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Revista Romana de Psihanaliza
Publicatie a Societatii Romane de Psihanaliza, Grup de Studiu IPA

 

« PATER SEMPER INCERTUS »,
OU SUR D'AUTRES FIGURES
DE LA DÉPRESSION

Daniela Luca
[Psychoanalyst, direct membre I. P. A., Bucharest]

 

« Dans quelle mesure convient-il de tenir
compte de la continuité psychique dans la vie
des générations successives? De quels moyens
une génération se sert-elle pour transmettre ses
états psychiques à la génération suivante? »
(Sigmund Freud, Totem et tabou)


Freud, qui a approché dans ses recherches particulièrement l'économie névrotique, a envisagé la dépression surtout sous son aspect psychotique (mélancolie), dans la relation avec l'angoisse (et sa théorie) et sous l'angle de la pulsion de mort. Il nous semble utile de rappeler au préalable les distinctions que Freud opérait entre deuil, mélancolie et dépression. Pour lui, le deuil normal se rapporte à une difficulté de remplacer l'objet aimé par un nouvel objet, la mélancolie porte sur une perte en soi de l'objet d'amour, alors que la dépression implique une impossibilité de trouver dans l'objet l'amour attendu.
Les premiers travaux psychanalytiques de Freud présentent l'inhibition génitale rencontrée dans la dépression ; ils montrent une parenté de la dépression avec la phobie ; ils décrivent la perte libidinale dans le deuil. Cependant, dans La science des rêves Freud découvre, à coté du refoulement, la répression, mécanisme de défense plus archaïque et moins sélectif qui opère une sorte d'inhibition globale et diffuse du champ affectif. Dans le cas Dora, toute l'économie dépressive se retrouve au niveau des symptômes de dégoût, de la perte d'estime de soi, de la demande d'amour et de l'érotisme oral. A cette époque, Freud oppose sur le plan structurel les « névroses » proprement dites aux « névroses mixtes » et aux « névroses actuelles ».
Le deuxième période de la théorie freudienne commence avec l'élaboration de la première théorie de l'appareil psychique. Freud présente sa conférence sur le suicide à Vienne et Abraham fait paraître son premier travail sur la dépression ; il met l'accent sur l'incapacité d'aimer et d'être aimé et l'importance des tendances sado-masochistes, l'érotisation de la honte et de la déchéance, les satisfactions indirectes et passives obtenues. Plus tard, il traite de la régression libidinale, de la régression narcissique et sur l'importance de l'oralité dans les mécanismes dépressifs. Mais Freud reste fidèle a ses conceptions sur le rôle des fixations anales dans plusieurs pathologies. Cette période est importante pour le développement de la métapsychologie de la dépression et surtout pour ses mécanismes défensifs. Freud établit en effet l'existence d'un préalable prégénital à l'évolution de la libido ; il décrit l'érotisme anal comme une étape charnière entre tendances passives et tendances actives. Dans Pour introduire le narcissisme (1914) il décrit l'Idéal du Moi et l'articulation entre le travail du deuil, la perte d'objet d'amour et la perte d'estime de soi qui découle de la découverte de l'Idéal du Moi et du narcissisme. C'est aussi l'époque où se voit envisagé pour la première fois un type anaclitique de choix d'objet et le rôle des frustrations dans le déclenchement des mouvements dépressifs, en parallèle avec l'angoisse de castration névrotique.
La troisième période est celle de la deuxième topique. Freud divise les anciennes névroses narcissiques en deux groupes distincts comprenant les économies psychotiques d'une part, et les organisations narcissiques, d'autre part, ces dernières englobant maintenant toutes les catégories cliniques de la dépression. C'est Eros qui défend contre la dépression et la dépression qui inhibe l'Eros. La relation entre dépression et pulsion de mort semble être évidente pour Freud. En 1924, dans « Névrose et psychose » il parle d'une troisième possibilité située entre l'unité du Moi névrotique et le morcellement psychotique : la déformation que le Moi se ferait subir lui-même pour éviter de se déchirer et qui a été considérée par A. Green comme située au fondement économique de la théorie de la dépression.
La quatrième période comprend les dernières Œuvres de Freud : l'approche de la dépression est dominée par les descriptions sur le clivage et le déni. Freud reprend l'idée d'une éventuelle déformation du Moi dans certaines organisations pour faire face à la menace d'éclatement. Il reconnaît chez certains enfants l'existence d'une véritable déchirure à l'intérieur du moi. Freud ajoute aussi l'intolérance aux frustrations provenant de la réalité extérieure et qui se retrouve dans toute réaction dépressive. L'autoconservation du psychique décrite par Freud accorde à la dépression non seulement la valeur d'une protection de la vie psychique contre le risque de s'animer hors du rêve, mais aussi la fonction d'une indestructibilité du psychisme.
S'agissant du deuil et de la dépression, il n'est pas concevable de compartimentaliser la tristesse en relation avec la perte. La dépression comporte une variété parfois imperceptible de tonalités d'affects passant l'un à l'autre. En effet, lorsqu'on suppose absence d'affect ou le figement intérieur ou encore le vide de la pensée, on néglige complètement en quoi l'état déprimé tente de conserver psychiquement un mort (des morts) oublié(s). L'une des significations majeures de la dépression est cette constitution psychique « d'un tombeau pour l'autre dans soi-même » (P. Fedida, 2000).
Mais, dès lors que la mort vient au centre de l'état déprimé et qu'elle met en jeu la nature du rapport entre les vivants, on s'aperçoit que la problématique de la psychothérapie de la dépression doit tirer tous les enseignements de Deuil et mélancolie. La mélancolie met au jour l'épreuve tragique de l'humain dont la vie dépend de la place qu'il donne, dans sa vie, à la mort, et à laquelle il accorde le pouvoir de son enracinement généalogique, ainsi que les potentialités créatives du temps.
La mort chez les déprimés peut être obsédante au point d'occuper le vide de la pensée, faute de pouvoir être prise en charge par un rêve. Le manque tragique de l'autre dont parle le déprimé évoque, dans l'autoaccusation, la faute ou le défaut dans la relation avec ceux qui ne sont plus là et dont l'absence rend le temps irréversible.
Abraham, élève et disciple de Freud, a été toujours préoccupé des états dépressifs et mélancoliques. Dans ces « Préliminaires à l'investigation et au traitement psychanalytique de la folie maniaco-dépressive et des états voisins » on trouve un énoncé étonnant pour son époque : « ... la dépression est aussi répandue dans toutes les formes de névrose et de psychose que l'angoisse. Souvent, ces deux états émotionnels existent simultanément ou se succèdent chez le même sujet. »1
Pour Abraham, la dépression, l'angoisse, la culpabilité surgissent du refoulement du sadisme. Lorsque la source de plaisir liée à l'activité pulsionnelle est oblitérée, le masochisme devient la conséquence inévitable. Le patient prend une attitude passive, il tire son plaisir de ses souffrances, de sa contemplation de lui-meme. Le début de la dépression efface les capacités sublimatoires précédentes du sujet ; d'où le rétrécissement du champ des intérêts, pouvant aller jusqu'au monoïdéisme. Devenue manifeste, la psychose dépressive est essentiellement une inhibition psychique généralisée. Le rapport entre le malade et le monde est ardu. Incapable de fixer sa libido de façon durable et positive, le patient recherche inconsciemment à se protéger du monde. Cette aspiration auto-érotique donne lieu à l'inhibition, à une négation de la vie. La « stupeur dépressive » constitue une mort symbolique. Le patient demeure insensible aux influences extérieures les plus vives comme s'il n'appartenait plus au monde animé.
Abraham insiste sur l'ambivalence marquée de la vie pulsionnelle globale, s'exprimant plus particulièrement dans le déséquilibre entre les émotions amoureuses et haineuses, entre les aspirations homosexuelles et hétérosexuelles. Selon lui, c'est la rupture des relations objectales qui inaugure la maladie dépressive. Les processus régressifs du dépressif ne s'arrêtent pas à l'étape sadique-anale précoce mais tendent vers les organisations libidinales encore plus primitives. La dissolution des relations objectales semble précipiter une chute de la libido d'étape en étape. Il met en évidence : la relation entre la perte objectale et les tendances à perdre et à détruire de l'étape sadique-anale précoce ; le caractère d'incorporation orale de l'introjection ; le conflit ambivalentiel inhérent à la dépression et à la mélancolie.
En conséquence, la perte réelle d'un objet est temporairement suivie d'une introjection de la personne aimée. L'introjection mélancolique survient sur la base d'une perturbation fondamentale de la relation libidinale à l'objet. Elle est l'expression d'un conflit ambivalentiel dont le moi ne parvient à se retrancher qu'en prenant à son compte l'hostilité concernant l'objet. Chez le sujet normal cette introjection fait suite à une perte réelle (décès). Chez le mélancolique le conflit d'ambivalence est si grave que tout sentiment d'amour est menacé de son inverse. Une déception par l'objet d'amour favorise une vague de haine qui submerge les sentiments d'amour trop labiles. La perte de l'investissement positif conduit ici à une conséquence majeure : au renoncement à l'objet.
L'aliénation par rapport à l'objet qui centre toute la vie affective du dépressif « s'étend aux personnes de l'entourage proche et lointain et même à toute l'humanité. » La libido se retire de tout ce qui intéressait le malade auparavant : sa profession, ses engouements, ses intérêts scientifiques ou autres perdent leur charme. Le sujet se plaint de cette perte et y relie ses sentiments d'infériorité. L'être qui souffre de la perte de ses intérêts lorsqu'il est en état de dépression est prédisposé à cette perte par le degré d'ambivalence de ses sentiments.
L'ambivalence et les pulsions hostiles-cannibaliques des patients masculins qu'Abraham a analysé concernaient surtout leur mère alors que dans les autres états névrotiques c'est le père qui est l'objet de ces tendances hostiles. Leur complexe de castration est surtout en rapport avec leur mère, contrairement à son rapport usuellement accusé avec le père. Mais cette relation s'avéra être secondaire, reposant sur une tendance à l'inversion du complexe d'Œdipe. A l'analyse cette hostilité du dépressif à l'égard de sa mère apparaît issue du complexe d'Œdipe. Son ambivalence est égale pour les deux parents. La personne du père est également touchée par introjection. Et ici Abraham décrit deux formes d'expression de l'introjection : a) le dépressif a introjecté l'objet d'amour primaire auprès duquel il avait constitué son idéal du moi. Il avait ainsi repris à son compte le rôle de conscience, mais sur un mode pathologique b) le contenu de reproches constitue au fond une critique cruelle de l'objet introjecté.
Comme nous avons constaté, selon Abraham, l'anéantissement et l'expulsion de l'objet - caractéristiques du premier stade anal - inaugurent le mécanisme dépressif. Un autre mécanisme est associé ici par Melanie Klein: la réparation faite à l'objet. Le moi se sent contraint par l'identification avec le bon objet à faire réparation pour toutes les attaques sadiques qu'il a dirigées contre cet objet. Chaque blessure fantasmatique infligée par l'enfant à ses parents (par haine et par autodéfense), chaque acte de violence commis par un objet contre un autre (et particulièrement le coït des parents, sadique et destructeur) sera joué à la fois au-dehors et dans le moi. L'excès de son sadisme et de son angoisse met un frein aux progrès de son développement psychique. Et ce n'est pas seulement la violence incontrôlable de la haine de sujet qui met l'objet en péril, mais aussi la violence de son amour. Car à ce stade, aimer un objet et le dévorer sont inséparables. Donc, à cette phase, le Moi se sent constamment menacé dans sa possession de bons objets intériorisés. Chez les enfants ou chez les adultes souffrants de dépression il y a une peur d'abriter en eux des objets mourants ou morts (en particulier les parents) et l'identification du Moi à tels objets.
La perte de l'objet aimé survient pendant cette phase du développement où le moi passe de l'incorporation partielle à l'incorporation totale de l'objet. Les processus où l'on reconnaît par la suite la « perte de l'objet aimé » sont déterminés par le sentiment qu'éprouve le sujet (surtout pendant le sevrage) de ne pas avoir réussi à protéger son bon objet intériorisé.
Les situations d'angoisse qui se trouvent, selon M. Klein, à l'origine de la dépression sont les suivantes : « la peur de ne pouvoir rassembler les morceaux de la bonne manière et à temps; de ne pouvoir trier les bons morceaux et de rejeter les mauvais; de ne pouvoir ranimer l'objet une fois qu'il aura été reconstitué; la peur d'être gêné dans cette tache par les mauvais objets et par sa propre haine. »2 Les efforts pour sauver l'objet aimé, le réparer et le restaurer, ces efforts qui, dans la dépression, se colorent de désespoir, car le moi doute de son aptitude à accomplir cette restauration, sont les facteurs déterminants de toutes les sublimations et de tout le développement du moi.
Dans le désir d'une perfection de l'objet aimé prend racine la peur dépressive de la désintégration. Le moi ne parvient à constituer son amour pour un objet bon, un objet réel, qu'en passant par un écrasant sentiment de culpabilité. Fondée sur l'attachement au sein d'abord, puis à la personne tout entière, l'identification totale avec l'objet s'accompagne d'angoisse, de culpabilité et de remords, du sentiment d'être responsable de son intégrité contre les persécuteurs et le ça, et de tristesse dans l'attente de sa perte imminente. Ces émotions, conscientes ou inconscientes, font partie des éléments essentiels et fondamentaux des sentiments qu'on appelle amour.
Les reproches que s'adresse le dépressif tiennent lieu de reproches à l'objet intériorisé. La haine du moi pour le ça, qui atteint son sommet dans cette phase, explique son sentiment de non-valeur et son désespoir. Les reproches, ainsi que la haine des mauvais objets, s'accroissent secondairement pour constituer une défense contre la haine du ça, encore plus insupportable. Le chagrin, la culpabilité et le désespoir ont l'origine suivante: le moi sait inconsciemment que la haine est en lui aussi bien que l'amour et qu'elle peut à tout moment l'emporter (la peur du moi d'être dépassé par le ça et de détruire l'objet aimé). Le doute de la bonté d'objet aimé porte en réalité sur son propre amour, et « un homme qui doute de son propre amour peut, et plutôt doit, douter de toute chose moins importante ».
Le dépressif ressent peine et angoisse pour l'objet qu'il s'efforce de reconstituer en un tout. La peur de détruire les bons objets intérieurs et extérieurs en mordant et en mâchant ou en introduisant du dehors des substances mauvaises est de nature dépressive. La peur de mettre en péril, à l'intérieur de soi, un bon objet extérieur en l'incorporant, est aussi dépressive. Le dépressif utilise l'introjection pour incorporer le bon objet. Les symptômes qui proviennent des attaques des mauvais objets internes et du ça contre les bons objets, c'est-à-dire d'une guerre intérieure où le moi s'identifie aux souffrances des bons objets, sont typiquement dépressifs.
Dans son article de 1959, H. Rosenfeld3 avait déjà présenté une synthèse de sa théorie sur la dépression. Il voyait à l'origine de la dépression l'ambivalence, l'hostilité, l'érotisme et le sadisme oraux, l'incapacité de satisfaction. La constellation infantile prédisposant à la dépression est basée sur des frustrations mutuelles au sein de la relation mutuelle mèreenfant. S. Nacht et P. C. Racamier (1959) présentent le dépressif comme éprouvant toute déception à l'égal d'une frustration: même une déception minimale déclenche une réaction dépressive sans rapport direct avec l'intensité du point de départ. La séquence pourrait s'exprimer sous la forme : frustration - haine - culpabilité - autoagression. Ils mettent en évidence également les aspects non-névrotiques des symptômes dépressifs et précisent que « la faiblesse dépressive » se situe justement au confluent du courant narcissique et du courant objectal des investissements pulsionnels. F. Pasche (1969) a décrit une forme de dépression où la séquence avoir - culpabilité - responsabilité de la pensée - angoisse de mort serait remplacée par une séquence différente, à savoir être - honte - impuissance - pérennité dans l'insuffisance. Le sentiment de mégalomanie imposerait le néant pour ne pas reconnaître une filiation.
Dans un très grand nombre de cas, la dépression n'est pas survenue inopinément. Elle apparaît en relation avec une situation ou un événement vécu comme douloureux, traumatisant. Si on sait écouter le déprimé, en dépit de l'exagération, on peut saisir que ses plaintes ou les reproches qu'il s'adresse ne sont pas en rapport avec ses préoccupations habituelles et avec sa situation. Plus qu'aucun autre trouble mental, la dépression apparaît comme une « erreur » de la pensée et de la sensibilité, mais comme une erreur intelligible. « Il existe une spiritualité de la dépression », comme affirmait Daniel Widlocher dans ses Logiques de la dépression.
L'expérience de l'état dépressif pourrait tenir aussi d'une autre sensation: celle d'anéantissement. Elle s'apparente plutôt à une immobilisation, à un empêchement de ressentir les moindres mouvements de la vie interne et extérieure, à l'abolition de toute rêverie et de tout désir. La vie semble prise en masse par une violence du vide. Une tristesse presque détachée, sans affect. Comme l'écrit Pierre Fedida, « l'état dépressif est commun et familier: c'est celui de déshumain. La dépression prend l'aspect violent de l'anéantissement du vivant humain ».4 « La dépression est la maladie du vivant humain. », écrit Pierre Fedida. Le même auteur fait l'hypothèse d'une différence entre la dépression inhérente de la vie psychique et l'état dépressif qui représente « une sorte d'identification à la morte ou à un mort. » En caractérisant la vie psychique par la « capacité dépressive », Fedida a en vue une modalité « économique » de la vie fantasmatique à l'origine de ce qu'on nomme psychique. Dans les états dépressifs, l'autre (l'objet dans le sens freudien du terme) n'est plus le support d'une figurabilité qui conférerait une mobilité aux identifications, mais un autre toujours en train d'être perdu. Les angoisses de mort dans la dépression peuvent être telles que le figement de la vie psychique et sa prise en masse corporelle équivalent à « être mort immortel dans l'angoisse de mort ».
Ce que Fedida désigne comme dépressivité ou capacité dépressive peut s'apparenter à la « position dépressive » de Mélanie Klein, mais concerne plutôt la constitution de l'expérience de la perte et de la transformation du vécu intérieur par celle-ci. On a en vue aussi « le jeu de la bobine » décrit par Freud qui consiste à pouvoir faire disparaître et réapparaître l'objet, afin d'intérioriser l'absence de l'autre. Et Winnicott a souligné comment la capacité dépressive est génératrice d'une activité créative de la pensée et d'illusion: la découverte de l'absence comme retour de la présence est, en effet, la modalité primordiale de l'existence de l'autre comme liberté de soi.


Ouverture vers « la dépression paternelle »

L'intérêt actuel pour la dépression en général et pour la paternité comme événement de vie, comme réaménagement psychique, ouvre les champs de recherche vers la psychopathologie périnatale de la paternité et les états dépressifs des pères. On connaît, grâce à Monique Bydlowski5, la « transparence psychique » de la femme pendant la grossesse et juste après l'accouchement. On connaît aussi les « blues » post-partum et la dépression maternelle, souvent décrits dans la littérature psychiatrique et psychologique sur la maternité. Nous avons brièvement décrit dans cet ouvrage la psychopathologie de la paternité et les décompensations psychiques sous-jacentes. Par contraste avec tous ces aspects, « la dépression paternelle » (« parenthood depression »), demeure un néologisme, même si depuis une dizaine d'années elle est étudiée dans différents pays6. Il faut ajouter, en accord avec Monique Bydlowski7, qu'il n'y a pas une symétrie entre les deux types de dépression (maternelle et paternelle) : ni dans la fréquence (la dépression paternelle est plus rare et parfois elle est une identification hystérique de l'homme avec la dépression post-partum de sa compagne), ni dans l'interaction (étant donné le lien corporel, biologique et fortement narcissique mère-bébé et le rôle plus distant du père), ni dans la psychogenèse et les registres psychiques (la dépression paternelle semble correlée plutôt à la constellation Œdipienne, la relation ambivalente pèrefils et la problématique de la filiation). On trouve des références à la dépression paternelle non seulement dans la littérature psychanalytique (Laplanche sur la dépression de Holderlin, Pierre Fedida dans son dernier livre sur la dépression, Serge Lebovici dans les consultations parents-enfants etc.) ou psychiatrique, mais aussi dans diverses études sur les troubles psychosomatiques des enfants, ou dans les récentes recherches sur la générationnel.
Les pères déprimés, qui ne peuvent pas ou qui ne veulent pas un (autre) enfant, et pour lesquels la conception et la naissance d'un garçon ou d'une fille ont accéléré en eux la représentation de leur vieillissement et de leur mort, s'effondrent souvent dans des états mélancoliques. L'homme déprimé qui perd sa puissance sexuelle surtout après la conception ou la naissance de l'enfant ne dispose plus de la libido pour aimer, agir, penser, parler, voir, entendre, rêver. L'impuissance psychosexuelle signifie que l'homme devenant père, en son entier, ne peut plus s'ériger. Et le sentiment de dévalorisation de soi - le pénis devenu le moi - renforce cette idée qu'il n'est plus possible d'entreprendre. L'état déprimé est souvent décrit comme perte de désir et de désirabilité - une véritable détumescence affectant physiquement toute la vie psychique. « L'être déprimé est un enfant écrasé par un père tout-puissant » affirmait Pierre Fedida, en soulignant ainsi « la transmission psychique inconsciente » de la dépression dans la filiation paternelle. La métaphore de l'impuissance sexuelle de l'homme comme castration Œdipienne est propre à éclairer une fantasmatique qui accompagne l'état déprimé: identification avec un père vieillissant, usé de mort lente par épuisement de la vie, échec face au féminin espéré dans sa fonction régénératrice, production d'un maternel mortifère dans cette forme de l'état déprimé et de la complaisance masochiste qui l'accompagne.
La souffrance dépressive entretenue, voire aggravée par des plaintes, par des reproches incessants éprouve le psychique comme cause de privation et, corrélativement, comme expérience quotidienne de mortification. Il est sans doute juste de tenir les états déprimés pour des états d'affect archaïques dont le vécu corporel est primordial. Dans chaque cas de patients déprimés, on trouverait certainement l'expérience d'un lien à un objet particulièrement éprouvant (perte, abandon, mais aussi fusion annihilante, identification primitive au psychisme de la mère etc.) et l'incapacité de vivre sans l'amour de l'autre.


La paternité comme « événement de vie » traumatisant :
la dépression en tant que mécanisme de défense contre le
« collapsus psychique » de l'homme devenant père


L'expérience de la parentalité soumet le couple conjugal à l'épreuve d'une temporalité qui, plus qu'à toute autre période de la vie, même plus qu'à l'adolescence, connecte la reviviscence des facteurs liés à l'histoire du sujet avec les facteurs actuels : compétences du bébé, qualité du couple conjugal, de l'environnement familial et social. En ce sens, la naissance constitue une situation de danger et d'angoisse qui, pour les parents, va resignifier en après-coup les éventuelles désorganisations traumatiques subies à divers moments de leur propre enfance, voire au-delà, dans l'intergénérationnel. Il faut ici préciser que la naissance doit être entendue dans son sens biologique mais surtout comme la naissance de la psyché en l'enfant et comme la naissance de la représentation de la psyché infantile dans la psyché parentale.
En outre, plus que toute autre période de l'existence, la périnatalité condense deux éléments fondamentaux du rythme vital : mort et vie, dont J. Guyotat a souligné la coïncidence réelle où le surinvestissement imaginaire soumettait la psyché à un surcroît d'un processus d'élaboration. La naissance d'un enfant est à la fois un événement potentiellement traumatique et une scène particulièrement apte à fournir l'écran sur lequel se projettent et se re-signifient les représentations des changements et désarrois vécus antérieurement. Dans ces « malheureuses rencontres »8 père-fils, entre les fantasmes autour de la paternité et le réel de celle-ci (un espace intérieur et un espace extérieur), l'appareil psychique de l'homme devenant père ne peut plus remplir le rôle de contenant de son monde intérieur. Il succombe dans un « collapsus de la topique interne »9, à savoir dans une régression à des époques où son moi ne s'était pas nettement déterminé par rapport au monde extérieur. Le père engage un mouvement de régression et de rivalité narcissique avec son bébé. Il se déconstruit, s'angoisse, somatise, s'effondre en dépression, ou se met à l'écart, ne jouant plus le rôle de tiers encadrant la dyade mère-enfant. Ses propres conflits et angoisses infantiles ne lui permettent pas de fonctionner ni comme tiers, ni en double maternel. Les mouvements pulsionnels sont sources « d'angoisse catastrophique » (André Carel) et de culpabilité tyrannique. Les mouvements de plaisir et de tendresse éprouvés par le père dans sa rencontre avec l'enfant, de même que les motions auto-érotiques de celui-ci où ses engagements interactifs sont perçus et représentés comme des réalisations magiques incestueuses des fantasmes de désirs. Pareillement, les pulsions agressives normales du bébé et de son père sont vécues par celui-ci comme une menace de réalisation des fantasmes meurtriers. Le père tombe ainsi sous l'empire de la pensée magique.
L'état déprimé d'immobilisation et de figement apparaît souvent comme une défense vitale ultime contre l'effondrement mélancolique et l'hémorragie de la culpabilité et la honte. La dépression nous fait sortir du « registre » de l'angoisse de la honte et, ainsi, du paradigme freudien de la névrose. L'état déprimé survient là où la vie psychique n'a pas pu se donner la dépressivité nécessaire.
La dimension traumatique de la paternité et la défense dépressive peuvent être compréhensibles aussi sous l'angle général de la théorie psychanalytique du traumatisme. On ne peut pas envisager dans ce travail toutes les controverses (bien connues) entre Freud et Ferenczi, ni toutes les approches ultérieures. Nous soulignons seulement que la paternité est vécue comme traumatisme psychique parce que, en après coup, elle renvoie aux traumatismes infantiles précoces, liés avec le développement psychosexuel, l'économie psychique et la formation des différentes instances. La dépression peut être un moyen pour la psyché vulnérable de se protéger d'un débordement pulsionnel (sexuel et agressif) et d'une forte blessure narcissique, menaçant le Moi d'un effondrement psychotique.
On doit ajouter, finalement, que la naissance de l'enfant est beaucoup plus traumatique pour le père quand il est présent à l'accouchement. L'impact du sexe féminin accouchant est très fort : « au cours de la phase expulsive de l'accouchement, la tête du nouveau-né à venir se porte en avant. Elle distend lentement le périnée maternel, sculptant pour quelques minutes un phallus érigé entre les jambes de l'accouchée. »10 Cette image concrète de la femme (mère) phallique, tout-puissante, castratrice, ravive chez l'homme des vécus infantiles, archaïques, des angoisses paranoïdes et dépressives, des sentiments de perte de soi-même. D'où la forte résistance de certains pères à assister à la naissance de leur bébé et la crainte de tout ce qui concerne « le continent noir ».


La spécificité des états dépressifs de l'homme devenant père :
le versant masochiste et le versant narcissique-limite
de la dépression paternelle


Les états dépressifs des pères peuvent constituer des mécanismes de défense tout autant en direction des déficiences éprouvées sur le front des contre-investissements narcissiques, que des menaces perçues sur le front des investissements objectaux ; une quémande s'adressant tout autant au pôle maternel qu'au pôle paternel, une difficulté à conserver valable un objet interne, tout autant qu'accepter ou à abandonner l'apport de l'objet externe, à en faire le deuil.
Si l'hémorragie narcissique aboutit à la perte de l'objet vécue comme la perte d'une partie de Soi, c'est alors que survient la véritable dépression, dans son versant narcissique-limite, à savoir, blessure narcissique - angoisse de perte de l'objet - Idéal du Moi - perte d'estime de soi - dépression(limite).
Il s'agit d'éviter, par le biais d'une chute dépressive, l'éclatement du moi ; se sont des angoisses et des défenses très primitives qui entrent en jeu. Si ces défenses échouent, l'évolution peut se faire vers la confusion mélancolique avec l'objet perdu à l'intérieur d'un psychisme éclaté ou encore dans l'attitude suicidaire de confusion avec le corps perdu de l'autre.
Dans toute défense de mode dépressif on rencontre un blocage évolutif lié à l'incapacité affective et interne (sous la pression d'un Idéal du moi dont la mégalomanie n'a pas été réduite) à relier le premier temps de la menace de castration, énoncé par une mère trop exclusivement prégénitale, avec le deuxième temps de la prise de conscience de cette menace qu'un père insuffisamment fort n'a pas été en mesure de faire élaborer par l'enfant sous une forme d'investissement débouchant finalement sur le registre symbolique. Important c'est de rechercher comment les choses se sont passées au niveau des fixations pré-dépressives très précoces en relation avec les modes de constitution du narcissisme de l'enfant, avec les modes d'établissement et de fonctionnement de son Idéal du Moi, avec la façon dont les fixations orales ou les blocages anaux ont perturbé son évolution Œdipienne ultérieure. La mise en place de la représentation du père libère le potentiel d'investissement narcissique et homosexuel lié aux instances idéales, comme Freud a montré en Pour introduire le narcissisme. Dans la dépression, la blessure porte sur ces instances idéales, sur les projections narcissiques, l'investissement du « double », c'est-à-dire cet autre-Moi symétrique et complémentaire représenté comme « l'autre » sexe, investi comme « enfant jumeau », et sur lequel s'appliquent la honte et le dégoût qui remplacent chez le dépressif la culpabilité Œdipienne.
Au début de la vie psychique, l'enfant qui ne se percevra pas comme estimé dans les yeux de sa mère à sa juste valeur et pour sa juste valeur ne pourra sentir sa complétude et l'intégrité de son Moi. L'absence de confort paternel ultérieur dans le mouvement identificatoire ne fera qu'aggraver cette vulnérabilité. Le futur degré de dépressivité du sujet s'établit en fonction de la façon dont ce sujet s'estime. C'est sur le père tout seul que l'ensemble mère-enfant s'arrange pour faire porter la responsabilité du vide narcissique transmis à partir de deux constellations grand-parentales. Le père est mis en accusation dans la défense dépressive, non seulement en tant que dangereux castrateur, que comme incapable, maladroit, voire sadique. C'est sur lui que s'opèrent toutes les projections concernant l'incomplétude anal-réceptive et les projections concernant également les défenses secondaires actives qui en découlent. Le premier miroir de l'enfant, c'est ce qu'il voit de lui-même dans les yeux de sa mère et ce qu'il voit à coté de lui et surtout derrière lui dans ce regard de le mère : l'image que la mère a besoin de se faire du père. Et, donc, ce que l'enfant pourra connaître du père quand il aura à rencontrer ce père face-à-face.
Les termes de « position féminine », de « position passive », de « revendication du pénis » de « masochisme féminin » correspondent au besoin défensif de cacher l'échec mutatif de l'étape évolutive marquée par la conjonction de la réceptivité, de l'analité et de l'homosexualité. Le père dépressif se défend contre cet échec ; la dépression survient quand les systèmes de défenses sont débordés. La position dite « féminine » signe un moment de crise, de faiblesse spécifique du Moi et la tentation dépressive en découle du fait de la perte d'estime de Soi.
La tyrannie de l'Idéal du Moi, la défaillance de la self-estime et l'incomplétude narcissique se présentent dans l'économie dépressive comme rigoureusement complémentaires. La relation d'objet demeure plus fragile et dans le registre anaclitique qu'elle se fonde sur des représentations internes et une mentalisation très précaires, et qu'elle nécessite du même coup l'appel au comportement, au passage à l'acte, aux manipulations pour apaiser la peur liée à la perte de l'objet. Le blocage observé au niveau du déficit narcissique originel qui entrave toute l'évolution anale ultérieure et par-delà de toute métabolisation génitale bloque les progrès des identifications. La « dépressivité essentielle » (Jean Bergeret) tire une de ses sources conflictuelles de ce que Nayraut appelle la nostalgie du sexe opposé. Si une partie suffisante de l'Idéal du Moi homosexuel n'arrive pas à se voir projetée sur une âme sŒur effective, et si cet objet est considéré comme perdu pour les pulsions et pour le Moi, alors apparaît un vide dépressif à la fois dans le Moi, dans le ça et dans l'Idéal du Moi. Les racines dépressives sont posées.


Le versant masochiste de la « dépression paternelle » : à savoir, pulsions - Œdipe - Surmoi - angoisse de castration- culpabilité - dépression (névrotique)

Pour Freud, le sentiment de culpabilité est le résultat d'une tension entre le Moi et le Surmoi qui se manifeste comme besoin de punition. Il lie la genèse du Surmoi à la dissolution du complexe d'Œdipe. Quand l'enfant dépasse son complexe d'Œdipe, il trouve la solution à son problème d'angoisse en installant ses parents à l'intérieur de lui-même, donc il s'identifie à eux. L'identification constitue le mécanisme essentiel par lequel l'individu pouvait tolérer la perte de ses objets. Mais cette identification n'est pas complète parce que l'enfant peut s'identifier seulement avec certains aspects des ses parents. Cette sélection contribue à la règle selon laquelle dans le développement du Surmoi interviennent les mécanismes d'introjection et de projection. Ainsi, le Surmoi est l'héritier du complexe d'Œdipe ; mais Freud signale aussi que le Surmoi contribue au déclin de ce même complexe.
En contraste, comme nous avons déjà mentionné, M. Klein affirmait que l'origine du Surmoi est bien plus précoce et se fonde sur l'introjection des objets partiels. Elle signale que certains des traits les plus importants du Surmoi - aimant et protecteur ou destructeur et dévorateur - proviennent de ces premières composantes maternelles. Freud a insisté sur cette cruauté du Surmoi due au traitement que l'enfant a reçu de ses parents. Mais il ajoute encore que la sévérité du Surmoi provenait de la propre hostilité de l'enfant retournée contre lui-même. Freud pose l'accent sur la sévérité du Surmoi surtout dans la mélancolie, où il suggère que la composante destructrice, « pure culture de la pulsion de mort », se trouve retranchée dans cette instance. Le sentiment de culpabilité est donc l'expression du conflit d'ambivalence et de l'éternelle lutte entre la pulsion de vie et la pulsion de mort. Ses effets sont : l'irritabilité, la mauvaise humeur, l'apathie, la dépression, les troubles psychosomatiques etc. Il peut s'exprimer aussi à travers une tension intra-psychique qui provoque un état de malaise profond accompagné d'une souffrance continue, la dépression et de pressentiment d'une catastrophe qui pourrait arriver à l'individu.
Freud distingue deux origines au sentiment de culpabilité : l'une étant la peur de l'autorité, qui oblige à renoncer à la satisfaction des pulsions ; la seconde est la crainte du Surmoi, qui va à la recherche de punition, étant donné qu'il n'est pas possible de cacher au Surmoi la persistance des désirs interdits. Dans la culpabilité il y a une malédiction provenant de l'impuissance à l'égard de l'objet perdu ou blessé. La culpabilité domine toute la vie des pulsions, parce qu'elle contribue à l'accroissement du masochisme.
En conséquence, dans la dépression, le Moi se trouve paralysé parce qu'il se sent incapable d'affronter le danger ; le désir de vivre est remplacé par le désir de mourir parce que le Moi se sent impuissant à surmonter le risque qui le menace. C'est pour ça que la dépression se manifeste par l'apathie, la tristesse, l'abattement moral et physique, avec des sentiments d'impuissance et de désespoir. On peut dire, le sentiment de culpabilité est l'une de ses causes et des symptômes fondamentaux.
Freud faisait une distinction entre dépression et angoisse: « La douleur est la réaction propre à la perte de l'objet, l'angoisse est la réaction au danger que comporte cette perte » et « Le deuil apparaît sous l'influence de l'épreuve de la réalité, qui exige d'une manière impérative que l'on se sépare de l'objet, qui n'est plus ». Dans le registre masochiste de la dépression, on parle de l'angoisse de castration, Œdipienne, pendant que dans le versant narcissique-limite on trouve l'angoisse de perte de l'amour de l'objet. La dépression peut fonctionner ainsi comme une alarme qui donne au moi le temps ou la possibilité de se défendre contre les états dépressifs plus profonds ou sévères (l'effondrement mélancolique).
Dans la culpabilité dépressive, le temps prend forme selon les lois du processus secondaire. Le passé est perçu comme distinct du présent et il existe encore une perspective et un futur. Les sentiments les plus importants de la culpabilité sont : la préoccupation pour l'objet, le chagrin, la nostalgie et la responsabilité. Elle se manifeste principalement dans le deuil normal avec des activités de sublimation et de réparation, et se trouve sous l'ascendant de la pulsion de vie.
Chez les pères déprimés, la culpabilité persécutrice se manifeste par les auto-reproches typiques, les états d'apathie, le ressentiment, l'indifférence, l'abattement, l'humiliation, le regret, l'angoisse, la tristesse, la perte d'autŒstime, les attitudes autopunitives et la conduite masochiste. L'autoreproche sert à cacher la culpabilité persécutrice profonde dont la genèse provient des racines conflictuelles infantiles.
Léon Grinberg souligne aussi qu'il faut tenir compte toujours de l'apparition des « micro-dépressions » ou de « micro-deuil » pour le self ou les parties du self, pour mieux comprendre les nombreux états d'âme qui, sans être enregistrés comme « dépressions nettes », sont perçus comme mauvaise humeur, apathie, fatigue, ennui, irritabilité, tristesse.
En conclusion, sur le versant masochiste de la dépression paternelle la dialectique psychique se joue entre la sévérité du Surmoi et l'autocastration masochiste du moi, un moi faible qui est dominé par l'angoisse de castration, ambivalence affective et culpabilité. Le bébé représente pour ce père déprimé un rival Œdipien et il réactive les conflits infantiles et menace, cette fois dans l'après-coup, l'identité masculine de l'homme, en empêchant ainsi l'accès à la paternité.


La paternité entre « le pas de deux » et « le pas de trois » :
la dépression paternelle et l'absence du tiers


L'analyse des relations dyadiques au sein des différentes triades composées d'un bébé et ses deux parents a permis l'évaluation de « l'alliance » et du dysfonctionnement de cette alliance émotionnelle et interactionnelle entre le père et l'enfant. L'équipe d'E. Fivaz a appliqué le modèle d'alliance triadique à la famille du nourrisson, tout d'abord dans les dyades mère-bébé et père-bébé en situations de jeu (Fivaz-Depeursinge, 1987), puis dans la triade mère-père-bébé en situation de jeu du trilogue. La notion d'alliance triadique correspond à la capacité de la triade à se coordonner et à créer un contexte favorable à une communication harmonieuse à trois. Ce modèle envisage donc la dynamique interactionnelle de la parentalité, mais aussi sa dimension intrapsychique. La triade est une donnée existante au même titre que la dyade, il n'y a pas d'antériorité. Le père comme tiers réel contextualise la dyade. L'organisateur est le système des alliances triadiques qui permettent d'être trois ensemble.
En partant du concept de « schéma d'être à trois », comme nous avons déjà mentionné dans le premier chapitre de cet ouvrage, à savoir « une image mentale multimodale (visuelle, auditive, tactile etc.) construite à partir d'une expérience subjective d'être avec deux autres personnes », nous pouvons affirmer que le père dépressif, dans ses représentations mentales, dans ses interactions psychiques n'a pas un espace, n'a pas une place pour son enfant. Son espace psychique demeure figé dans un « pas de deux », tel qu'il a été construit dans la relation fusionnelle avec l'objet primaire d'amour (sa propre mère, dans son enfance précoce) ou, plus gravement, dans un « être tout seul » mélancolique. Il ne s'agit pas dans ce cas là d'un « pas de deux » entre le père et le bébé, parce que le père dépressif n'a pas la capacité de s'identifier avec l'enfant, il ne peut pas s'accorder affectivement avec lui. En outre, « le pas de trois » mère-pèrebébé est suspendu, car dans la dépression paternelle il n'y a pas une place pour un tiers ou, mieux dire, il y a un manque, une absence du tiers. Le père dépressif ne peut pas accéder à la « triadification » (« 3 ensemble »), il ne peut pas passer de deux à trois, de dialogue à trialogue.
L'incapacité du père dépressif d'accéder à une triangulation imaginaire et interactionnelle trouve ses racines dans « la constellation paternelle », à savoir dans l'ensemble des représentations, des affects et des transferts paternels sur l'enfant. Ce qui implique que, compte tenu des relations que le père a nouées avec ses parents et sa fratrie, s'organise un conflit d'ambivalence à l'égard du bébé, et les défenses dépressives sous-jacentes. Ou, dans d'autres cas, le père dépressif s'identifie au nourrisson, et cette identification régressive (jusqu'à la dépendance) est liée au désir de conserver la mère du bébé comme autrefois sa propre mère. Elle peut aussi être associée, au niveau plutôt Œdipien, à des craintes de retaliations : le bébé renvoie, d'autant plus quand il s'agit d'un fils, à ses désirs meurtriers d'enfance et, en miroir, au risque d'être tué par le fils.
Les difficultés de devenir-père sont le reflet des difficultés de fonctionnement psychique en triade, d'intégrer le bébé dans sa filiation, dans son histoire. Car le doute très refoulé concernant sa paternité et les inquiétudes sur ces propres origines ne permettent pas une alliance et un accordage affectif avec l'enfant. L'absence d'un tiers dans le psychisme du père déprimé le transforme dans un tiers absent à l'égard de son bébé.
Le père dépressif est donc fort empêché pour achever son unité et sa complétude dans le cadre de ses identifications primaires. En conclusion, il éprouve des difficultés pour accéder à la triadisation : un tiers pour soi et deux tiers pour les deux autres.
« Dépression paternelle » et transmission psychique : un « fantôme dans la chambre », une rupture dans la filiation ou un mandat transgénérationnel?
En 1919, dans son article intitulé « L'inquiétante étrangeté », Freud écrivait : « Des processus psychiques se transmettent de l'une à l'autre de ces personnes - ce que nous appelons télépathie - de sorte que l'une d'elles participe à ce que l'autre sait, pense et éprouve ; nous y trouvons une personne identifiée avec une autre, au point qu'elle est troublée dans le sentiment de son propre moi, ou met le moi étranger à la place du sien propre. Ainsi, redoublement du moi, scission du moi, substitution du moi - enfin, constant retour du semblable, la répétition des mêmes traits, caractères, destinées, actes criminels, voire des mêmes noms dans plusieurs générations consécutives. » Le fondateur de la psychanalyse venait d'ouvrir ou du moins anticiper la réflexion sur l'étude transgénérationnelle (diachronique) des processus psychiques et de la pathologie mentale. Le rôle des problématiques de la dépression, du deuil et des identifications inconscientes par rapport aux générations précédentes a été approfondi à partir des mouvements transférentiels et du matériel rétrospectif des cures analytiques. Les caractéristiques métapsychologiques des transmissions intergénérationnelles ont été précisées. L'accent s'est porté surtout sur les défauts de la transmission (encryptage, rejet ou déni) qui soulignent le rôle de la faute cachée, du secret, de la non-symbolisation et du travail du négatif (André Green) dans l'acte de transmettre.
Les notions de « crypte » et de « fantômes » ont été étudiées particulièrement par Abraham et Torok (1987). Les auteurs font implicitement l'hypothèse d'une possible transmission psychique d'inconscient à inconscient sans qu'ils soient en mesure de préciser le mode ou le mécanisme de cette transmission. Cette « greffe » de l'inconscient du parent à l'inconscient de l'enfant est comprise par eux comme une « empathie directe ». Le travail du fantôme au sein de l'inconscient a été défini par ces auteurs comme le travail, dans l'inconscient d'un sujet, d'un secret inavouable (bâtardise, inceste, criminalité) d'un autre sujet (ascendant en particulier) dont le deuil s'avère impossible. Lorsqu'il est perdu, cet autre ne pourrait qu'être « incorporé » en raison de l'échec du Moi à introjecter l'objet. Le résultat de cette incorporation psychique conduirait à ce qu'ils ont dénommé comme crypte. Dans ce « caveau intrapsychique » seraient enfermés « tous les mots qui n'auront pu être dits, toutes les scènes qui n'auront pu être remémorées, toutes les larmes qui n'auront pu être versées. »
Pour Abraham et Torok, les fantômes sont l'invention des vivants et ce ne sont pas les trépassés qui viennent hanter les enfants, mais les lacunes laissées en eux par les secrets des autres et en particulier de leurs parents. Dans la même lignée, se trouve Alain de Mijolla quand il parle de « visiteurs du Moi » (1996). Il désigne de la sorte certains fantasmes d'identification inconscients plus ou moins aliénants pour le sujet. Ce sont « les autres en nous » qui parfois semblent nous traverser et parler à notre place, « ces nonmorts de notre préhistoire familiale ». Les fantasmes d'identification ont, selon De Mijolla, une histoire dont il cherche à reconstituer la trame afin de mettre à jour une véritable « généalogie des fantasmes ». Si pour De Mijolla les fantasmes d'identification inconscients se montrent en fin de compte proches des processus hystériques, les mécanismes à l'Œuvre dans les répétitions intergénérationnelles auxquelles s'intéressent Selma Freiberg et ses collaborateurs (1975) relèvent d'un mode d'identification plus archaïque : l'identification à l'agresseur. Il s'agit de ces familles où le bébé porte le lourd passé des parents dès la naissance, comme si le parent était condamné à répéter avec son bébé la tragédie de sa propre enfance, dans ses détails les plus affreux et les plus contraignants. C'est ce passé oublié des parents qui vient visiter l'enfant que Fraiberg et d'autres ont décrit dans le célèbre article « Fantômes dans la chambre d'enfants ».
Jean Cournut (1983) s'interroge sur « le sentiment de culpabilité emprunté » tel qu'il a été reconnu par Freud dans « Le Moi et le ça » (1923). Au centre de ce sentiment se trouverait chez un parent une sorte de deuil raté (ou toute autre situation d'abandon) dont le patient hériterait à son insu. Cournut évoque à ces sujets la métaphore du « trou psychique » (du manque ou de la lacune) que le parent mal endeuillé ou dépressif paraît imposer à son enfant, très tôt dans son histoire, et autour duquel celui-ci organiserait sa vie psychique. Cournut se démarque ici des tenants du travail du négatif dans la transmission psychique entre les générations : Sibony, Kaes et Barannes, pour citer seulement ceux-ci. Pour Sibony, ce qui se transmet, c'est ce qui n'est pas dit. Dans une perspective similaire, ce qui se transmettrait, pour Kaes, serait ce qui reste en souffrance dans la transmission même. La transmission serait donc surtout celle d'un nonsavoir, d'un non-objet, d'un manque, autrement dit de ce qui relève de la négativité (et surtout la dépression comme négatif de l'angoisse).
Cette conception de la transmission aurait déjà été d'une certaine manière celle de Freud, quand il souligne dans Pour introduire le narcissisme (1914) que « le narcissisme de l'enfant s'étaie sur ce qui manque à la réalisation narcissique de ses parents ». Le négatif qui se transmet serait ainsi une sorte de « contenu non pensé », une non-inscription d'un vécu non-représentable toujours à revivre par le sujet ou par sa descendance. La transmission comme travail du négatif rejoint aussi ce qu'en affirme Barannes (1987) : « Le déni de certaines identifications aliénantes [...] conduit à des constructions transgénérationnelles visant à remettre en discours les générations successives ce qui, demeuré hors du refoulement, reste répétitif et agissant ».
Enfin, Faimberg (1987) apporte une explication intéressante en parlant d'une certaine forme d'identification inconsciente, révélée dans le transfert, à laquelle elle a donné le nom de « télescopage des générations ». Ce type d'identification inconsciente condense une histoire (secrète) qui, tout ou au moins en partie, n'appartient pas à la génération du patient. Centrant sa réflexion sur la relation entre le narcissisme parental et l'identification, Faimberg considère que les « parents internes » sont inscrits dans le psychisme de ces patients en tant que parents qui considèrent l'enfant comme faisant partie d'euxmêmes. Elle voit dans la fonction d'appropriation-intrusion (amourhaine narcissique) exercée par les parents internes du patient un concept clé qui permet de comprendre le clivage aliénant du Moi, du vide psychique du dépressif, ou de ce « trop d'objet qui ne s'absente jamais ».
On peut ainsi affirmer que le père qui, après la naissance de son bébé, s'effondre en dépression, ressent « les fantômes » dans son âme, car ce bébé renvoie à des imagos qui ont hanté son histoire familiale, pendant des générations. Inconsciemment, pour le déprimé, cet enfant représente quelqu'un qui est soit mort, soit disparu, soit endeuillé, et pas son enfant. La dépression s'installe pour protéger le Moi de ce fantôme, de cet « autreen- soi » si mortifère, si aliénant. Les secrets ou les « mandats » qui sont transmis d'une génération à l'autre sont transférés à présent sur ce bébé, et freinent l'accès à la paternité.


[1] Abraham K., Œuvres Complètes, tome 1, Rêve et mythe, Petite Bibliothèque Payot, Paris, 1966, p. 99
[2] Klein M., op cit., p. 319
[3] Rosenfeld H., „An investigation into the psychoanalytic theory of depression'„in Intern.Journ.of Psychoan., vol. XL, mars, 1959, no. 2, pp. 105-130
[4] Fedida P., Les bienfaits de la dépression. Eloge à la psychothérapie, Odile Jacob, Paris, 2001
[5] Monique Bydlowski, La dette de vie, PUF, Paris, 1997
[6] Voir le premier chapitre, le passage en revue des diverses recherches actuelles sur la dépression paternelle, p. 23
[7] Conf. l'exposé « La dépression paternelle » présenté par Monique Bydlowski au 3eme Congrès Européen de Psychopathologie de l'Enfant et de l'Adolescent, Lisbonne, 31 mai- 2 juin 2001
[8] Le terme d'André Green, dans Le discours vivant, PUF, Paris, 1973
[9] Selon Claude Janin, Figures et destins du traumatisme, PUF, Paris, 1996
[10] Monique Bydlowski, La dette de vie. Itinéraire psychanalytique de la maternité, PUF, 1997, p. 107


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