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Revista Romana de Psihanaliza
Publicatie a Societatii Romane de Psihanaliza, Grup de Studiu IPA

 

L'IDENTITÉ DU PSYCHANALYSTE

Annaïk Fève
[Psychanalyste, SPP, Paris]

 

Mots clés: transformation, identité, honte.

Résumé : Le retour à la situation d'"élève", l'inscription dans la filiation freudienne, la dimension de la "croyance", au moment de passer d'une démarche jusque là "privée" (l'analyse personnelle) à une position professionnelle explicite, soumettent le nouveau psychanalyste à l'âge des neuro-sciences et de la médecine "scientifique", à un certain nombre de tensions qui peuvent favoriser chez lui une crise identitaire.


Quand après une formation médicale, scientifique ou même universitaire dans le cadre de la psychologie, l'idée de devenir psychanalyste s'impose, l'individu est alors confronté à un remaniement, non seulement professionnel, mais aussi identitaire. (Lors de nos jours les psychanalystes ont le plus souvent une première carrière dans un domaine proche « psy » ou plus éloigné, médecine, sciences économiques, journalisme, etc.)
L'ensemble des références antérieures peut être bouleversé, à la fois dans la pratique clinique (cadre de la consultation, contenu de la relation thérapeutique), que dans les modalités d'une formation singulière (enseignement irréductible au savoir universitaire, supervision valorisant l'implication subjective). Le passage d'un cadre de référence à l'autre ou leur coexistence pourraient-ils susciter honte ou culpabilité, par le vacillement induit entre les deux mondes, par la perte des repères ou la transgression inévitable de règles incompatibles?
Dans l'exemple d'un point de départ médical, le cadre habituel de la psychanalyse, telle qu'elle est enseignée dans la formation des instituts, est presque perturbé par les prises en charges institutionnelles, hôpital, centre médico-psychologique ou par la sécurité sociale au cabinet privé des psychiatres. S'y ajoutent les combinaisons pour un même patient de différents type de thérapies psychanalytiques associées à des thérapies de groupe, de couple, de relaxation, etc.
Cette difficulté identitaire, entre deux ou plusieurs cadres de référence, psychanalytique et médical, se répercute sur la relation patientpsychanalyste, notamment lors du premier entretien et le dilemme du patient du choix du thérapeute (et réciproquement). Il est possible qu'un éventuel flottement identitaire du thérapeute influe sur son contre transfert, dès les premières séances.


La difficulté de l'évolution de la pratique.

Argent, feuilles de maladie, plaque, bureau, rendez-vous, secrétariat, courrier et relations médicales: tels sont les éléments du cadre médical qui peuvent être modifiés dans le passage vers un travail d'analyste. Faut-il recevoir en face à face, ou faut-il maintenir un bureau d'écart? Mais les modifications, les erreurs du cadre analytique ne peuvent-elles être des éléments de jeu entre thérapeute et patient, quitte à devoir les analyser en "après coup"? Toujours est-il que chaque séance est un équilibre de cadre précaire, sans référence avec l'analyse habituelle telle qu'elle nous est enseignée. "Qu'en est-il alors de cette image de l'analyste pur: celui qui à force d'épuration, en serait venu à n'être qu'un analyste?... Les conditions des pratiques peuvent toujours exiger des modifications, des aménagements, les appartenances institutionnelles requérir d'autres rôles."[1] L'apport d'une analyse qui serait dite transitionnelle (qui serait une analyse qui prend en compte des modifications de cadre et les analyse et qui a été décrite par José Bleger), est commenté par Didier Anzieu dans "Crise, ruptures et dépassement" [2]: "La difficulté de l'analyse transitionnelle vient de ce que les types de patients auxquels elle s'applique ne sont plus des enfants à qui on pourrait proposer un matériel, mais qu'ils ne savent plus jouer, en tout cas pas à des jeux symboliques". La difficulté de l'établissement du cadre psychanalytique pour un médecin devenant psychanalyste tient donc à deux éléments: d'une part l'identité du médecin et son habitude d'un cadre médical, d'autre part le type de patient qui lui est envoyé. L'objectif peut être de définir, comme dit D. Anzieu, un "cadre prothèse" en respectant les principes énoncés: "transitoire et médiateur". Les débuts des premières analyses peuvent être marqués par une simple difficulté à se taire, à ne pas prendre parti, à ne pas engager un débat, à ne pas justifier une démarche. Il s'agit d'apprendre la passivité, une réceptivité, de se laisser aller à entendre "l'écho contre transférentiel de la passivité chez le patient"[3]. La toute puissance se heurte au parti pris d'écoute neutre et bienveillante analytique, qui peut ressembler à une non puissance. Quand un patient arrive en consultation, il cherche un diagnostic, un traitement, adapté à ses besoins et administré dans le cadre d'une relation où est sous-entendue la connaissance de l'un et l'ignorance de l'autre. Il peut s'agir d'un changement, d'une perte d'un genre de relation aux autres où la connaissance est l'enjeu du dialogue, ceci opposant la psychanalyse à la connaissance: "La psychanalyse ne se préoccupe pas de la connaissance mais de la conscience et de surcroît elle propose une autre lecture de Descartes, une véritable révolte dans le Cogito et dans l'Être... En vertu de l'obligation logique selon laquelle mon rapport à autrui (le récit associatif est adressé à..) est une relation d'être à être, et non de connaissance à connaissance : au plus profond de moimême je dois trouver des raisons de croire à autrui, lequel n'est pas moi, à l'immanence absolue je dois me demander de me jeter dans la transcendance absolue. Tel est le ressort du transfert : non pas un moi à un autre moi (situation médicale de recherche de la connaissance) mais d'un Sujet à l'Etre" dit J. Kristeva [4].


Confrontation identitaire dans la formation du psychanalyste

A chacune des étapes de la formation pour devenir psychanalyste le désir conscient de devenir analyste est susceptible d'être confronté à différents obstacles, anticipés ou actuels, réels ou imaginaires, externes ou internes. Chez le psychanalyste en formation, la confrontation identitaire pourra survenir si sa prétention à devenir analyste à part entière se heurte à la crainte de son insuffisance, et ce d'autant plus que l'idéalisation du but visé, le dévoilement de soi et l'importance de l'appartenance au groupe dans la démarche d'affiliation sont particulièrement marqués. L'entrée dans le cursus représente le moment où il se sera senti prêt à dépasser le conflit entre sur-moi: "-ne sois pas comme ton père" et l'idéal du moi : "-sois comme ton père". L'accès actuellement tardif à la formation rend plus sensible la tension de l'écart perfection-perfectionnement. Ceci concerne les deux versants du cursus: théorique et pratique.
L'enseignement théorique. Le choix de la plupart des écoles psychanalytiques françaises est de laisser une grande liberté aux analystes en formation qui, pour l'essentiel, sont invités à participer aux séminaires et colloques proposés à l'ensemble des membres. Ce choix, qui différencie la formation d'une formation universitaire classique, est justifié par l'affirmation d'une originalité du savoir psychanalytique, irréductible au savoir académique. Cette position était revendiquée par Freud lui-même, ainsi que le rappelle P.-L. Assoun. Pour celui-ci, il y a quelque chose dans le contenu de la psychanalyse qui ne peut être "digéré" par le savoir institué. "La psychanalyse est cette "science du secret" destinée à se rendre publique, à s'insérer dans la scientificité et dans la socialité, mais sans se divulguer."[5]. De fait le néophyte évoque souvent ses difficultés à s'orienter dans le dédale des séminaires, où l'inhibition est ressentie dans nombre d'entre eux, tant il peut avoir le sentiment de pénétrer dans quelque chapelle au discours hermétique. La légitimation du statut "à part" du savoir psychanalytique tient à ce qu'il est toujours référé à l'expérience clinique (on peut citer la "pensée clinique" d'A.Green). On peut s'autoriser les libertés prises avec les modèles académiques de la psychiatrie et de la psychologie universitaires, "scientifiques", d'un côté, et l'adhésion à des écoles, des courants de pensée très marqués par la personnalité de leurs "leaders", qui sans cela pourraient paraître sectaires, d'autre part. Le risque apparaît quand un déséquilibre intervient entre ces trois déterminants de la croyance (évoqués par J-L Donnet dans "Une croyance à l'oeuvre"[6]): la cohérence de la démonstration, l'expérience vécue et enfin la soumission à l'autorité d'un maître. Seul l'effet de contre-poids que tous trois exercent l'un sur l'autre respectivement permet d'éviter les dérives. Il y en a trois que l'on pourrait définir schématiquement ainsi : celle de l'intellectualisation, celle (antagoniste) de la référence à l'ineffable de l'expérience subjective, celle enfin de la secte ou de l'église. Toutes trois peuvent se comprendre comme émancipation d'un fonctionnement mégalomaniaque de la pensée par rapport aux contraintes de la réalité. L'analyste, dans ce contexte, est tenté par une attitude d'"engagement", d'adhésion à ce qu'il peut vivre comme une "cause"; la sincérité de sa "foi" devant compenser les incertitudes de ses lumières. Il s'agirait ici d'une tentative d'éviter la honte d'une confrontation à une insuffisance redoutée.
La supervision Comme pour l'enseignement théorique, mais avec une implication personnelle plus importante, la supervision peut susciter une expérience paradoxale chez l'analyste, que ce soit d'ailleurs dans son cursus de formation initial, ou ultérieurement dans la demande de supervision ponctuelle à un « pair » supposé plus expérimenté: constat d'insuffisance dans sa prétention à mener une cure analytique, sous le regard du superviseur, voire du groupe en supervision collective ; difficultés à réaliser qu'à la suite d'une première réaction par rapport au patient en séance, il renonce à sa liberté de jugement pour tenter de se conformer à l'attente supposée du superviseur . Ce risque est renforcé par la nature qui peut être ambigüe du cadre de la supervision; celui-ci s'apparente par certains côtés au cadre de la cure elle-même (régularité, durée, modalités de paiement avec certains superviseurs, et surtout invitation à une grande liberté associative), alors qu'il a par ailleurs une dimension validante, dont les enjeux sont contradictoires avec le premier aspect. On retrouve ici les difficultés discutées depuis longtemps à propos de l'analyse didactique: par exemple, J.Cournut parle en 1979 de "péché originel théorique"[7] J-L Donnet écrit, lui, en 1983: "Le risque se fait jour, en fonction d'un désir de transmettre et d'un désir d'identification, que l'analyse didactique en vienne à se confondre avec le lieu où, par la force du transfert, la doctrine psychanalytique trouve à combler son manque à convaincre"[8]. Il souligne ainsi que la dimension transférentielle peut favoriser une certaine toute puissance de la pensée, dénégatrice des manques et contradictions de la doctrine. Reste que le risque est bien présent: face à son inexpérience, son manque de connaissances, ses doutes, le "candidat" peut idéaliser le savoir du superviseur, en être accablé de honte, ou espérer s'en imprégner s'il sait se mettre en état de réceptivité suffisante. Mais si cette réceptivité est vécue comme une soumission, c'est un reniement de son idéal de pensée personnelle qui peut survenir. L'intensité des réactions sera à la mesure de l'implication transférentielle du supervisé et contre-transférentielle du superviseur. La confusion entre une relation patient-analyste, et une relation élève-maître, supervisésuperviseur, et aussi de collègue à collègue, peut favoriser un véritable collapsus des différents plans. Lors des nombreux débats sur l'analyse didactique, la possible interférence des deux registres, analytique et institutionnel, a toujours été mise en relation avec le risque de l'arbitraire, l'exercice de la ("toute") puissance.


La répercussion sur la pratique analytique

Vis-à-vis du patient, le dilemme de la pratique par rapport à un idéal psychanalytique se situe à des niveaux variables. Le patient peut-il bénéficier avec la même personne d'une analyse malgré son passé en psychothérapie ou en consultation avec elle? Et s'il prend des psychotropes? La prise en compte des éléments psychiques dans la relation, même la plus médicalisée, contribue désormais à l'élaboration d'une culpabilité dans la prise en charge de l'individu dans sa dualité soma et psychisme. La solution est-elle de séparer complètement les patients que l'on traite médicalement et ceux que l'on analyse? Le soin, la prescription de médicaments entre dans le cadre de l'"agi" en psychanalyse, et on parle même d'une "psychopathologie de la prescription de psychotropes"[9] plaçant le médicament au rang de "fétiche," de "corps étranger". Mais ne serait-ce pas une première possibilité d'alliance thérapeutique, comme un réel objet transitionnel, voire un jeu au sein de la relation psychothérapeutique? Dans "Le théâtre du corps", J. McDougall[10] présente le corps comme une métaphore, les symptômes physiques comme des rêves archaïques, le corps pouvant être un lieu transitionnel. L'"assouplissement" de la pratique passera alors par l'essai de mise en mots des symptômes somatiques, des consultations — mots écrits parlés, retranscrits dans les supervisions, dans les séminaires, et dans les textes écrits [11]. A l'inverse de la culpabilité, l'analyse personnelle puis la formation analytique peuvent être considérées comme ouvrant des horizons dans l'approche des patients somatiques, borderline ou psychotiques, comme le souligne Bokanowski[12]. L'écriture et la mise en commun au sein d'un groupe institutionnel de psychanalystes de ces interrogations est d'élaborer la diversité des relations psychanalytiques et de former un nouveau cadre interne de référence pour la psychanalyse qui nous ressemble et convient à notre époque.
La culpabilité et la honte, ressenties par l'élève où le candidat seront autant de déterminants pour les analyses futures. Comment en effet gérer cette culpabilité par rapport aux patients demandant un traitement au sens large, et adressés sans orientation de technique.
Les adaptations du cadre ne pourront être mises en place dans ce contexte que dans la mesure où l'analyste a pu sortir de l'"idéologie" où il se trouve, que ce soit idéologie scientifique où tout est médical ou génétique (tocs, tics, autisme, hyperactivité, dépression mélancolique ou non), mais aussi idéologie psychiatrique, (ce patient doit être institutionnalisé, traité par des médicaments), psychanalytique.


Soigner?

A propos de l'opportunité du terme maladie mentale, "les bouleversements de la psychiatrie n'ont pas fait disparaître toute trace de l'idéologie primitive, et ce d'autant plus que certains malades sont réellement plus difficiles à supporter que d'autres, et sont ressentis comme "mauvais" par ceux qui doivent s'en occuper. Tant qu'on a pas renoncé à l'idée de soigner, on risque toujours d'en vouloir à ceux qui ne se laissent pas guérir." (R. Diatkine, 29ème congrès des langues romanes, Lisbonne 1968, repris par Racamier, le "psychanalyste sans divan" Il ne faudrait pas que cette déception du mauvais patient soit porteuse de honte de ne pas avoir soigné, et secondairement pour le patient, de réaction thérapeutique négative. Certains patients arrivent au divan avec une demande non médicale, quasi intellectuel, parfois après être passés sur un divan lacanien. Ils ne "comprennent pas" le transfert, ne le supportent, d'autant moins qu'ils ont connu autre chose, parfois plus sécurisant, d'ailleurs le rattrapage se fait par le je ne comprends pas, rationnalisation sécurisante, car y a-t-il besoin de comprendre?

"Laissons les autres plaisanter sur la bonté et la souffrance humaine. Parce que nous sommes médecins, nous avons à soigner ceux qui souffrent et qui demandent notre aide et n'avons aucune honte à les considérer comme des malades, car il n'y a aucun sadisme, ni aucune volonté de puissance dans un rapport où la situation de chacun est bien définie". (R. Diatkine). N'y a-t-il pas là une idée de notre difficulté à être?
Passés du divan à derrière le divan, notre place est-elle aujourd'hui bien définie? L'entretien de l'association libre par la supervision conforte le flou dans la définition de notre rôle, soigné ou soignant? Ceci étant propre aux écoles freudiennes, et à l'analyse du transfert. La discussion sur ce que nous sommes lors de la séance, soigné ou soignant, analysé et/ou analyste laisse la possibilité d'une analyse continue de notre contretransfert et crée la psychanalyse comme science de la subjectivité.


REFERENCES

[1] MAUGER J., MONETTE L., "Pure culture" in L'idéal transmis. 60ème congrès des psychanalystes de langue française, Bulletin de la société psychanalytique de Paris, PUF, 2000.
[2] ANZIEU D., "La démarche de l'analyse transitionnelle en psychanalyse individuelle" in Crise, ruptures et dépassement, R. Kaes et coll., Dunod, 1979.
[3] SANCHEZ CARDENAS M., "L'echo contre transférentiel de la passivité chez le patient", in 59ème congrès des psychanalystes de langue française. Enjeux de la passivité, Bulletin de la société psychanalytique de Paris, PUF, 1999.
[4] KRISTEVA J., Psychanalyse, neurosciences, cognitivisme, débats de psychanalyse, RFP, 1996.
[5] ASSOUN P-L., Psychanalyse, PUF, 1997, p.11-12.
[6] DONNET J-L., Le divan bien tempéré, PUF, 1995, p.51-52.
[7] COURNUT J., "L'analyse dite didactique", La transmission de la psychanalyse, RFP, 1979-2, p.244.
[8] DONNET J-L., "Analyse indéfinie et analyse indéfinissable. A propos de la deuxième règle fondamentale", in Transmission de la psychanalyse, RFP, n°spécial congrès, 1984-1, p.276.
[9] ODIER B., "Psychopathologie de la prescription quotidienne de psychotropes", Les psychotropes sur le divan, R.F.P., 2002, tome LXVI, pp541-548.
[10] MC DOUGALL J., Théâtre du corps N.R.F., Gallimard, Connaissance de l'Inconscient, 1989.
[11] M. WINCKLER, En soignant en écrivant, Montpellier, Indigènes, 2000.
[12] BOKANOWSKI T., "La dimension de l'écoute psychanalytique dans la pratique psychiatrique" in Sur le divan, R.F.P., 2002, pp. 491-510.