiste qui l'accompagne.
La souffrance dépressive entretenue, voire aggravée par des plaintes, par
des reproches incessants éprouve le psychique comme cause de privation
et, corrélativement, comme expérience quotidienne de mortification. Il est
sans doute juste de tenir les états déprimés pour des états d'affect
archaïques dont le vécu corporel est primordial. Dans chaque cas de
patients déprimés, on trouverait certainement l'expérience d'un lien à un
objet particulièrement éprouvant (perte, abandon, mais aussi fusion
annihilante, identification primitive au psychisme de la mère etc.) et
l'incapacité de vivre sans l'amour de l'autre.
La paternité comme « événement de vie » traumatisant :
la dépression en tant que mécanisme de défense contre le
« collapsus psychique » de l'homme devenant père
L'expérience de la parentalité soumet le couple conjugal à l'épreuve
d'une temporalité qui, plus qu'à toute autre période de la vie, même plus
qu'à l'adolescence, connecte la reviviscence des facteurs liés à l'histoire du
sujet avec les facteurs actuels : compétences du bébé, qualité du couple
conjugal, de l'environnement familial et social. En ce sens, la naissance
constitue une situation de danger et d'angoisse qui, pour les parents, va
resignifier en après-coup les éventuelles désorganisations traumatiques
subies à divers moments de leur propre enfance, voire au-delà, dans
l'intergénérationnel. Il faut ici préciser que la naissance doit être entendue
dans son sens biologique mais surtout comme la naissance de la psyché en
l'enfant et comme la naissance de la représentation de la psyché infantile dans
la psyché parentale.
En outre, plus que toute autre période de l'existence, la périnatalité
condense deux éléments fondamentaux du rythme vital : mort et vie, dont
J. Guyotat a souligné la coïncidence réelle où le surinvestissement
imaginaire soumettait la psyché à un surcroît d'un processus d'élaboration.
La naissance d'un enfant est à la fois un événement potentiellement
traumatique et une scène particulièrement apte à fournir l'écran sur lequel
se projettent et se re-signifient les représentations des changements et
désarrois vécus antérieurement. Dans ces « malheureuses rencontres »8
père-fils, entre les fantasmes autour de la paternité et le réel de celle-ci (un
espace intérieur et un espace extérieur), l'appareil psychique de l'homme
devenant père ne peut plus remplir le rôle de contenant de son monde
intérieur. Il succombe dans un « collapsus de la topique interne »9, à
savoir dans une régression à des époques où son moi ne s'était pas
nettement déterminé par rapport au monde extérieur. Le père engage un
mouvement de régression et de rivalité narcissique avec son bébé. Il se
déconstruit, s'angoisse, somatise, s'effondre en dépression, ou se met à
l'écart, ne jouant plus le rôle de tiers encadrant la dyade mère-enfant. Ses
propres conflits et angoisses infantiles ne lui permettent pas de fonctionner
ni comme tiers, ni en double maternel. Les mouvements pulsionnels sont
sources « d'angoisse catastrophique » (André Carel) et de culpabilité
tyrannique. Les mouvements de plaisir et de tendresse éprouvés par le père
dans sa rencontre avec l'enfant, de même que les motions auto-érotiques
de celui-ci où ses engagements interactifs sont perçus et représentés
comme des réalisations magiques incestueuses des fantasmes de désirs.
Pareillement, les pulsions agressives normales du bébé et de son père
sont vécues par celui-ci comme une menace de réalisation des fantasmes
meurtriers. Le père tombe ainsi sous l'empire de la pensée magique.
L'état déprimé d'immobilisation et de figement apparaît souvent
comme une défense vitale ultime contre l'effondrement mélancolique et
l'hémorragie de la culpabilité et la honte. La dépression nous fait sortir du
« registre » de l'angoisse de la honte et, ainsi, du paradigme freudien de la
névrose. L'état déprimé survient là où la vie psychique n'a pas pu se
donner la dépressivité nécessaire.
La dimension traumatique de la paternité et la défense dépressive
peuvent être compréhensibles aussi sous l'angle général de la théorie
psychanalytique du traumatisme. On ne peut pas envisager dans ce travail
toutes les controverses (bien connues) entre Freud et Ferenczi, ni toutes les
approches ultérieures. Nous soulignons seulement que la paternité est
vécue comme traumatisme psychique parce que, en après coup, elle
renvoie aux traumatismes infantiles précoces, liés avec le développement
psychosexuel, l'économie psychique et la formation des différentes
instances. La dépression peut être un moyen pour la psyché vulnérable de
se protéger d'un débordement pulsionnel (sexuel et agressif) et d'une forte
blessure narcissique, menaçant le Moi d'un effondrement psychotique.
On doit ajouter, finalement, que la naissance de l'enfant est beaucoup
plus traumatique pour le père quand il est présent à l'accouchement.
L'impact du sexe féminin accouchant est très fort : « au cours de la phase
expulsive de l'accouchement, la tête du nouveau-né à venir se porte en
avant. Elle distend lentement le périnée maternel, sculptant pour quelques
minutes un phallus érigé entre les jambes de l'accouchée. »10 Cette image
concrète de la femme (mère) phallique, tout-puissante, castratrice, ravive
chez l'homme des vécus infantiles, archaïques, des angoisses paranoïdes et
dépressives, des sentiments de perte de soi-même. D'où la forte résistance
de certains pères à assister à la naissance de leur bébé et la crainte de tout
ce qui concerne « le continent noir ».
La spécificité des états dépressifs de l'homme devenant père :
le versant masochiste et le versant narcissique-limite
de la dépression paternelle
Les états dépressifs des pères peuvent constituer des mécanismes de
défense tout autant en direction des déficiences éprouvées sur le front des
contre-investissements narcissiques, que des menaces perçues sur le front
des investissements objectaux ; une quémande s'adressant tout autant au
pôle maternel qu'au pôle paternel, une difficulté à conserver valable un
objet interne, tout autant qu'accepter ou à abandonner l'apport de l'objet
externe, à en faire le deuil.
Si l'hémorragie narcissique aboutit à la perte de l'objet vécue comme la
perte d'une partie de Soi, c'est alors que survient la véritable dépression,
dans son versant narcissique-limite, à savoir, blessure narcissique -
angoisse de perte de l'objet - Idéal du Moi - perte d'estime de soi -
dépression(limite).
Il s'agit d'éviter, par le biais d'une chute dépressive, l'éclatement du
moi ; se sont des angoisses et des défenses très primitives qui entrent en jeu.
Si ces défenses échouent, l'évolution peut se faire vers la confusion
mélancolique avec l'objet perdu à l'intérieur d'un psychisme éclaté ou
encore dans l'attitude suicidaire de confusion avec le corps perdu de
l'autre.
Dans toute défense de mode dépressif on rencontre un blocage évolutif
lié à l'incapacité affective et interne (sous la pression d'un Idéal du moi
dont la mégalomanie n'a pas été réduite) à relier le premier temps de la
menace de castration, énoncé par une mère trop exclusivement prégénitale,
avec le deuxième temps de la prise de conscience de cette menace qu'un
père insuffisamment fort n'a pas été en mesure de faire élaborer par
l'enfant sous une forme d'investissement débouchant finalement sur le
registre symbolique. Important c'est de rechercher comment les choses se
sont passées au niveau des fixations pré-dépressives très précoces en
relation avec les modes de constitution du narcissisme de l'enfant, avec les
modes d'établissement et de fonctionnement de son Idéal du Moi, avec la
façon dont les fixations orales ou les blocages anaux ont perturbé son
évolution Œdipienne ultérieure.
La mise en place de la représentation du père libère le potentiel
d'investissement narcissique et homosexuel lié aux instances idéales,
comme Freud a montré en Pour introduire le narcissisme. Dans la
dépression, la blessure porte sur ces instances idéales, sur les projections
narcissiques, l'investissement du « double », c'est-à-dire cet autre-Moi
symétrique et complémentaire représenté comme « l'autre » sexe, investi
comme « enfant jumeau », et sur lequel s'appliquent la honte et le dégoût
qui remplacent chez le dépressif la culpabilité Œdipienne.
Au début de la vie psychique, l'enfant qui ne se percevra pas comme
estimé dans les yeux de sa mère à sa juste valeur et pour sa juste valeur ne
pourra sentir sa complétude et l'intégrité de son Moi. L'absence de confort
paternel ultérieur dans le mouvement identificatoire ne fera qu'aggraver
cette vulnérabilité. Le futur degré de dépressivité du sujet s'établit en
fonction de la façon dont ce sujet s'estime. C'est sur le père tout seul que
l'ensemble mère-enfant s'arrange pour faire porter la responsabilité du vide
narcissique transmis à partir de deux constellations grand-parentales. Le
père est mis en accusation dans la défense dépressive, non seulement en
tant que dangereux castrateur, que comme incapable, maladroit, voire
sadique. C'est sur lui que s'opèrent toutes les projections concernant
l'incomplétude anal-réceptive et les projections concernant également les
défenses secondaires actives qui en découlent. Le premier miroir de
l'enfant, c'est ce qu'il voit de lui-même dans les yeux de sa mère et ce qu'il
voit à coté de lui et surtout derrière lui dans ce regard de le mère : l'image
que la mère a besoin de se faire du père. Et, donc, ce que l'enfant pourra
connaître du père quand il aura à rencontrer ce père face-à-face.
Les termes de « position féminine », de « position passive », de
« revendication du pénis » de « masochisme féminin » correspondent au
besoin défensif de cacher l'échec mutatif de l'étape évolutive marquée par
la conjonction de la réceptivité, de l'analité et de l'homosexualité. Le père
dépressif se défend contre cet échec ; la dépression survient quand les
systèmes de défenses sont débordés. La position dite « féminine » signe un
moment de crise, de faiblesse spécifique du Moi et la tentation dépressive
en découle du fait de la perte d'estime de Soi.
La tyrannie de l'Idéal du Moi, la défaillance de la self-estime et
l'incomplétude narcissique se présentent dans l'économie dépressive
comme rigoureusement complémentaires. La relation d'objet demeure
plus fragile et dans le registre anaclitique qu'elle se fonde sur des
représentations internes et une mentalisation très précaires, et qu'elle
nécessite du même coup l'appel au comportement, au passage à l'acte, aux
manipulations pour apaiser la peur liée à la perte de l'objet. Le blocage
observé au niveau du déficit narcissique originel qui entrave toute
l'évolution anale ultérieure et par-delà de toute métabolisation génitale
bloque les progrès des identifications.
La « dépressivité essentielle » (Jean Bergeret) tire une de ses sources
conflictuelles de ce que Nayraut appelle la nostalgie du sexe opposé. Si une
partie suffisante de l'Idéal du Moi homosexuel n'arrive pas à se voir
projetée sur une âme sŒur effective, et si cet objet est considéré comme
perdu pour les pulsions et pour le Moi, alors apparaît un vide dépressif à la
fois dans le Moi, dans le ça et dans l'Idéal du Moi. Les racines dépressives
sont posées.
Le versant masochiste de la « dépression paternelle » :
à savoir, pulsions - Œdipe - Surmoi - angoisse de castration-
culpabilité - dépression (névrotique)
Pour Freud, le sentiment de culpabilité est le résultat d'une tension
entre le Moi et le Surmoi qui se manifeste comme besoin de punition. Il
lie la genèse du Surmoi à la dissolution du complexe d'Œdipe. Quand
l'enfant dépasse son complexe d'Œdipe, il trouve la solution à son
problème d'angoisse en installant ses parents à l'intérieur de lui-même,
donc il s'identifie à eux. L'identification constitue le mécanisme essentiel
par lequel l'individu pouvait tolérer la perte de ses objets. Mais cette
identification n'est pas complète parce que l'enfant peut s'identifier
seulement avec certains aspects des ses parents. Cette sélection contribue
à la règle selon laquelle dans le développement du Surmoi interviennent les
mécanismes d'introjection et de projection. Ainsi, le Surmoi est l'héritier
du complexe d'Œdipe ; mais Freud signale aussi que le Surmoi contribue
au déclin de ce même complexe.
En contraste, comme nous avons déjà mentionné, M. Klein affirmait que
l'origine du Surmoi est bien plus précoce et se fonde sur l'introjection des
objets partiels. Elle signale que certains des traits les plus importants du
Surmoi - aimant et protecteur ou destructeur et dévorateur -
proviennent de ces premières composantes maternelles. Freud a insisté sur
cette cruauté du Surmoi due au traitement que l'enfant a reçu de ses
parents. Mais il ajoute encore que la sévérité du Surmoi provenait de la
propre hostilité de l'enfant retournée contre lui-même. Freud pose l'accent
sur la sévérité du Surmoi surtout dans la mélancolie, où il suggère que la
composante destructrice, « pure culture de la pulsion de mort », se trouve
retranchée dans cette instance. Le sentiment de culpabilité est donc
l'expression du conflit d'ambivalence et de l'éternelle lutte entre la pulsion
de vie et la pulsion de mort. Ses effets sont : l'irritabilité, la mauvaise
humeur, l'apathie, la dépression, les troubles psychosomatiques etc. Il peut
s'exprimer aussi à travers une tension intra-psychique qui provoque un état
de malaise profond accompagné d'une souffrance continue, la dépression
et de pressentiment d'une catastrophe qui pourrait arriver à l'individu.
Freud distingue deux origines au sentiment de culpabilité : l'une étant
la peur de l'autorité, qui oblige à renoncer à la satisfaction des pulsions ;
la seconde est la crainte du Surmoi, qui va à la recherche de punition, étant
donné qu'il n'est pas possible de cacher au Surmoi la persistance des désirs
interdits. Dans la culpabilité il y a une malédiction provenant de
l'impuissance à l'égard de l'objet perdu ou blessé. La culpabilité domine
toute la vie des pulsions, parce qu'elle contribue à l'accroissement du
masochisme.
En conséquence, dans la dépression, le Moi se trouve paralysé parce
qu'il se sent incapable d'affronter le danger ; le désir de vivre est remplacé
par le désir de mourir parce que le Moi se sent impuissant à surmonter le
risque qui le menace. C'est pour ça que la dépression se manifeste par
l'apathie, la tristesse, l'abattement moral et physique, avec des sentiments
d'impuissance et de désespoir. On peut dire, le sentiment de culpabilité est
l'une de ses causes et des symptômes fondamentaux.
Freud faisait une distinction entre dépression et angoisse: « La douleur
est la réaction propre à la perte de l'objet, l'angoisse est la réaction au
danger que comporte cette perte » et « Le deuil apparaît sous l'influence de
l'épreuve de la réalité, qui exige d'une manière impérative que l'on se
sépare de l'objet, qui n'est plus ». Dans le registre masochiste de la
dépression, on parle de l'angoisse de castration, Œdipienne, pendant que
dans le versant narcissique-limite on trouve l'angoisse de perte de l'amour
de l'objet. La dépression peut fonctionner ainsi comme une alarme qui
donne au moi le temps ou la possibilité de se défendre contre les états
dépressifs plus profonds ou sévères (l'effondrement mélancolique).
Dans la culpabilité dépressive, le temps prend forme selon les lois du
processus secondaire. Le passé est perçu comme distinct du présent et il
existe encore une perspective et un futur. Les sentiments les plus
importants de la culpabilité sont : la préoccupation pour l'objet, le chagrin,
la nostalgie et la responsabilité. Elle se manifeste principalement dans le
deuil normal avec des activités de sublimation et de réparation, et se
trouve sous l'ascendant de la pulsion de vie.
Chez les pères déprimés, la culpabilité persécutrice se manifeste par les
auto-reproches typiques, les états d'apathie, le ressentiment, l'indifférence,
l'abattement, l'humiliation, le regret, l'angoisse, la tristesse, la perte d'autŒstime,
les attitudes autopunitives et la conduite masochiste. L'autoreproche
sert à cacher la culpabilité persécutrice profonde dont la genèse
provient des racines conflictuelles infantiles.
Léon Grinberg souligne aussi qu'il faut tenir compte toujours de
l'apparition des « micro-dépressions » ou de « micro-deuil » pour le self ou
les parties du self, pour mieux comprendre les nombreux états d'âme qui,
sans être enregistrés comme « dépressions nettes », sont perçus comme
mauvaise humeur, apathie, fatigue, ennui, irritabilité, tristesse.
En conclusion, sur le versant masochiste de la dépression paternelle la
dialectique psychique se joue entre la sévérité du Surmoi et l'autocastration
masochiste du moi, un moi faible qui est dominé par l'angoisse de
castration, ambivalence affective et culpabilité. Le bébé représente pour ce
père déprimé un rival Œdipien et il réactive les conflits infantiles et
menace, cette fois dans l'après-coup, l'identité masculine de l'homme, en
empêchant ainsi l'accès à la paternité.
La paternité entre « le pas de deux » et « le pas de trois » :
la dépression paternelle et l'absence du tiers
L'analyse des relations dyadiques au sein des différentes triades
composées d'un bébé et ses deux parents a permis l'évaluation de
« l'alliance » et du dysfonctionnement de cette alliance émotionnelle et
interactionnelle entre le père et l'enfant. L'équipe d'E. Fivaz a appliqué le
modèle d'alliance triadique à la famille du nourrisson, tout d'abord dans les
dyades mère-bébé et père-bébé en situations de jeu (Fivaz-Depeursinge,
1987), puis dans la triade mère-père-bébé en situation de jeu du trilogue.
La notion d'alliance triadique correspond à la capacité de la triade à se
coordonner et à créer un contexte favorable à une communication
harmonieuse à trois. Ce modèle envisage donc la dynamique interactionnelle
de la parentalité, mais aussi sa dimension intrapsychique. La
triade est une donnée existante au même titre que la dyade, il n'y a pas
d'antériorité. Le père comme tiers réel contextualise la dyade. L'organisateur
est le système des alliances triadiques qui permettent d'être trois ensemble.
En partant du concept de « schéma d'être à trois », comme nous avons
déjà mentionné dans le premier chapitre de cet ouvrage, à savoir « une
image mentale multimodale (visuelle, auditive, tactile etc.) construite à
partir d'une expérience subjective d'être avec deux autres personnes », nous
pouvons affirmer que le père dépressif, dans ses représentations mentales,
dans ses interactions psychiques n'a pas un espace, n'a pas une place
pour son enfant. Son espace psychique demeure figé dans un « pas de
deux », tel qu'il a été construit dans la relation fusionnelle avec l'objet
primaire d'amour (sa propre mère, dans son enfance précoce) ou, plus
gravement, dans un « être tout seul » mélancolique. Il ne s'agit pas dans ce
cas là d'un « pas de deux » entre le père et le bébé, parce que le père
dépressif n'a pas la capacité de s'identifier avec l'enfant, il ne peut pas
s'accorder affectivement avec lui. En outre, « le pas de trois » mère-pèrebébé
est suspendu, car dans la dépression paternelle il n'y a pas une place
pour un tiers ou, mieux dire, il y a un manque, une absence du tiers. Le
père dépressif ne peut pas accéder à la « triadification » (« 3 ensemble »),
il ne peut pas passer de deux à trois, de dialogue à trialogue.
L'incapacité du père dépressif d'accéder à une triangulation imaginaire
et interactionnelle trouve ses racines dans « la constellation paternelle », à
savoir dans l'ensemble des représentations, des affects et des transferts
paternels sur l'enfant. Ce qui implique que, compte tenu des relations que
le père a nouées avec ses parents et sa fratrie, s'organise un conflit
d'ambivalence à l'égard du bébé, et les défenses dépressives sous-jacentes.
Ou, dans d'autres cas, le père dépressif s'identifie au nourrisson, et cette
identification régressive (jusqu'à la dépendance) est liée au désir de
conserver la mère du bébé comme autrefois sa propre mère. Elle peut aussi
être associée, au niveau plutôt Œdipien, à des craintes de retaliations : le
bébé renvoie, d'autant plus quand il s'agit d'un fils, à ses désirs meurtriers
d'enfance et, en miroir, au risque d'être tué par le fils.
Les difficultés de devenir-père sont le reflet des difficultés de
fonctionnement psychique en triade, d'intégrer le bébé dans sa filiation,
dans son histoire. Car le doute très refoulé concernant sa paternité et les
inquiétudes sur ces propres origines ne permettent pas une alliance et un
accordage affectif avec l'enfant. L'absence d'un tiers dans le psychisme du
père déprimé le transforme dans un tiers absent à l'égard de son bébé.
Le père dépressif est donc fort empêché pour achever son unité et sa
complétude dans le cadre de ses identifications primaires. En conclusion,
il éprouve des difficultés pour accéder à la triadisation : un tiers pour soi
et deux tiers pour les deux autres.
« Dépression paternelle » et transmission psychique : un « fantôme dans la
chambre », une rupture dans la filiation ou un mandat transgénérationnel?
En 1919, dans son article intitulé « L'inquiétante étrangeté », Freud
écrivait : « Des processus psychiques se transmettent de l'une à l'autre de
ces personnes - ce que nous appelons télépathie - de sorte que l'une
d'elles participe à ce que l'autre sait, pense et éprouve ; nous y trouvons une
personne identifiée avec une autre, au point qu'elle est troublée dans le
sentiment de son propre moi, ou met le moi étranger à la place du sien
propre. Ainsi, redoublement du moi, scission du moi, substitution du
moi - enfin, constant retour du semblable, la répétition des mêmes
traits, caractères, destinées, actes criminels, voire des mêmes noms dans
plusieurs générations consécutives. » Le fondateur de la psychanalyse
venait d'ouvrir ou du moins anticiper la réflexion sur l'étude
transgénérationnelle (diachronique) des processus psychiques et de la
pathologie mentale. Le rôle des problématiques de la dépression, du deuil
et des identifications inconscientes par rapport aux générations précédentes
a été approfondi à partir des mouvements transférentiels et du matériel
rétrospectif des cures analytiques. Les caractéristiques métapsychologiques
des transmissions intergénérationnelles ont été précisées. L'accent s'est
porté surtout sur les défauts de la transmission (encryptage, rejet ou déni)
qui soulignent le rôle de la faute cachée, du secret, de la non-symbolisation
et du travail du négatif (André Green) dans l'acte de transmettre.
Les notions de « crypte » et de « fantômes » ont été étudiées
particulièrement par Abraham et Torok (1987). Les auteurs font
implicitement l'hypothèse d'une possible transmission psychique
d'inconscient à inconscient sans qu'ils soient en mesure de préciser le
mode ou le mécanisme de cette transmission. Cette « greffe » de
l'inconscient du parent à l'inconscient de l'enfant est comprise par eux
comme une « empathie directe ». Le travail du fantôme au sein de
l'inconscient a été défini par ces auteurs comme le travail, dans
l'inconscient d'un sujet, d'un secret inavouable (bâtardise, inceste,
criminalité) d'un autre sujet (ascendant en particulier) dont le deuil
s'avère impossible. Lorsqu'il est perdu, cet autre ne pourrait qu'être
« incorporé » en raison de l'échec du Moi à introjecter l'objet. Le résultat
de cette incorporation psychique conduirait à ce qu'ils ont dénommé
comme crypte. Dans ce « caveau intrapsychique » seraient enfermés « tous
les mots qui n'auront pu être dits, toutes les scènes qui n'auront pu être
remémorées, toutes les larmes qui n'auront pu être versées. »
Pour Abraham et Torok, les fantômes sont l'invention des vivants et ce
ne sont pas les trépassés qui viennent hanter les enfants, mais les lacunes
laissées en eux par les secrets des autres et en particulier de leurs parents.
Dans la même lignée, se trouve Alain de Mijolla quand il parle de « visiteurs
du Moi » (1996). Il désigne de la sorte certains fantasmes d'identification
inconscients plus ou moins aliénants pour le sujet. Ce sont « les autres en
nous » qui parfois semblent nous traverser et parler à notre place, « ces nonmorts
de notre préhistoire familiale ». Les fantasmes d'identification ont,
selon De Mijolla, une histoire dont il cherche à reconstituer la trame afin de
mettre à jour une véritable « généalogie des fantasmes ». Si pour De Mijolla
les fantasmes d'identification inconscients se montrent en fin de compte
proches des processus hystériques, les mécanismes à l'Œuvre dans les
répétitions intergénérationnelles auxquelles s'intéressent Selma Freiberg et
ses collaborateurs (1975) relèvent d'un mode d'identification plus archaïque :
l'identification à l'agresseur. Il s'agit de ces familles où le bébé porte le lourd
passé des parents dès la naissance, comme si le parent était condamné à
répéter avec son bébé la tragédie de sa propre enfance, dans ses détails les
plus affreux et les plus contraignants. C'est ce passé oublié des parents qui
vient visiter l'enfant que Fraiberg et d'autres ont décrit dans le célèbre
article « Fantômes dans la chambre d'enfants ».
Jean Cournut (1983) s'interroge sur « le sentiment de culpabilité
emprunté » tel qu'il a été reconnu par Freud dans « Le Moi et le ça »
(1923). Au centre de ce sentiment se trouverait chez un parent une sorte de
deuil raté (ou toute autre situation d'abandon) dont le patient hériterait à
son insu. Cournut évoque à ces sujets la métaphore du « trou psychique »
(du manque ou de la lacune) que le parent mal endeuillé ou dépressif paraît
imposer à son enfant, très tôt dans son histoire, et autour duquel celui-ci
organiserait sa vie psychique. Cournut se démarque ici des tenants du travail
du négatif dans la transmission psychique entre les générations : Sibony,
Kaes et Barannes, pour citer seulement ceux-ci. Pour Sibony, ce qui se
transmet, c'est ce qui n'est pas dit. Dans une perspective similaire, ce qui se
transmettrait, pour Kaes, serait ce qui reste en souffrance dans la
transmission même. La transmission serait donc surtout celle d'un nonsavoir,
d'un non-objet, d'un manque, autrement dit de ce qui relève de la
négativité (et surtout la dépression comme négatif de l'angoisse).
Cette conception de la transmission aurait déjà été d'une certaine
manière celle de Freud, quand il souligne dans Pour introduire le
narcissisme (1914) que « le narcissisme de l'enfant s'étaie sur ce qui manque
à la réalisation narcissique de ses parents ». Le négatif qui se transmet serait
ainsi une sorte de « contenu non pensé », une non-inscription d'un vécu
non-représentable toujours à revivre par le sujet ou par sa descendance. La
transmission comme travail du négatif rejoint aussi ce qu'en affirme
Barannes (1987) : « Le déni de certaines identifications aliénantes [...]
conduit à des constructions transgénérationnelles visant à remettre en
discours les générations successives ce qui, demeuré hors du refoulement,
reste répétitif et agissant ».
Enfin, Faimberg (1987) apporte une explication intéressante en
parlant d'une certaine forme d'identification inconsciente, révélée dans
le transfert, à laquelle elle a donné le nom de « télescopage des
générations ». Ce type d'identification inconsciente condense une
histoire (secrète) qui, tout ou au moins en partie, n'appartient pas à la
génération du patient. Centrant sa réflexion sur la relation entre le
narcissisme parental et l'identification, Faimberg considère que les
« parents internes » sont inscrits dans le psychisme de ces patients en
tant que parents qui considèrent l'enfant comme faisant partie d'euxmêmes.
Elle voit dans la fonction d'appropriation-intrusion (amourhaine
narcissique) exercée par les parents internes du patient un concept
clé qui permet de comprendre le clivage aliénant du Moi, du vide
psychique du dépressif, ou de ce « trop d'objet qui ne s'absente jamais ».
On peut ainsi affirmer que le père qui, après la naissance de son bébé,
s'effondre en dépression, ressent « les fantômes » dans son âme, car ce bébé
renvoie à des imagos qui ont hanté son histoire familiale, pendant des
générations. Inconsciemment, pour le déprimé, cet enfant représente
quelqu'un qui est soit mort, soit disparu, soit endeuillé, et pas son enfant.
La dépression s'installe pour protéger le Moi de ce fantôme, de cet « autreen-
soi » si mortifère, si aliénant. Les secrets ou les « mandats » qui sont
transmis d'une génération à l'autre sont transférés à présent sur ce bébé,
et freinent l'accès à la paternité.
[1] Abraham K., Œuvres Complètes, tome 1, Rêve et mythe, Petite Bibliothèque Payot, Paris, 1966, p. 99
[2] Klein M., op cit., p. 319
[3] Rosenfeld H., „An investigation into the psychoanalytic theory of depression'„in
Intern.Journ.of Psychoan., vol. XL, mars, 1959, no. 2, pp. 105-130
[4] Fedida P., Les bienfaits de la dépression. Eloge à la psychothérapie, Odile Jacob, Paris, 2001
[5] Monique Bydlowski, La dette de vie, PUF, Paris, 1997
[6] Voir le premier chapitre, le passage en revue des diverses recherches actuelles sur la
dépression paternelle, p. 23
[7] Conf. l'exposé « La dépression paternelle » présenté par Monique Bydlowski au 3eme
Congrès Européen de Psychopathologie de l'Enfant et de l'Adolescent, Lisbonne, 31 mai-
2 juin 2001
[8] Le terme d'André Green, dans Le discours vivant, PUF, Paris, 1973
[9] Selon Claude Janin, Figures et destins du traumatisme, PUF, Paris, 1996
[10] Monique Bydlowski, La dette de vie. Itinéraire psychanalytique de la maternité, PUF, 1997, p. 107
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