

Publicatii
Revista Romana de Psihanaliza
Publicatie a Societatii Romane de Psihanaliza,
Grup de Studiu IPA
LA HAINE EST-ELLE
UN AFFECT EXCLUSIVEMENT NEGATIF?
POLITIQUES DU MEPRIS
ET EXPRESSION PUBLIQUE
(Quelques apories odiologiques)
Bogdan Ghiu
« Le terme haine n’est pas purement descriptif, mais intrinsèquement
évaluatif et négatif ; il est exclu qu’il y ait de bonnes
haines ou qu’il soit bon d’être haineux, en vertu de ces propriétés
‘morales’ du terme haine.
Haïr est une relation directe à l’existence d’autrui, et non une
certaine attitude à l’égard d’autrui sous une ou plusieurs descriptions.
Si l’on juge que le haineux est mauvais, ce n’est pas du tout parce
que ses croyances ou ses comportements sont irrationnels. »
RUWEN OGIEN, Un portrait logique et moral
de la haine, Éditions de l’Éclat, 1993
La vie sans affects
Les affects reviennent. Non pas au sens qu’ils auraient disparu de la vie
réelle des hommes, mais au sens ou un canon idéologique dominant,
exprimé en même temps, en un premier temps et de temps en temps,
comme discours explicite, mais surtout comme norme implicite, comme
lapsus plus ou moins programmé, à la fois philosophique, sociologique,
clinique et surtout politique, les auraient fait tacitement disparaître, en
les disqualifiant, en les marginalisant, en tentant de les exclure du champ
du discours et de la discussion, de nous les faire oublier. Un lourd
silence, un long non-discours a pesé sur les affects dans la postmodernité
immédiate.
Et même ce qu’on pourrait appeler une dissuasion aux affects, une désaffection
des affects.
Les affects, en général, sont devenus mauvais, répugnants, ou tout au
moins contre-indiqués, touchés, en fait, d’un des principaux interdits implicites
de la vie soi-disant postmoderne. La vie sans affects, ou une vie postaffects,
sans corps et sans (trop d’)émotions, sans labilité, sans oscillations,
une vie saine et sauve d’affects, voila ce que nous nous sommes promis et
fait croire concernant nos existences privées et publiques. L’idéal d’une vie
parfaitement rationnelle, sans affects, a même touché la soi-disant sphère
privée, marquant une rationalisation avancée, aberrante, de l’intimité
même.
Les affects, en général, sont le grand refoulé de la postmodernité immédiate.
Juste après la guerre, et je parle ici de la deuxième guerre mondiale,
le besoin inconditionnel de paix : l’humanité ne s’est plus permis que des
affects positifs moyens, diminués, le bonheur envisagé, justement, comme
apaisement, comme neutralisation des affects. La capacité de collectivisation,
de massification et de manipulation d’affects extrêmes, fait que l’«
extrémisation » des affects conduit, paraît-il, à un effacement de la différence
entre les bons et les mauvais affects, a déplacé le clivage, la limite, la
ligne de bordure entre le bon et le mauvais, le licite et le dangereux, en
englobant tous les affects sous le même chapeau du péril à exclure, à éviter
à tout prix : les affects encouragés, permis, manifestent, parait-il, la tendance
de verser les uns dans les autres. C’est justement l’intensité qui fait la
différence, qui mêle les affects, qui les fait tourner, tous, pour le pire. Et
alors, bonne la vie , la vie rationnelle, la vie contrôlable est la vie sans aucun
affect, ou tout au plus avec des affects modérés, affaiblis, dissous dans une
« affectivité » générale. La guerre des affects, dans tous les sens de cette
expression, a été déclarée politiquement incorrecte, l’ennemi publique et
intime numéro 1.
Retour au rationalisme ? Haine et raison
Mais voilà que les affects reviennent ! Non pas dans le sens qu’ils
n’auraient jamais disparu, mais dans le sens qu’on recommence à parler
d’eux. Il y avait déjà longtemps qu’on ne parlait plus, dans aucun registre,
de passions. Avant même que les affects soient identifiés avec la guerre, les
passions, la notion même de passion avait été expurgée des discours occidentaux.
Mais par la suite, les affects eux-mêmes, qui avaient remplacé les
passions, avaient subi le même sort queces dernières.
Le XXème siècle a été le siècle des passions, le siècle des guerres des
passions. Après quoi, la paix a été identifiée avec le manque d’affects, ou
d’expressions des affects. Maintenant, de plus en plus d’analystes de la
vie quotidienne dans la postmodernité avancée, philosophes, sociologues
ou autres, recommencent de nouveau à parler des affects, à les thématiser,
à les prendre en compte, à leur faire place dans les discours, à
leur accorder la dignité philosophique qu’ils méritent. Tout au long de
cette parenthèse historique dans la considération des affects, la psychanalyse
et les sciences thérapeutiques, en général, ont été, probablement,
les seules, et elles sont restées totalement seules à traiter les affects et des
affects, dans la discrétion et la marginalité imposées par le canon social
dominant, ce qui a déterminé à la fois leur succès marginal et l’aura
mystérieuse d’une familiarité dangereuse, souterraine, avec le trouble
que représente la vie des affects en général, c’est-à-dire la vie en tant
que telle.
Avec la fin de ce silence, de ce lapsus autoimposé en ce qui concerne les
affects, on sort, momentanément au moins, de l’époque de la fausse rationalité,
de la rationalité « scientifique » irrationnelle, de la rationalité
simulée et par simulation techno-automatique qui était, en fait, un symptôme
de la même maladie de la modernité qui avait conduit à l’« extrémisation
» des affects par une contre-passion, par une « dé-passionnarisation
» des affects. On retrouve, ainsi, au moins pour un moment, pour un répit
dans l’aveuglement, le climat équilibré des débuts du rationalisme européen,
où les affects, loin d’être exclus, étaient pris en compte et analysés.
Redevient-on pour autant philosophes par ce retour de la discussion sur les
affects, par cette réintégration de l’affect dans la conception de la vie
humaine ? Il n’en est pas moins sûr.
Haine et politique, haine de la politique
La haine et l’amour sont les affects primordiaux, les affects par excellence.
Et les affects vont par couples, il ne sont jamais seuls et, surtout, ils
ne sont jamais stables, leur intensification étant, justement, jugée comme le
moteur accélérateur de leur plasticité, de leur réversibilité non maîtrisable,
mais qui font la complexité de la vie humaine.
Mais pourquoi faudrait-il diminuer la place de tous les affects ? En plus
de leur solidarité instable et déstabilisatrice, ils marquent l’impossibilité de
maintenir la coupure rationnelle, philosophique, entre le privé et le public.
Et on va voir qu’à la longue, à peine récemment interrompue et, plus
récemment encore, le reprise traditionelle de la discussion philosophique
sur les affects, sur la haine notamment, la distinction privé/public,
latent/manifeste, implicite/explicite, réserve/expression, s’avère fondamentale.
Quand on discute philosophiquement de la haine on parle d’une limite, qui
est à la fois naturelle, spontanée et contrôlée, qui marque la civilisation
même, mais on ne parle jamais d’une totale exclusion ou interdiction de
la haine. Philosophiquement parlant, la haine ne peut pas être exclue, et ce
serait la non-sagesse même que d’oublier cette réalité.
Mais l’aporie est proche, et inévitable : la haine peut et doit être maintenue
dans les limites de l’implicite, du latent, du non-manifeste, du
privé, de l’instable intériorité, mais toujours, aussi, elle transgresse, inévitablement,
ces limites. Le vrai problème philosophique de la haine paraît
être, même en un sens inversé, celui du kaïros, du moment opportun, de
l’occasion à saisir. La haine agit et s’exprime par moments, la haine ne peut
pas être exclue, ce serait la folie et l’absurdité, l’irrationalité même que
d’imaginer une telle possibilité, mais elle peut être tenue en réserve, faire
attendre les bons moments, les moments permis de s’exprimer. La haine
est problème d’expression et d’expressivité, elle ne peut pas être exclue,
mais elle peut être civilisée, disciplinée, « régularisée ».
Le grand problème de la haine est justement son expression. Si elle ne
peut pas être éliminée, elle ne peut pas non plus être maintenue dans les
limites strictes de l’intériorité, de la sphère privée. La haine finit toujours,
on va voir, par éclater, par se manifester publiquement.
C’est que le grand danger de la haine n’est pas, en fait, son existence soidisant
privée ou intérieure, latente, inexprimée, mais sa publicité, son passage à l’expression publique, et les effets de contagion en spirale et de stabilisation
de l’instable qu’elle engendre.
Pour anticiper, et pour être déjà clair, le grand problème contemporain,
mais aussi éternel, de la haine, c’est son statut politique, la possibilité de
politisation de la haine. Mais sous l’emprise de la contre-aberration apaisante,
qui a tenté, pendant plusieurs décennies, après la deuxième guerre
mondiale, d’exclure la haine, on a oublié que la politique, que la vie politique
est produite, justement, par les passions. Pas de politique sans passions
politiques, voilà ce qu’on a voulu oublier, nous dissuader de penser après
les catastrophes guerrières et totalitaires du XXème siècle ! La politique, la
vie politique naît du conflit des passions : la vie humaine est politique. Carl
Schmitt n’est pas le seul penseur du politique à nous le rappeler. La dissuasion
des passions, de la haine en principal, a eu comme effet, ou comme
expression parallèle du même phénomène, ce qu’on appelle déjà la disparition
ou la désaffection du politique. Pas de politique, donc, sans passion.
Pas de politique sans haine et sans amour, la haine étant primordiale. Les
affects sont inévitables dans la politique et dans la vie publique. Le problème
est celui de leur expression, de la possibilité de leur « extrémisation
». Mais l’expression publique (politique) d’une passion n’est-elle pas déjà le
fait d’une « extrémisation » ? Exprimer une passion politique ne signifie
pas déjà la pousser à l’extrême ? Voilà en ce qui concerne, d’après moi, la
grande aporie des affects, principalement de la haine, parce qu’elle y est primordiale,
dans la politique : dans le fait qu’elle ne peut pas rester purement
intime, privée et intérieure, et que le fait de se manifester politiquement
signifie déjà un passage à l’extrême - c’est-à-dire à l’expression - de
la haine. Si on veut préserver la politique, on ne peut pas la séparer d’une
inhérente « extrémisation » par expression de la haine.
D’où, le très facile et insaisissable passage aux politiques de la haine.
Haine et expression
Si la haine est, philosophiquement et idéalement parlant, contrôlable,
disciplinable, rationalisable, civilisable (excusez-moi pour tous ces barbarismes
!), c’est, tout de même, parce qu’elle n’est jamais une cause première.
La haine est toujours un effet, un produit dérivé, la haine s’engendre
et se produit, mais elle ne préexiste « naturellement » jamais. Elle devient,
et elle devient cause, en spirale et par inversion logique et temporelle (postante)
de la temporalité humaine. La haine est une matière sensible et
expressive, elle est la sensibilité et l’expressivité même, une ressource trahie
et contrainte à se trahir elle-même, à se retourner contre elle-même
pour pouvoir s’exprimer explosivement dans une situation d’impossibilité,
d’interdiction de s’exprimer positivement, un affect positif qui se nie, qui,
s’annulant lui même, désire annuler l’autre.
La haine est un phénomène typique de négation de la négation, d’affirmation
par la négation, mais non dialectisable, sans aucune illusion de
solution « dialectique ».
La haine est toujours, d’une certaine manière, tournée contre ellemême,
haine non pas seulement de soi, mais aussi d’elle-même. La haine
se hait. Elle manifeste toujours une torsion, un pli, un retournement
contre soi d’un mouvement affectif et expressif positif. Elle est l’expression
d’autre chose qu’elle-même : d’un lien rompu, d’une impossibilité d’accéder
à l’expression, d’une expressivité sans expression.
La haine manifeste toujours un double mouvement contradictoire et
simultané : elle est un appel à la relation, elle inverse l’ordre temporel, la
temporalité de la durée humaine, elle veut combler un vide, nier un nonrapport,
ou un rapport cassé, interrompu, qu’elle lie justement par la destruction
du non-rapport, et pour le détruire à son tour : la haine comme
jalousie, comme envie de restauration, d’être le premier à rompre les nonrapports
sociaux.
Un des exemples majeurs du retour du refoulé du thème, du motif de
la haine dans le discours philosophique occidental est l’exercice qu’a tenté
récemment l’infatigable Peter Sloterdijk au sujet de la colère, dans Colère et
temps (Zorn und Zeit), livre paru en 2006.
Si le thème des affects est repris, si la discussion sur la haine est de
nouveau réengagé, c’est parce qu’on ne pouvait plus ignorer les signes
contemporains, et dans l’histoire récente, de la haine, de la haine publique,
en public. On a peur de la haine, on a vu de nouveau la haine se
déchaîner, dans le réchauffement de conflits glacés, mais, surtout, la
haine des autres, la haine que d’autres nous montrent et qui nous les fait
haïr nous fait rediscuter de la haine, pour ne pas tomber, à nouveau, dans
ses apories.
Ce retour à une sagesse vraiment philosophique, qui nous fait reprendre
en compte ce qui ne peut pas être éliminé - les passions, la haine publique,
politique - risque, en même temps, de nous faire se précipiter : si on se jette
à rediscuter de la haine et des passions en général, comme au début du
rationalisme occidental, tant décrié, c’est peut-être pour éliminer, pour
expédier, de nouveau, dans une nouvelle fausse évidence et fausse sagesse,
le problème intenable et inéliminable de ce que j’ai appelé l’« extrémisation
» des affects publiques, la vie politique comme inhérent « passage à l’extrême
» et à l’expression des affects, comme publicité des passions.
Car la prise en compte de la réapparition des signes de la haine dans la
vie publique et politique est une approche à l’envers, par les effets, non par
les causes, un évitement, en fait, des vrais problèmes et des vrais causes.
On parle de plus en plus, notamment depuis le déferlement de l’actuelle
crise financière mondiale, de l’interruption de l’esprit d’aventure économique,
de mépris et de cupidité.
Si les signes de haine sont réapparus dans la vie publique mondiale, c’est
peut-être justement à cause du mépris, de l’arrogance, de l’inéquité qui
engendre cette nouvelle haine. Et un vrai discours de sagesse, un vrais discours
philosophique, c’est-à-dire un discours à la fois responsable, éthique
et scientifique, devrait au moins continuer la discussion sur l’effet-haine,
sur la haine toujours comme effet, en abordant les causes de cette reprise
de l’« extrémisation » et de la politisation, de la manifestation de la haine,
de cette sortie de la haine dans la place publique, par une discussion sur les
causes de la haine.
Haine et mépris : la haine comme appel à l’être (social)
Mépris, mépriser : estimer indigne d’attention, d’intérêt ou d’estime,
dédaigner, négliger, se désintéresser et même, comme perversion policée
ultime, ultimement policée jusqu’à la disparition, « affecter de mépriser ».
Mé-priser, mé-pris, c’est, avant tout, disqualifier originairement, avant
tout, c’est dévaloriser, déprécier, annuler, exclure du monde d’une quelconque
signification possible, dans le dehors absolu, extrême, non pas de
la non-valeur, mais de ce qu’on pourrait appeler l’invaleur, d’une inconcevable
transparence négative non pas comme possibilité de « présence à
soi », mais comme l’absence même à soi-même, comme rupture, imposée
de l’extérieur, du trait d’union même du « soi-même » ; c’est désarmer,
réduire préventivement à l’impuissance et à l’inexistence, à un rien non pas
seulement intra-mondain de déterminations, mais extra-mondain de possible,
de potentialité, déchoir ontologiquement, ôter aprioriquement non
pas seulement toute prétention au pouvoir, mais toute puissance et virtualité,
toute expressivité. Tout comme dans le cas de ’h initial aspiré du mot
haine même.
C’est sur le mépris qu’on devrait donc, et avant tout, discuter, ou
continuer à discuter. Car c’est le mépris qui rompt originairement le lien,
la communication des humains, lien que la mauvaise solution, la fausse
solution qu’est la haine tente, après coup, de restaurer pour pouvoir, elle
aussi, détruire : qu’elle restaure par la destruction, comme appel désespéré,
d’outre limite, à l’autre, à l’attention de l’autre, passant par la destruction
de l’ignorance et du mépris de l’autre envers soi.
La haine exprimée est une tentative de ré-équilibrer les positions, elle
manifeste en miroir le mépris premier, elle est le négatif du négatif.
Mais, en tant qu’expression du besoin d’expression, elle est la manifestation
d’un mouvement positif. Car l’expression est, philosophiquement
parlant, toujours positive. La vie s’exprime, elle est la plasticité même. La vie
est expression. Et le manque d’expression, la mortification de la vie en tant
qu’expression par le mépris de l’autre appelle et engendre l’expression
retournée envers soi, envers elle-même, comme positivité et comme affirmation
première, qu’est la haine.
La haine répond au mépris. Elle est une tentative post-ultime de réintégrer
la sphère des vivants, le monde de la vie. La haine est toujours une tentative,
déjà impossible, déjà morte - spectrale - de sortir du néant provoqué
par l’autre. La haine est une tentative de revenir, c’est pour cela qu’elle
hante, qu’elle nous transforme en revenants. Et les revenants sont toujours
effrayants. En tentant de revenir à la vie, dans la vie, nous n’accédons, par
la haine, qu’à la région « limbique », inimaginable, de la hantise publique.
C’est pour cela que la haine terrorise, et qu’elle est le fait, la fausse expression
publique et politique des terroristes.
La haine engendrée par le mépris, par la clôture intéressée et aveugle
de soi, ne peut plus s’exprimer publiquement et politiquement. Elle tente
le retour à l’expression, mais elle est nécessairement une expression avortée, l’expression de ce que les Latins appelaient larva. Elle ne parvient pas
à (re-)naître publiquement, elle est en dessous en dehors. Elle fait seulement
irruption, comme appel aux autres pour cesser leur volonté d’ignorance,
leur mépris, autrement dit la production de néant, d’inexistence
sociale et politique, la « larvarisation » de certains autres. Laisser-faire, c’est
laisser-devenir revenants les autres, certains autres. Nous, les autres, nous
allons, alors, nous venger ! Mais la haine n’est qu’un appel à la reconnaissance,
un appel d’outre tombe à l’être que, socialement, on se donne les
uns aux autres.
Car si la haine est un affect contradictoire, à l’envers, retourné d’abord
contre lui-même, un contre-affect négatif-pour-positif, c’est parce que le
vide absolu, déconditionnant, du mépris où elle s’engendre en tourbillons
est lui-même, premièrement, causalement, d’une manière pré-conditionnante,
un affect retourné, inversé, une vraie révolution dans l’affectivité
et de l’expressivité affective, un affect qui se fait valoir comme nonaffect,
un affect fort qui affecte de se dés-affecter : le mépris n’aime pas
et ne haït pas, il (se) neutralise en ruinant l’affectivité même, il est un préaffect
et un post-affect - un dés-affect. Le mépris est l’affectation de la nonexpression,
la dévaluation de l’expressivité, de « l’expressivitalité » de
l’être humain.
Et si le monde est vraiment divin et sacré, c’est parce que le don divin
de la vie est octroyé, socialement, comme possibilité et comme obligation,
comme devoir, dans l’immanence pure, entre nous. La société est le fait de
se donner en permanence la vie les uns aux autres. C’est par cela, par la
socialité elle-même, que nous participons, dans la contingence et la finitude,
à la divinité de la vie comme expression envers les autres.
Mais si, en tant que société, on se donne la vie, on se donne aussi, et le
plus souvent, la mort. Les rapports sociaux sont, assez souvent, des nonrapports,
ou des rapports inexpressifs, des rapports de non-expression.
Occurrences (rationalistes) de la haine
La haine gît, s’accumule, attend et apparaît, se manifeste, éclate. Elle
« occure ».
Le grec ancien disait (et n’en finit pas de dire) :
« La haine épie toujours le moment de se venger » ; « la haine que
la crainte lui faisait tenir cachée » ; « leur haine s’est déclarée » ; « être
digne de haine » ; « haine dissimulée » ; « dissimuler sa haine
jusqu’au moment de la vengeance » ; « faire éclater sa haine (ou sa
joie) » ; « renfermer sa haine dans son coeur » ; « sa haine se renforcera
avec le temps » ; « réserver sa haine pour demain » ; « sa haine
se réveillera » ; « susciter de la haine contre quelqu’un » ; etc. (extraits
du Lexique français-grec avec l’explication latine, à l’usage des classes de
grammaire et d’humanités de Fleury de Lécluse, 1844).
Le latin disait (et n’en finit pas de dire) :
« assouvir sa haine » (odium saturare).
Dans la Rhétorique, Aristote disait (et n’en finit pas de dire) :
« Celui qui est en colère ressent de la peine ; celui qui hait n’en ressent
aucune. En maintes circonstances, l’homme en colère peut éprouver
de la pitié ; l’autre jamais ; le premier souhaite que celui qui excite
sa colère éprouve de la peine ; l’autre, qu’il cesse d’exister » (Rhétorique,
Paris, Les Belles Lettres, 1967)
Dans Les Passions de l’âme, Descartes disait (et n’en finit pas de dire) :
« la haine est une émotion, causée par les esprits, qui incite l’âme à
vouloir être séparée des objets qui se présentent à elle comme nuisibles »
; « en la haine on se considère seul comme un tout, entièrement séparé de
la chose pour laquelle on a de l’aversion » ; on hait « lorsqu’on tend à
s’éloigner du mal » ; « nn la haine (…) le pouls est inégal et plus petit, et
souvent plus vite ; qu’on sent des froideurs entremêlées de je ne sais
quelle chaleur âpre et piquante dans la poitrine ; que l’estomac cesse de
faire son office, et est enclin à vomir et rejeter les viandes qu’on a mangées,
ou du moins à les corrompre et convertir en mauvaises humeurs » ; «
c’est presque la même raison qui fait qu’on prend naturellement plaisir
à se sentir émouvoir à toutes sortes de passions, même à la tristesse et à
la haine, lorsque ces passions ne sont causées que par les aventures
étranges qu’on voit représenter sur un théâtre, ou par d’autres pareils
à le rendre en quelque façon plus parfait » ; « l’âme n’est immédiatement
avertie des choses qui nuisent au corps que par le sentiment qu’elle
a de la douleur, lequel produit en elle premièrement la passion de la tristesse,
puis ensuite la haine de ce qui cause cette douleur, et en troisième
lieu le désir de s’en délivrer » ; « elles (i.e. les passions) sont toutes très
utiles au regard du corps, et même que la tristesse est en quelque façon
première et plus nécessaire que la joie, et la haine que l’amour, à cause qu’il
importe davantage de repousser les choses qui nuisent et peuvent détruire
que d’acquérir celles qui ajoutent quelque perfection sans laquelle on peut
subsister » ; « la haine (…) ne saurait être si petite qu’elle ne nuise » ;
« la haine du mal qui n’est manifesté que par la douleur est nécessaire au
regard du corps » ; la haine « n’est jamais sans tristesse, à cause que le
mal n’étant qu’une privation, il ne peut être conçu sans quelque sujet réel
dans lequel il sait ; et il n’y a rien de réel qui n’ait en soi quelque bonté,
de façon que la haine qui nous éloigne de quelque mal nous éloigne par
même moyen du bien auquel il est joint » ; « l’indignation est une
espèce de haine ou d’aversion qu’on a naturellement contre ceux qui font
quelque mal, de quelque nature qu’il soit ».
Être philosophe, et être un philosophe vraiment rationaliste, c’est toujours
re-prendre en compte les « passions de l’âme », surtout les apparemment
mauvaises, comme la haine, et en rendre compte dans l’économie de
la vie humaine. Car la haine est justement l’apparaître-mauvais d’un
besoin fondamental d’expression (interdit), et d’un appel à l’être (exclu).
La haine comme appel à la réinvention de la politique
La haine peut donc être cachée, tenue en réserve, calculée. Elle attend
le bon moment, le moment propice pour s’exprimer, pour éclater en
plein jour. Elle peut donc être maîtrisée, contenue, dissimulée, ajournée,
différée.
La haine est, le plus souvent, réciproque. Elle nous sépare, elle nous lie
par la séparation, elle nous procure l’illusion d’une quelconque intégrité et
totalisation de soi par l’exclusion de l’autre, par son annulation. La haine est
un rapport conçu sur le mode du non-rapport. On peut haïr tout le
monde, le monde comme tel, lorsque celui-ci tend à t’exclure, à te rejeter.
On se retrouve, alors, dans l’illusion du propre absolu, de sa propre intégrité,
par le mouvement d’exclusion en miroir qu’est la haine.
La haine dort et se réveille. En même temps, elle peut être assouvie,
satisfaite, consumée par l’expression.
La haine ne peut pas être éliminée, mais - leçon pour aujourd’hui - elle
peut être tenue en réserve, elle peut être économisée. La haine ne se
confond pas (nécessairement) avec son expression publique.
Nous vivons, aujourd’hui, dans une haine non-philosophique, dans une
réduction de la haine à son expression, à son explosion, conception réductrice
de la haine d’où découle l’illusion opposée, tout aussi non philosophique,
de la possibilité et de la nécessité d’éliminer la haine, de la haine
comme phénomène qu’on puisse exclure, réduire. Deux fautes symétriques.
Il faut savoir haïr, bien haïr, savamment haïr. Il faudrait réapprendre
la haine « classique », le classicisme de la haine.
Il faudrait, donc, réapprendre (si on a jamais vraiment su) à pratiquer
la haine en la traduisant. Car, d’après Descartes, la haine est naturelle, «
biologique », spontanée : elle est curative. La haine est, donc, éminemment
économique.
En plus, la haine est liée, toujours d’après Descartes, à l’image, à la représentation.
Or, dans les règne des images indépendantes, autonomes, dans
l’empire des médias où nous vivons aujourd’hui, la haine est automatisée,
elle fonctionne parfaitement, idéalement : par stéréotypes. Ce sont les
images en elles-mêmes qui suscitent, fomentent et entretiennent la haine,
la production de haine. Quand elle est simulée, dit en fait Descartes, on
peut ressentir du plaisir à haïr. Car, tout comme la colère (mais avec toutes
les différences requises), la haine réchauffe le sang, elle nous fait sentir
vivre, même si, en réalité, elle mortifie.
La haine n’est donc pas (nécessairement) une explosion brute, elle est
une matière explosive qu’on peut traduire, calculer, instrumentaliser,
exprimer de diverses façons. Elle est utile et elle peut être utilisée. On peut,
donc, se séparer, se distancier de la haine, l’utiliser comme ressource, la différer en moyens et expressions publiques divers. C’est en cela que consiste
la distance de l’espace public, l’espace public comme distanciation.
On pourrait même définir la politique (donc la civilisation), de ce
point de vue, comme la séparation et la traduction publique de la haine (et
de l’amour) inéliminable(s), comme langage de la haine, langage signifiant,
évidemment, double articulation, séparation du mot et du cri. Par la politique,
la haine « naturelle » se sépare, peut et doit être séparée d’ellemême.
Mais on ne devrait pas rêver d’éliminer ou d’atténuer, de neutraliser les
passions, notamment la haine, car elle joue le rôle d’avertisseurs du mal,
du danger. Et c’est toujours « l’animal » en nous, bien caché, qui sent les
danger. La raison est insensible, mais elle devrait traduire la haine.
La haine devrait donc être séparée en haine-matière, ressource et signalisation
du mal, du péril, et « haine » comme expression, comme traduction
publique, comme moyen politique.
Descartes nous l’apprend clairement : les passions peuvent et doivent
être utilisées, manipulées, donc séparées d’elles-mêmes, traduites en langage
parlé dont elles ne sont que le correspondant de la matière sonore inarticulée.
Il faut réapprendre à parler, à articuler la haine, non pas à rêver à une
impossible, purement idéologique élimination de la haine. C’est en cela que
consiste l’invention politique, la réinvention du politique : exprimer la
haine, c’est-à-dire la séparer d’elle-même. Mais c’est par le moyen immédiat,
corporel, des passions, et tout d’abord de la haine, qu’on sent les dangers.
En même temps, n’oublions pas que le plaisir (corporel) de la haine est
suscité par simulation, par l’intermède des images, des représentations, des
stéréotypes, c’est-à-dire des fausses images. Dans la haine, on est contraints
à la vigilance et à l’invention permanentes de langages.
Mais elle est toujours liée, provoquée par des injustices, par l’inégalité,
dit Descartes, de la « distribution ». Attention, à la distribution, donc,
comme je le disais déjà, à la cupidité, au mépris : ce sont ceux-ci qui engendrent
la haine, et surtout la haine intraduisible, immédiatement explosive,
la haine spontanément exprimée, donc non-séparée d’elle-même, politiquement,
par la distance de l’expression inévitablement trahissante. C’est justement
par le fait que toute traduction trahit l’original qu’on pourrait trahir
publiquement la haine en l’exprimant, en la « traduisant ».
Dans les affaires publiques, dit Aristote, il ne suffit pas, il est inutile et
contreproductif de condamner la haine, mais, en vrai homme politique, il
faut prendre soin de ne pas provoquer la haine. C’est cela, le vrai métier
politique. El la désaffection actuelle du politique provient aussi de ce rejet
contemporain en bloc de tous les affects. Si Aristote dit que la haine
envers la tyrannie et les inégalités, contre l’injustice, est la seule justifiée,
pourrait-on conclure d’ici que dans la démocratie on pourrait se dé-passionner
? Mais alors, c’est justement comme haine, et comme haine générique
de la démocratie, que les passions reviennent dans la politique, dans
l’espace public, c’est-à-dire à leur place, au fondement et au commencement
de tout projet politique. Je ne suis pas le premier à me demander si
on pourrait inventer une passion pour la démocratie, un pathos démocratique
praticables non pas seulement, comme rêve, dans des situations et dans
des sociétés non démocratiques, totalitaires ou arbitraires, mais à l’intérieur
de la démocratie elle-même, conçue comme jamais totalement réalisée,
donc comme utopie permanente. Il faudrait réapprendre d’urgence à « utopiser
» la démocratie, à la vivre comme utopie. Sans passion positive pour la
démocratie, le pathos revient sous sa forme négative, comme haine de la
démocratie et du politique en tant que tels.
Oui, je le sais bien : on ne peut pas, normalement, se passionner pour la
normalité qui, comme le mépris, est invisible, inexpressive, et, comme le
mépris, doit être rendue expressive et être exprimée par la haine (la haine
comme expression indirecte, déléguée, du mépris). Mais, alors, à quoi servent
les hommes politiques et tout le spectacle politique, tout le devenirspectacle
de la politique, si ce n’est à jouer la normalité et à affecter la passion
pour la normalité ? Si les hommes politiques sont devenus, avant tout,
des acteurs (plutôt des figurants ou des clowns), s’ils aiment depuis longtemps
la scène (la transformation de l’agora en scène et en cirque) et les
médias, s’ils sont devenus des professionnels du spectacle, c’est justement
parce qu’ils devraient incarner, jouer, simuler artificiellement, spectaculairement,
la passion pour la normalité démocratique, autrement invisible, réaffecter
le neutre et faire valoir l’invisible fragile de la démocratie. Sans les
hommes politiques en bouc-émissaires de l’expressivité de l’inexpressif,
c’est la haine qui s’en charge, qui se charge de décharger les passions, de réaffecter
la désaffection du politique, de re-passionner contre la neutralisation
de la vie politique. Sans l’artificialité de l’art politique, la « naturalité» sauvage des affects contre la désaffection : la mécanique de la haine se
retournant contre sa cause, le mépris. La politique devrait jouer, interpréter
tout cela symboliquement, sur la scène de la représentation politique.
Mais tout cela devient proprement impossible et impensable à un moment
où les hommes politiques ne jouent plus, et commencent eux-mêmes à
haïr, au lieu de simuler, de jouer autrement, de représenter préventivement
le besoin originel d’expression et la passion pour la démocratie, pour la normalité
que la haine-contre-le-mépris, comme appel a la normalité, bricole
et détruit en clamant…
Les signes publiques contemporains de la haine ne sont peut-être que
des signaux d’alarme qui nous préviennent de nous separer d’une mauvaise
politique, d’une fausse politique, d’une politique qui, oubliant les passions
positives, le fondement passionnel du politique, désirant par-dessus tout neutraliser
les passions ou les collectiviser par le populisme, ne fait que renverser
les passions dans leur négatif. Les signes de haine ne sont peut-être que
le signal inversé du manque de passions positives et de leur urgente nécessite
de restauration dans la politique, pour la démocratie.
Apprenons, donc, à lire et à parler les passions, dont le manque, le
négatif donc, nous sont peut-être incessamment signalés justement par
le signe négatif de la « haine ». Le mépris, cause et moteur de toute
haine, étant justement le non-affect par excellence, le dés-affect, le signe
neutre de la raison sans corps, donc sans possibilité de saisir le mal, le
danger, et de s’efforcer de s’en séparer, comme d’authentiques rationalistes,
comme de vrais passionnés pour la raison que nous prétendons et
nous nous flattons être.
N’ayons plus peur de la haine, mais essayons de la comprendre comme
matière plastique rationnelle et rationalisable exprimée dans des formes déjà
exclues, dans des formes négatives, renversées, tournées contre ellesmêmes,
de l’exclusion même : c’est toujours l’exclu qui est amené à haïr.
Or, comme nous l’apprend, déjà, non pas seulement le premier rationaliste,
Aristote, mais aussi la plastification de la plasticité des formes de vie
contemporaines, les formes (sociales) viennent toujours de l’extérieur,
comme empreintes des autres. Revenons donc à cette métaphysique inaugurale.