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Revista Romana de Psihanaliza
Publicatie a Societatii Romane de Psihanaliza, Grup de Studiu IPA

 

LA HAINE DE SOI CHEZ LES ADOLESCENTS

Prof. François Ladame

 

Introduction

Pendant l’adolescence, la haine de soi s’exprime préférentiellement par une haine du corps parce que celui-ci a un statut d’extraterritorialité et sert d’écran de projection. De manière générale, les vicissitudes de la relation de l’adolescent avec son corps jouent un rôle déterminant dans le développement normal ou pathologique à cet âge de la vie. L’appropriation d’un corps sexuellement mature d’homme ou de femme est indispensable pour l’achèvement de la construction identitaire (ou du processus de subjectivation), au même titre que l’appropriation de l’activité de pensée et des mouvements pulsionnels.
Nous sommes redevables à nos collègues anglais, Moses et Eglé Laufer, d’avoir souligné sans relâche, depuis quarante ans, la spécificité de la place du corps à l’adolescence et l’importance de l’intégration du corps génital dans la vie psychique de l’adolescent. La relation originaire de la mère avec le corps du jeune enfant et la relation de ce dernier avec le corps de sa mère influent sur la qualité de la relation que le sujet établira avec son corps tout au long de sa vie. La qualité de la relation mère-enfant influence la résolution du complexe d’OEdipe dans l’enfance et se répercute ensuite sur le sentiment de l’adolescent que son corps lui appartient en propre.
Sauf à décider de s’en tenir à la simple description de symptômes agis ou de comportements, je ne pense pas possible de donner un sens à la haine de soi - ou haine de son corps - sans la considérer comme un élément d’un ensemble et sans chercher à l’inscrire dans la complexité du travail de construction identitaire en cours. C’est pourquoi, en plus de la place du corps, je vais prendre en considération dans ma présentation un certain nombre de variables, notamment:
- la peur de la passivité et/ou de la passivation,
- le lien entre le narcissisme et la haine (ou « aggression » au sens plus large que lui donne la littérature psychanalytique anglo-saxonne),
- la fonction de l’objet,
- le traumatique,
- l’action d’essai, l’épreuve de réalité et la place de l’hallucinatoire.
Schématiquement, je propose de considérer deux cas de figure. Dans le premier cas, la haine découlerait de la présence - perçue sinon déjà représentée - d’un corps qui n’est pas conforme au corps « idéal », mais sans que le processus de liaison - déliaison - reliaison soit nécessairement atteint. La haine est inscrite dans une conflictualité amour/haine normale, propice au compromis. Dans le second cas, cette haine serait déjà l’expression d’un glissement du côté du « négatif » et de la destructivité, laissant le champ libre à l’activité de déliaison. La présence d’une idéalisation défensive et pathologique du corps impubère auquel l’adolescent ne peut pas renoncer pourrait figurer le point de bascule entre ces deux opposés.

La place du corps

Tant que le travail d’appropriation du corps n’est pas achevé, le corps garde un statut d’extraterritorialité, à la fois « moi » et « non-moi », qui lui permet de fonctionner comme écran de projection entre le sujet et le monde extérieur. Réceptacle de la part de mauvaiseté qui n’est pas purement et simplement projetée sur le monde extérieur, il protège du même coup le psychisme. La haine du corps et les éventuelles attaques au corps qui l’accompagnent peuvent être transitoires. Mais, avant de se réjouir trop vite à l’idée qu’il puisse s’agir de manifestations bénignes, faut-il encore que le clinicien se soit assuré de la disponibilité psychique de l’action d’essai (auon d’essai (au sens que Freud a donné à ce concept, c’est-à-dire une « action » dans la seule pensée, un semblant d’action1) et de son lien dialectique avec l’expérimentation. L’action d’essai repose sur l’activité de rêverie, sur l’hallucinatoire. La possibilité de s’imaginer agir évite de s’exposer au danger de se brûler inutilement les doigts. Or, beaucoup d’adolescents psychiquement malades sont privés de cette précieuse ressource, qui nécessite par ailleurs l’épreuve de réalité. Ils sont dès lors contraints d’agir pour de vrai, parfois de façon déjà compulsive, sans maîtrise sur leurs actes, et sont &agd’avoir basculé du côté de la destructivité, du négatif et de la déliaison.té, du négatif et de la déliaison.
La question de l’intégration d’un corps sexué d’homme ou de femme (par opposition au cramponnement à l’image du corps idéalisé impubère) doit être considérée sous l’angle du renoncement possible ou impossible à la mégalomanie infantile. Ce « deuil », seul à même de permettre l’assomption du statut de créature finie, propre à l’être humain, met par ailleurs sous tension la tolérance à la frustration et interroge la solidité des assises narcissiques. À l’inverse, l’absence de renoncement à la mégalomanie infantile offre l’avantage de préserver l’illusion d’appartenir au monde des créatures infinies.

La peur de la passivité et/ou de la passivation

La réflexion ne peut pas s’arrêter à la seule question de l’intégration du corps sexué d’homme ou de femme. Elle doit s’étendre à l’enjeu qui la sous-tend, le passage de l’autoérotisme infantile à la sexualité adulte, dont les difficultés sont souvent sous-estimées. En quelques mots, je rappelle que cet enjeu implique l’objet du désir de la sexualité adulte, objet par essence non maîtrisable dès lors qu’il est différent et différencié du sujet. Confronté au dilemme d’un objet qui n’est plus consubstantiel comme il l’était au temps de l’autoérotisme infantile, l’adolescent, en particulier quand son narcissisme est très fragilisé, va s’en prendre à son corps et lui attribuer la responsabilité aussi bien de son désir (le désir embrase le corps) que de la non-maîtrise de l’objet de son désir. On pourrait dire que le désir sexuel fait perdre la tête à l’adolescent, mais que celui-ci a néanmoins le sentiment que c’est son corps qui le lui impose et le met dans une position passive devant ses demandes. Toujours chez les adolescents les plus fragiles, cette passivité ne s’inscrit pas dans un conflit normal entre activité et passivité. Elle s’apparente à une véritable « passivation », une reddition source de sentiments d’impuissance. Eglé Laufer a décrit cette évolution de façon très convaincante dans un article de 19962. Quand bien même les remaniements de la puberté sont inévitablement vécus par l’adolescent comme un phénomène qui échappe à son contrôle, le processus évolutif doit normalement lui permettre de découvrir des tonalités différentes de passivité et permettre à celle-ci de s’organiser autour du couple activité/passivité. Dans les situations moins heureuses, le vécu d’impuissance est persistant. Pour tenter de se soustraire au sentiment de soumission que lui impose son corps et retrouver une illusion de maîtrise omnipotente, l’adolescent n’a guère d’autre recours que la mise en acte.
Ce vécu d’impuissance, cette « contrainte » à la passivité sont incompatibles avec la sexualité adulte, avec une passivité résultant d’un choix actif et d’un désir, une passivité vécue du côté de la satisfaction, du plaisir, qui implique une intégration nouvelle du conflit entre activité et passivité. L’activité n’est plus le privilège de la mère phallique à laquelle l’enfant offrait son corps pour nourrir une illusion d’omnipotence dans une union narcissique avec elle.
Quand ces changements sont entravés, l’adolescent se sent contraint à se soumettre à des demandes qui le laissent démuni et sans choix. La haine de soi - haine du corps - naît de cette configuration. L’adolescent est dans’adolescent est dans l’obligation de lutter férocement contre cette soumission passive par des attaques compulsives à son corps haï. C’est son ultime recours pour se sentir actif.
Je me rallie à l’idée d’Eglé Laufer que la relation à la mère prégénitale et à son corps doit avoir été « suffisamment bonne » pour permettre à la passivité de s’organiser dans le registre du désir.3 Pour Eglé Laufer, les traces mnésiques de l’expérience affective du corps de l’infans en relationns en relation avec sa mère comme de sa relation avec le corps maternel jouent un rôle déterminant. Les aspects négatifs de cette expérience, s’ils sont clivés du corps érotique interne et projetés, sont susceptibles d’altérer profondément le lien avec la réalité extérieure, y compris avec le corps sexué d’homme ou de femme hérité de la puberté qui sert d’écran de projection à l’adolescent.
L’appropriation d’un corps sexuellement mature signe la perte irrémédiable de la relation d’union originaire avec la mère primitive. Elle balaie l’idéalisation de l’image du corps construite autour du fantasme omnipotentipotent de fusion avec le corps idéalisé de la mère primitive. Au premier temps de la résolution du complexe d’OEdipe dans l’enfance, ce fantasme omnipotent avait pu être maintenu comme défense contre les aspects négatifs de l’expérience affective originaire entre le corps du bébé et le maternel. Dès lors, le corps sexuellement mature, à défaut d’être dénié, ne peut qu’être haï, puisqu’il est vécu comme le fauteur de troubles, le casseur ne peut qu’être haï, puisqu’il est vécu comme le fauteur de troubles, le casseur d’illusion, coupable d’avoir mis un terme à l’organisation défensive qui avait traversé la période de latence et tenu jusqu’à la puberté. Cette stratégie défensive avait certes eu un prix, celui d’empêcher pendant la latence un début d’investissement narcissique d’un corps propre, indépendant de la mère, mais son effondrement laisse maintenant le champ libre à la haine du corps d’homme ou de femme, à la haine de soi.
Je pense que ce serait une erreur de sous-estimer la menace narcissique et la portée traumatique du vécu de passivation que j’ai décrit. Pour moi,acl’idée de Ferenczi selon laquelle « l’autodestruction ... vaut mieux que de supporter en silence »4 trouve tout son sens dans ce contexte. Le traumatique,n sens dans ce contexte. Le traumatique, faut-il le rappeler, se caractérise par l’affaissement de l’organisation topique de l’appareil psychique et la confusion des catégories de la réalité et du temps, À ce stade, la haine devient pulsion brute, déliée, au-delà duée, au-delà du principe de plaisir, sans autre fin que sa décharge. Elle est destructivité pure. Dans ce cas de figure où l’état traumatique a pris l’ascendant sur le fonctionnement psychique et laisse le champ libre à l’activité de déliaison, l’opposition que j’ai proposée en préambule entre une « haine » encore inscrite au sein du processus de liaison - déliaison - reliaison et d’une conflictualité amour/haine et une « haine » déliée n’a plus sa raison d’être.

Rita: notation clinique

Avant de poursuivre ces réflexions théoriques, je souhaiterais introduire une courte notation clinique et parler de Rita, une jeune fille de 14 ans qui a frôlé la mort à plusieurs reprises quand elle était gravement anorexique, une jeune fille qui aurait pu être morte.5 Ce qui m’avait beaucoup frappé à l’époque, c’est la frénésie que mettait cette adolescente à contrôler l’incontrôlable. Une fois sortie de la zone de grand danger vital, le cérémonial de la pesée la plongeait répétitivement dans d’épouvantables affres. L’idée que le verdict puisse s’écarter de dix grammes - en plus ou en moins - du poids qu’elle s’était fixé était pour elle aussi intolérable que terrifiant. Audelà du rituel de la balance, sur lequel elle tentait d’exercer un contrôle, la vraie terreur de Rita était liée à la perspective que son corps se mette à bouger et la contraigne à se sentir passive, comme je l’ai évoqué plus haut. L’approche de la puberté avait saisi Rita d’effroi, incapable qu’elle était d’entrevoir autre chose que la perte irrémédiable de positions infantiles sécurisantes parce que connues et éprouvées, et toutes pétries de ses idéaux infantiles mégalomaniaques. La seule solution à sa disposition avait été une stratégie de défense par immobilisation, en empêchant de bouger ce qui doit normalement bouger, en figeant tout, y compris le temps. Hélas, le recours à des mécanismes de défense si drastiques revient à brider la vie même et à laisser toute la place à l’entropie. Figer la vie ne stoppe pas la mort ! En effet, à la place de l’oscillation normale à l’adolescence entre progression et régression, c’est souvent un véritable mouvement contre-évolutif qui se met en place: un travail du négatif substitueatle signe « moins » au signe « plus » et conduit à la déconstruction d’uno; et conduit à la déconstruction d’un système qui était organisé du côté de la vie. Pour ne pas laisser de place au hasard, à l’aléatoire, le silence de la mort devient alors investi de plus de valeur que le bruit et les incertitudes de la vie.
Comment comprendre que des adolescents comme Rita soient conduits à sacrifier la vie au profit des forces de destruction ? Comme je l’ai déjà souligné, invoquer la seule haine de soi, quand bien même elle est présente, réduirait les choses à leur dimension symptomatique et ferait fi de la complexité psychopathologique. Il est temps de s’avancer un peu plus du côté du narcissisme et de tisser des liens entre narcissisme et traumatisme.

Le lien entre le narcissisme et la haine

Comme n’importe quel adolescent, Rita s’est trouvée narcissiquement fragilisée par l’approche de la puberté, mais, à la différence de la plupart d’entre eux, elle n’a pas été à même de le supporter. Pour elle, depuis sa prime enfance, tout avait « roulé » jusqu’au moment où, sportive d’élite, elle n’a pas été sélectionnée dans l’équipe nationale où elle était sûre et certaine d’accéder, car elle comptait sur cette promotion pour lui ouvrir les portes de la sélection pour les prochains Jeux Olympiques. Rétrospectivement, j’ai eu le sentiment que Rita avait été confrontée, pour la première fois de sa vie, à cette banale évidence qu’il ne suffit pas de vouloir très fort une chose pour que celle-ci arrive. En d’autres mots, sa tolérance à la frustration était fort modeste et n’avait été en rien renforcée pendant la période de latence pour lui permettre de supporter le coup de boutoir de la puberté. L’épreuve de réalité aurait dû étendre son influence sur le monde réel, mais l’apparente bonne adaptation de Rita reposait en fait bien davantage sur la pensée magique que sur une appréhension un tant soit peu réaliste du monde extérieur. Sa fragilité narcissique préexistait à l’adolescence,te;existait à l’adolescence, même si elle ne sautait pas aux yeux, et a entraîné une débâcle précoce à l’arrivée de la puberté. Sa non-sélection dans l’équipe nationale où elle était convaincue d’entrer a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase.
L’effondrement narcissique et la menace de perte d’identité suffisent-ils à rendre compte de l’extraordinaire gravité du tableau clinique présenté par Rita, de l’installation de cette anorexie mentale dont elle aurait pu mourir? Je ne le pense pas, sans quoi les manifestations cliniques seraient vraisemblablement restées davantage dans le registre de la dépression et de symptômes de maltraitance discrets. Comment expliquer alors cette dérive vers le négatif, vers la destructivitéacute; ? Une particularité du narcissisme en déroute est sa propension à opérer un renversement de signe. Le narcissisme sain ou normal traduit la capacité d’éprouver un renforcement de sa propre valeur à partir d’investissements marqués du signe « plus », autrement dit d’investissements au service des forces de vie, au service de l’Éros freudien. Avant son effondrement, Rita, par exemple, retirait un indéniable sentiment de valeur personnelle de ses performances sportives investies comme une source de gratification narcissique. Mais ce même narcissisme peut devenir pathologique au point de tirer satisfaction de ce qui a pour caractéristique le signe « moins », de ce qui est du côté de la déconstruction, à commencer par la sienne propre. Tout se passe alors comme si l’essentiel était le « triomphe » narcissique, l’affirmation de son absolue suprématie, sans considération aucune pour le sujet ni pour l’objet. À ce stade, triomphe narcissique et déliaison pulsionnelle ne font plus qu’un. La mort est investie d’une valeur positive non parce qu’elle pourrait ouvrir les portes du paradis, mais parce qu’elle est la preuve du néant. Je paraphrase quelque peu l’état d’esprit de Rita à cette époqlui prêtant les pensées suivantes : « si je meurs, le monde meurt. À défaut de pouvoir détruire le monde qui m’a frustrée, je me détruis moi. C’est plus simple, et le résultat est le même ».s simple, et le résultat est le même ».
Cette paraphrase a une implication importante : la cible de la haine, c’est bien soi, et cette présentation concerne la haine de soi, mais « soi » c’est aussi l’autre, confondu avec soi, vécu dans sa consubstantialité. Haïr l’objet et se haïr, c’est le même combat. Une fois que la déliaison a laissé le champ libre aux pulsions non liées, l’acharnement à se détruire n’est pas différencié de l’acharnement à détruire l’autre en soi.
Il n’en reste pas moins que l’hétérogénéité fréquente du fonctionnement psychique humain peut laisser place à d’autres configurations à côté de ce montage psychopathologique redoutable. D’où l’importance de tenir compte de la place que l’objet peut avoir par ailleurs. Si Rita a pu être sauvée de la mort et accepter d’être traitée, c’est bien qu’en dépit des réactions thérapeutiques négatives qu’elle a développées elle avait conservé une appétence objectale et que la relation à l’objet n’était pas (ou n’était pas encore ?) dans un total antagonisme avec ses besoins narcissiques.
La corrélation que j’établis entre état traumatique et déliaison fait appel au facteur quantitatif de préférence au facteur qualitatif et s’inscritf et s’inscrit dans la continuité d’Analyse avec fin, analyse sans fin.ns fin.6 Dans ce texte, Freud souligne l’importance de la destructivité comme facteur de résistance, à l’oeuvre notamment dans le masochisme et la réaction thérapeunégative, et de la déliaison pulsionnelle. Il se réfère à Empédocle poureamettre en opposition l’Éros, qui a pour fonction de créer par liaison l’Éros, qui a pour fonction de créer par liaison d’éléments simples deet la destructivité, qui défait ces mêmes unités et détruit les structures auxquellesute;, qui défait ces mêmes unités et détruit les structures auxquelles elles ont donné vie (p. 246).
Deux points soulignés par Freud doivent retenir particulièrement notre attention par rapport à la question de la haine de soi à l’adolescence : la puberté est une période de la vie humaine où la pulsionnalité subit unulsionnalité subit un accroissement particulier (p. 226). Ce facteur quantitatif met en danger l’organisation défensive et joue un rôle majeur dans le déclenchement des maladies psychiques. Freud regrette au passage d’avoir négligé le point de vue économique par rapport aux points de vue dynamique etport aux points de vue dynamique et topique et, pour décrire la menace qui pèse sur le moi et les mécanismes de défense, il propose la métaphore des digues qui doien urgence face à la montée irrésistible des eaux. Le traumatisme, c’estte;e irrésistible des eaux. Le traumatisme, c’est l’échec de la tentative d’endiguer cliaison. Les pulsions non liées débordent et, à défaut de pouvoir être liées, non liées débordent et, à défaut de pouvoir être liées, laissent le champ libre à la destructivité, à une haine de soi qui mène à l’anéantissement de soi.
En relisant le texte de Freud pour ce Congrès, je me suis demandé dans quelle mesure il ne convenait pas d’envisager un troisième cas de figure en plus des deux formes de haine que j’ai schématiquement opposées dans mon préambule, l’une faisant la part belle à l’activité de liaison - déliaison - reliaison, l’autre à la déliaison et à la destructivité pure. Cette troisième forme pourrait être considérée comme une forme de liaison a minima, faisant office de protection contre le risque de dissolution de toutes les liaisons existantes, qui signifierait l’annihilation de l’être. En admettant l’hypothèse qu’elle préserve malgré tout de quelque chose de pire encore, l’existence de cette forme de haine expliquerait que, chez certains de nos patients, haine de soi et masochisme constituent des « rocs » et mettent en échec tous les efforts thérapeutiques pour les réduire.

Pour conclure

J’ai évoqué, mais sans développer davantage, une forme de haine de soi inscrite dans une conflictualité amour/haine et une activité préservée de liaison - déliaison - reliaison. Cette haine de soi ne devrait pas nous préoccuper particulièrement n’était qu’il est question d’adolescents et qu’à cette âge de la vie le facteur quantitatif et le traumatique sont à risque de faire basculer le fonctionnement psychique du côté de la déliaison. Le champ est alors libre pour une forme de haine de soi mue par la destructivité et visant à l’anéantissement de soi.
Pour donner un sens à la haine de soi et évaluer le risque de glissement de la première à cette deuxième forme de haine, il est indispensable d’élargir le champ de compréhension et de prendre en compte les différentes variables sur lesquelles je me suis arrêté : l’idéalisation du corps impubère comme défense contre l’appropriation du corps sexué d’homme ou de femme, la fragilité narcissique préexistant à la puberté, la difficulté voire l’impossibilité de faire le deuil de la mégalomanie infantile, la contrainte à la passivité attribuée au corps génital qui est dès lors haï.
Enfin, j’ai évoqué l’hypothèse d’une forme de haine de soi comme forme de liaison pulsionnelle a minima protégeant contre le risque plus grave de dissolution de l’être mais constituant un « roc » thérapeutique dans une alliance entre narcissisme et masochisme. Cette alliance pourrait s’exprimer par la formule « je me hais et je m’attaque, donc je suis ». Fonctionnant comme une prothèse identitaire, elle scellerait aussi la terminaison pathologique, éventuellement prématurée, du processus évolutif de l’adolescence.


[1]Freud S [1933a]. Nouvelle suite des leçons d’introduction à la psychanalyse, 32e leçon, Oeuvres complètes de psychanalyse XIX, Paris, PUF, 1995 : « La pensée est une action àe;e est une action à titre d’épreuve avec de petites quantités d’énergie... » (p. 173).s quantités d’énergie... » (p. 173).
[2]Laufer E. The role of passivity in the relationship to the body during adolescence, Psychoanalytic Study of the Child, 1996, 51, p. 348-364.
[3]Laufer E. Le corps comme objet interne, Adolescence, 2005, 23, p. 363-379.
[4]Ferenczi S [1931]. Traumatisme et angoisse, Psychanalyse 4, Paris, Payot, 1982, p. 290-291.
[5]Ladame F, Les éternels adolescents. Comment devenir adulte, Paris, Odile Jacob, 2003b, 2003 (réédition « Poches », 2005).
[6]Freud S [1937c], Analysis terminable and interminable, Standard Edition XXIII, London, Hogarth Press, 1964, p. 216-253.


Discussion sur la conférence de François Ladame

Daniela Luca

„Je me haïs, donc je suis” ou
sur la destructivité comme marque identitaire à l’adolescence

En écoutant la polyphonie pulsionnelle et affective des adolescents, François Ladame nous amène à réfléchir, sans oublier et surtout sans mettre à l’écart, l’adolescence comme processus douloureux et traumatique, autant pour la psyché que pour le corps, pour soi-même/le Moi que pour l’autre/l’objet, surtout que ce Moi-ci est déjà un autre, un objet interne.
La fragilité narcissique, la confusion identitaire et sexuelle, la déliaison en oeuvre, le masochisme mortifère (Benno Rosenberg), le narcissisme de mort (André Green) fondent les hypothèses de François Ladame sur la haine de soi de l’adolescent comme une haine profondément destructrice, annihilante, anéantissante. La détresse indicible, la souffrance du corps, du moi-corps, l’auto-maltraitance comme forme pour se connaître en tant que sujet vivant, différent, sont des vécus-limites qui nous confrontent avec nos propres limites, nous mettant en échec, oui, comme analystes, comme parents, comme tous ceux qui accompagnent les adolescents dans leur processus de maturation.
Le défaut de liaison soma – psyché, comme le souligne dans cette conférence Mr Ladame, est aussi un défaut affectif primaire, dans la relation précoce mère – enfant. Sur la scène de l’adolescence, le corps sexué va rejouer les premiers échecs d’élaboration de la violence, de la haine, du traumatique. « Le vertige de la passivation » (André Green, La folie privée)n, La folie privée) transporte l’adolescent sur la dialectique impuissance - omnipotence, une lutte « sans cesse », qui se donne au prix de la vie psychique.
On ne peut donc pas parler d’une danse Eros – Thanatos ; on parle plutôt d’un triomphe du thanatos, si la déliaison n’est pas suivie par la reliason des pulsions. C’est ici que François Ladame, dans la lignée de Laufer et Moses, parle de l’importance de l’objet (l’émergence de l’objet sexuel). Et nous pouvons ajouter aussi, dans ce contexte, la conceptualisation de Michel Vincent sur les « positions psychiques à l’adolescence » : le chaos pubertaire, la position narcissique centrale, la redécouverte de l’objet).
L’illustration clinique – Rita – vient confirmer une fois de plus cette violence interne, envers soi-même et envers les objets internes, une violence éffractante, destructive, qui déstabilise les mécanismes de défenses, qui laisse le moi démuni et en souffrance pour se faire entendre par l’autre (mère, analyste…) Rita n’est plus un « être » ; n’est plus une fille ; elle n’est qu’un corps suspendu entre un corps idéal, narcissiquement vécu et investi, et un corps haït pour son impuissance. Un corps attaqué, violenté, maltraité pour s’exprimer, pour s’affirmer, pour se différencier, pour se sentir en tant que « prothèse identitaire ».
Je me demande, comme thérapeute qui travaille depuis 10 ans avec des adolescents en souffrance, et je pose la question à Mr François Ladame, si ce grave trouble psychique (l’anorexie) de Rita, à la limite de la psychose, à la limite du suicide, est la seule forme/solution possible pour maîtriser la « destructivité pure », « la haine pure », alors comment on peut survivre (dans le sens winnicottien du terme), comme analyste, dans la relation transfero-contretransferentielle, à cette déliaison atroce, à ce mal qui dépasse toutes les limites. S’agit-il de notre narcissisme de vie et/ou de notre masochisme de vie qui vont se mettre en oeuvre pour pouvoir soutenir (holding) les attaques violentes, les passages à l’acte, les vagues de la haine, l’effondrement psychotique d’adolescent?
Et, pour conclure cette brève discussion, j’aimerais reprendre la notion d’André Green, « le temps éclaté » / « moi éclaté » pour souligner une fois de plus ce que François Ladame nous a apporté aujourd’hui, par ses réfections théoriques mais aussi par son illustration clinique : le corps et la psyché de l’adolescent, avec leur fragilité narcissique, sont cassables, ils peuvent éclater à chaque seconde, sous l’impact de la haine, mais aussi de l’amour, car dans l’adolescence les deux sont intensément violents, traumatiques et destructeurs.
Mes remerciements à Mr François Ladame pour cette conférence tellement enrichissante pour notre clinique avec les adolescents.