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Revista Romana de Psihanaliza
Publicatie a Societatii Romane de Psihanaliza, Grup de Studiu IPA

 

FORMES, DESTINS ET AGES DE LA HAINE

Vera Sandor

 

« La question décisive pour le destin de l’espèce humaine me semble être de savoir si et dans quelle mesure son développement culturel réussira a se rendre maître de la perturbation apportée a la vie en commun par l’humaine pulsion d’agression et d’autoaneantissemnt. A cet égard l’époque présente mérite peut-être un intérêt particulier.
Les hommes sont parvenus si loin dans la domination des forces de la nature qu’avec l’aide de ces dernières il leur est facile de s’exterminer les uns les autres jusqu’au dernier... Et maintenant il faut s’attendre à ce que l’autre des deux « puissances célestes », l’Eros fasse un effort pour affirmer dans le combat contre son adversaire tout aussi immortel. Mais qui peut présumer du succès et de l’issue ? (S. Freud - Malaise dans la civilisation, PUF, 1995)
Il est tout à fait possible que cette citation de Freud soit reçue avec un sentiment de déjà vu, devenu presque banal. Il ne serait que l’effet de ce que Hanna Arendt appelle « la banalisation du mal » ou bien, en paraphrasant, la banalisation des propos sur le mal, comme une autre forme de distructivité après l’évitement de la discussion, de la réalité, de l’élaboration, de la présence du mal dans le coeur de l’homme et de la réalité.
J’utiliserai dans ce texte, comme équivalentes, toutes les formes de la pulsion de mort - le Mal, la Distructivité, la Haine - cette « force » active dans toutes les formes de vie qui tendent vers toutes les formes de mort, toutes les formes équivalentes directes, manifestes, silencieuses (comme le disent si bien S. Freud et A. Green qui parlent d’une caractéristique maligne, sulfureuse et surtout silencieuse de la pulsion de mort), masquées, transformées.
En dépit de toutes les lassitudes, des trahisons, des angoisses, des résistances, des difficultés d’accepter le mal.
Dans la réalité, la clinique, les destins de certaines cures, la deuxième théorie des pulsions prend en considération ces réalités internes et inhérentes à la nature humaine, prend en considération ...

Une liste du mal:

La haine de l’Autre, la haine de soi même, la haine de l’amour, l’amour de la haine, la destruction, la fragmentation, l’absence de cohérence dans la vie psychique, la lassitude de penser et de faire face au conflit, la haine de la différence, la persécution, la guerre, le crime, les abus, les actes et les choix qui font souffrir les autres et soi même, l’ironie destructrice, la malice, le sarcasme, la misanthropie, la misogynie, l’extermination, l’oeil envieux et la mauvaise langue, la xénophobie, le racisme, les « purifications » et les fragmentations ethniques les purifications de toutes sortes , « le moi plaisir purifié » des petits groupes , le narcissisme des petites différences, le suicide, l’amour fou, la possession, les jalousies, l’emprise, les trahisons , l’autre comme objet vidé de sa subjectivité, objet sexuel, narcissique ou de pouvoir, la mort, la mélancolie, la maladie, la folie, l’absence de sens, les interprétations maternelles hostiles aux gestes de leur bébé, l’amour fou cachant la haine, la haine qui cache la peur d’aimer, la jouissance dans la souffrance infligée a soi même et/ou ou á l’autre, la haine exportée, la haine qui va droit dans le corps de l’autre, les dépressions de la réussite, les criminels par sentiments de culpabilité inconsciente, le désir de mort, l’amour sous toutes ses formes parfois tant confondues avec la haine et la destruction, la vengeance, la rancune, l’absence de désir de vire, la destruction de la beauté, l’attaque des créations de l’esprit, l’horreur qui se vend si bien... la bibliothèque d’Alexandrie, les camps de concentration et le déni des camps des rêves répétitifs, les analyses sans fin, la haine propre reconnue dans l’autre, la haine de l’autre vécue en soi même...
Ce sont des réalités psychiques qui deviennent ensuite actes, maladies du corps, de l’âme, échecs, mort, culture du mal, esthétiques du laid, idéologies, histoire.

Réalités que nous traitons...

... Parfois en victimes, des réalités auxquelles on se soumet, on les évite, on les condamne, on les juge, on les isole, on en éprouve de l’horreur, on s’y habitue, on se résigne, on les assimile à des limites incontournables et inévitables, on apprend à les « aimer », on les imite ou on les prend en nous, on les laisse nous conduire, on les attribue à des forces obscures en nous, on les expulse dans l’intérieur de nous même ou de l’autre, on les imite, on apprend à utiliser les mêmes armes et la même forme d’énergie, on essaye de le dompter, on leur trouve du sens et on les retrouve un « temps » dans l’après coup, on y pense...
Autrefois, le Mal a fait le sujet de la pensée philosophique, de l’éthique, de la morale, du discours religieux, du discours juridique et c’est seulement les dernières siècles, qu’il est devenu sujet du discours et de la réflexion psychologique, psychopathologique, sujet du discours scientifique sur l’homme, l’humain, appareil psychique, âme et/ou corps.

Dans le discours religieux et les rituels

La souffrance, les maladies de l’âme sont attribuées aux démons, une sorte de figuration du Mal, opposée au Bien.
Une intuition de la pulsion de mort ? Souligner et insister sur le Discours religieux peut paraître daté, encore dans le série banale du discours sur le Mal, mais pour notre espace il est nécessaire d’y insister parce que nous assistons à des formes primitives « d’exorcisations » dans la proximité alarmante du crime, de la folie et de la perversion dans les rituels religieux qui nous ont fait trembler d’horreur encore l’année dernière.
Dans son article « Une névrose démoniaque au XVII-ème siècle », Freud fait l’analyse de l’histoire du peintre Christophe Haitzmann souffrant d’une de ces névroses « démonologiques » au XVII siècle:
« Voilà donc un individu qui s’adonne au Diable dans le but d’être délivré d’une dépression psychique. A coup sûr, un excellent motif ». Le peintre, raconte Freud, signe deux pactes dans lesquels il n’est pas du tout clair ce que le Diable doit donner en échange de l’âme de Christophe:
« Première « Syngrafe » écrite à l’encre:
« Moi, Christophe Haitzmann, je signe ici, me vouant à ce seigneur comme son propre fils pour neuf ans. Année 1669.
Deuxième « Syngraphe » écrite avec du sang. Anno 1669:
«Christophe Haitzmann, je m’engage par écrit à ce Satan, promettant d’être son propre fils et dans neuf ans de lui appartenir corps et âme «.
Le Diable, nous dit Freud, s’engage en effet envers le peintre à remplacer son père défunt pour neuf ans, a récupérer pour neuf ans son envie de vivre, de travailler, à récupérer cette perte, à guérir sa mélancolie...
(Nous retrouvons ici toute la problématique dynamique et technique de la thérapie du deuil et à la fois toute la tentation et la séduction de remplacer dans le transfert le défunt, de signer le Pacte... ce qui, en termes psychanalytiques signifierait tomber dans la répétition transférentielle, jouer le jeu de la répétition, encore un jeu de la pulsion de mort.)
« Pour devenir mélancolique - continue Freud - à la suite de la mort d’un père, il faut avoir l’aimé. Mais il est assez curieux qu’un fils ait alors l’idée de prendre le diable comme substitut de ce père bien aimé »
(S. Freud « Essais de psychanalyse appliquée, Idées/ Gallimard 1978)
Il s’agissait pour l’église de juger, condamner et/ou d’exorciser la force démoniaque des ces « âmes perdues », il s’agit donc plutôt d’un traitement de l’angoisse que ces manifestations démoniaques omt provoqueés que d’un traitement du sujet.
Il s’agit toujours de Punir des actes, la violence en acte, la violence devenue acte.
Il s’agit aussi pour la Justice de juger et de condamner, se souciant fort peu des motifs quoique faisant la liste d’un bon nombre de « mobiles ». Il existe l’intuition que leur approche et la recherche sur les profondeurs des « mobiles » relativiseraient et/ou paralyseraient la capacité de jugement. C’est une angoisse et une vérité en même temps.
En 1906 Freud accepta de parler à un auditoire de futurs criminalistes dans le cours du docteur Loeffler à l’Université de Vienne. Sa conférence « La psychanalyse et l’Etablissment des faits en matière judiciaire par une méthode diagnostique » essaye de décrire et d’enseigner la méthode de la libre association et la psychopathologie de la vie quotidienne, les actes manqués, les lapsus, pour développer chez les investigateurs la méthode de l’observation du discours et des comportements, introduisant ainsi pour la première fois la psychologie scientifique dans un domaine appelé à juger le Mal en acte et essayant á la fois de mettre l’accent non seulement sur l’acte mais aussi sur les ressorts intimes, psychiques de cet acte : « La tache du thérapeute est cependant la même que celle du juge d’instruction : nous devons découvrir ce que dans le psychisme est caché... » Leur dit Freud.
L’article « Les criminels par sentiments de culpabilité inconsciente », les découvertes de la psychanalyse, dans les cures et destins des hommes, du besoin de punition, de la recherche de punition relativise énormément la confiance dans l’acte judiciaire, déplacent la discussions de l’acte, vers les désirs inconscients, vers le vécu et la subjectivité.
Les indications des psychothérapies dans les prisons en sont un exemple.

Pour la philosophie et la morale

Le sujet est complexe et ce n’est pas ici le moment de le développer mais je voudrais souligner l’idée qu’on peut trouver la même lutte entre Eros et Thanatos dans toutes les théories, courants et écoles de penseé.
J’aimerais donner ici comme exemple pour la discussion sur la Morale l’analyse que J.B. Pontalis fait de l’histoire de J. Conrad « Le Duel » dans son article « La haine illégitime » . Il analyse les deux personnages, leurs façons d’aimer, d’être loyales, d’entendre et de vivre la moralité.
Ferraud, accusé d’Hubert de ne pas avoir aimée Napoléon. Ferraud, pauvre, révolté, a un excès d’amour pour Napoléon.’amour pour Napoléon.
Cet excès, (reconnu par beaucoup de nos pasans faille, fou en quelque sorte et suicidaire parfois...) s’oppose au défaut d’amour qui permet à Hubert de composer avec tous les pouvoirs en place en trahissant ainsi Napoléon... Le premier, nous dit Pontalis, le « méchant », est vaincu et laissée en vie par le « bon » qui dispose ainsi d’une forme plus humiliante et douloureuse de vengeance que les deux balles de son pistolet qu’il n’a pas utilisées mais qui auraient pu donner a Ferraud une mort digne.
Il est essentiel d’intriquer la vie et la mort pour être en vie et faire vaincre la réalité et la loi. Dans la vie des hommes, excès et défaut d’amour et/ou de haine deviennent porteurs de fantasmes et décident les destins des relations, et souvent les destins de la cure.
Si souvent l’excès devient le but, la voie d’un surmoi sans merci, rigide et sadique, « pure culture de la pulsion de mort » comme le dit Freud en découvrant l’un des destins de la pulsion de mort.

Pour la psychanalyse

Après avoir découvert la force du refoulement, le potentiel pathologique dû a l’arrêt de la réalisation du désir et de la libido, le potentiel de guérison du processus, la voie royale d’accès aux processus inconscients, le potentiel thérapeutique du cadre, du transfert positif, (forcément paternel dans les interprétations des malades et des amis) les transferts des hystériques, S. Freud découvre tout en s’y confrontant à la fois et répondant a l’obligation de recherche, les phénomènes - pathologiques, cliniques du transfert et de la cure - qui l’obligent a réviser sa première théorie, la première topique et la première théorie des pulsions.
Il découvre les phénomènes du NEGATIF : la compulsion à la répétition, le transfert négatif, la réaction thérapeutique négative, les dynamiques psychotiques, narcissiques et limite, l’impossibilité de réduire les clivages du moi dans les processus de défense, les cas des criminels avec sentiments de culpabilité inconscient, la dépression devant le succès, la recherche et le besoin de punition.
Affligé par l’antisémitisme qui menace non seulement sa famille et sa vie mais mais aussi par la psychanalyse même. Et combien on peut le voir et l’entendre aujourd’hui encore...
Son cancer le met dans la proximité de la mort et capable de réfléchir à la maladie, la mort, la destruction, la haine.
Sa réponse à Einstein, l’article « Pourquoi la guerre ? », l’expérience thérapeutique avec « L’homme aux loups » et non moins avec Dora, la mort de Ferenczi d’une maladie avec forte déterminante affective, nous montrent un Freud pessimiste, enclin plus que jamais à prendre en compte la destruction qui agit dans l’essence même de l’humanité.
Le tournant de 1920 - « Au delà du principe de plaisir » - signifie que la première conflictualité intrapsychique - entre autoconservation et sexuel, entre espèce et individu, plaisir/ déplaisir - est rangée du côté de la vie, opposée à la mort, à la destruction, au calme absolu de Nirvana.
Les articles « Pulsions et destins des pulsions », la « Négation », prenaient déjà en compte les phénomènes du négatif. Elles étaient déjà sujetute;gatif. Elles étaient déjà sujet de recherche avant 1920 mais on ne sait que trop bien que les synthèses et les découvertes ont besoin du temps pour se formuler et marquer ainsi le progrès de la science.
L’exemple de Charcot est révélateur. Il le savait, le disait entre amis : « c’est toujours la chose sexuelle » et pourtant il a fallu du temps pour en faire la théorie. C’est ainsi avec le négatif. C’est toujours le négatif présent dans certaines cures mais il a fallu du temps...
L’intuition de la destruction existant en nous, nous l’avons tous, la formuler scientifiquement, la trouver dans la clinique et dans le processus de la cure était une autre histoire.
Avec la deuxième théorie des pulsions nous pouvons repenser la première théorie des pulsions et la première topique prenant en compte la pulsion qui rend possible à la fois la constitution de l’appareil psychique ( les formes de clivage qui permettent la différenciation structurale ) la fonction surmoïque ( qui pourrait advenir comme il le dit « pure culture de pulsion de mort...), l’absence des sentiments de continuité psychique chez les psychotiques et les narcissiques en perte de l’identité, la constitution de la différenciation Moi/L’autre, Moi/ Non Moi, de la différenciation réalité interne/ réalité externe, le destin de l’ambivalence, du clivage, quelques destins de la cure, les découvertes sur la communication inconsciente dans la relation thérapeutique, la paralysie de la fonction vivante du thérapeute par la destruction interne et projetée du patient et autres...
Non moins la réflexion este permise, de cette perspective de la deuxième théorie des pulsions, sur les révolutions, les guerres, la fragmentation ethnique, la maladie psychosomatique, l’abus, la perversion et la folie, la psychologie des masses, l’attaque de la réalité externe et interne, la haine de l’esprit.

Les âges

J’entends par les âges de la haine toutes les transformations possibles, ou devenues impossibles, de la haine en amour et de l’amour en haine, les étapes de « croissance », ou des histoires personnelles dans lesquelles l’intrication est plus ou moins possible, où le trauma ne devient pas désintriquant, dans lesquelles la jouissance sadique ne paralyse pas le destin du sujet, n’en devient pas le vecteur, dans lesquelles la force de lier et de construire de l’Eros n’est pas diminuée, n’avorte pas en idéologies, ne se limite pas au pur plaisir immédiat, n’est pas hypnotisée par sa propre image...

De notre vie, dans la litterature et la consommation

Je voudrais citer la reflexion d’André Green, l’un des grands théoriciens du négatif dans la psychanalyse:
« On ne fait pas de la bonne littérature avec de bons sentiments, dit Gide. Soit, mais pourquoi fait-on de la bonne littérature avec de mauvaises sentiments/....nous faisons une consommation impressionnante de violence sexuelle, agressive, de meurtres et de massacres....Il n’y aurait pas lieu de s’étonner si cet art populaire ne faisait que véhiculer des satisfactions impossibles ou interdites. De manière tout à fait inoffensive et profilactique. On peut en convenir. Reste que le caractère massif de cette production témoigne de nos besoins dans le doamine. Il est classique de plaisanter que le Paradis doit être bien ennuyeux et l’Enfer distrayant. Il est en tout cas certain que l’Enfer est plus crédible que le Paradis... Nous constatons donc que le Mal est un excitant intellectuel et affectif... » (A. Green - Pourquoi le Mal? - NRP, 1988)

Discussion sur la communication de Vera Sandor intitulée
« Formes, destins et âges de la haine »


François Pommier

Je remercie d’abord vivement Vera Sandor d’avoir fait sa communication dans un langage courrant, en évitant autant que possible notre jargon psychanalytique et la remercie également de m’avoir envoyé son texte, il y a plusieurs jours pour que je puisse associer sur ses propos.
J’ai retenu du texte de votre communication, tout d’abord le fait qu’il est essentiellement axé sur le Mal avec une multitude d’expressions qui renvoient toutes au Mal. Vous en faites une liste étourdissante en débutant votre propos par une citation de Freud, et sans doute faut-il nous souvenir que le Mal, dans la théorie freudienne, est présent à deux niveaux : au niveau individuel à travers la faute et la culpabilité et au niveau métapsychologique où il acquière une sorte de transcendance vis-à-vis de la méchanceté individuelle. Comme le souligne Sophie de Mijolla dans un numéro de Topique sur cette question du Mal, celui-ci peut être considéré comme une mauvaise rencontre « c’est-à-dire une rencontre qui diminue notre puissance d’agir et peut-être même aller jusqu’à son annihilation si elle provoque un processus de décomposition du rapport sur lequel repose notre équilibre individuel. »1
Comme le souligne très justement S. de Mijolla, dont je reprends ici les propos essentiels, on parle de Mal soit quand un objet extérieur risque de détruire le rapport interne des parties qui nous composent, soit quand nous détruisons un objet qui aurait pu s’accorder avec nous. Ainsi nous pouvons être aussi bien la victime du Mal (maladie, traumatisme) que l’agent du Mal.
Deuxième point qui m’a frappé dans votre exposé, c’est la question des maladies de l’âme que vous évoquez en les rapportant aux démons sous l’égide de l’Eglise. On peut aussi les décliner dans tradition médicale du côté de la négation de leur existence si l’on pense à Asclépiade ou de la crase de l’humeur avec Galien qui considère les maladies de l’âme comme la conséquence de ladite crase. On peut les décliner encore du point de vue philosophique du côté de la démence, ce qu’est la maladie de l’âme pour Platon, avec cette distribution qui est faite de la folie entre manie et ignorance ; ou bien du côté de la passion dont l’aggravation confine à la folie.
En vous entendant, on se pose deux questions essentielles:
Quel rapport entretient le Mal avec la passion (l’excès, l’amour vrai, sans faille, fou en quelque sorte) ? Quand on sait que la passion flotte sans cesse avec l’idée de mort et de destruction...
Qu’en est-il de la haine comme tentative de guérison, comme passion de l’être puisque « je le hais » peut s’entendre comme « je le est », c’est à dire « je deviens lui », un autre étranger à moi-même ?2 Ainsi, le concept de haine ne peut se réduire en phénomène de haine manifeste. Bien au contraire, c’est dans un amour intense que Freud trouve la preuve de l’existence de la haine refoulée. Et puis, comme le souligne Roland Gori, « sans l’oeuvre de la haine, l’héritage est impossible »3 (on hérite par exemple des pensées de l’autre en les déformant et l’oeuvre de la haine est nécessaire pour cette appropriation). « La meilleure façon d’être fidèle à héritage c’est (...) de le prendre en défaut »4... « Le déconstruire dans la haine pour pouvoir le reconstituer dans l’amour. »5
Peut-être auriez-vous pu également parler du sacré car nous savons bien que dans l’amour comme dans la haine il y a du sacré.6 Dans l’amour, nous sommes dans le sacrifice total de l’être donné à l’autre (l’amour, c’est donner ce qu’on n’a pas) ; dans la haine, c’est le sacrifice de l’autre pour être enfin. Haïr, c’est donner ce qu’on n’est pas.
Quant à la question de la destruction dans la clinique et dans le processus de la cure, c’est-à-dire d’une certaine façon l’irruption de la pulsion de mort, elle renvoie, me semble-t-il au problème du contre-transfert et aux rapports qui existent entre le contre-transfert et le désir de l’analyste, étant entendu que la question du contre-transfert ne se pose plus de la même manière qu’il y a une demi-siècle.7 Depuis la première communication sur cette question, en 1949, par Paula Heimann, il y a eu au fil du temps un déplacement progressif d’intérêt du fonctionnement de l’analysant à celui de l’analyste. Comme l’a souligné André Green, ce qui est demandé à l’analyste aujourd’hui, c’est plus que ses capacités affectives et son empathie en fait, c’est son fonctionnement mental.
Si pour certains, la question du contre-transfert est devenue celle du désir de l’analyste, cette notion conserve peut-être sa pertinence et se différencie du simple désir de l’analyste.8 Il faut surtout que l’analyste s’interroge sur ce qui se passe en lui pour évaluer dans quelle mesure in adhère ou pas au contre-transfert qui le travers. On en vient à penser avec P. Guyomard que «le désir de l’analyste pourrait avoir pour fonction de séparer l’analyste de son transfert ».
Il me semble, pour finir que, dans votre communication, vous posez incidemment à travers toutes les associations qui vous viennent sur le thème du Mal, la question de notre vacillement, de ce moment où nous sommes pris par notre travail d’analyste, un point que je crois tout à fait fondamental sur la thématique de la haine qui réunit aujourd’hui.
Je vous remercie encore de votre propos.


[1]Mijolla S. (de), 2005, « Le Mal est une mauvaise rencontre », in Topique, 91, 7-22.
[2]Gori R., 2002, Logique des passions, Paris, Denoël.
[3]Ibid. p. 130.
[4]Id., citation de J. Derrida et E. Roudinesco, 2001, De quoi demain..., Paris, Fayard.
[5]Id.
[6]Voir encore R. Gori dans Logique des passions.
[7]Voir G. Cerf de Dudzeele, « Contre-transfert et désir de l’analyste », Lettres de la psychanalyse freudienne n° 17, pp. 11-26.
[8]Voir P. Guyomard, in Le travail psychanalytique, Paris, PUF, 2003.