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Revista Romana de Psihanaliza
Publicatie a Societatii Romane de Psihanaliza, Grup de Studiu IPA

 

ENCORE
La régression ignore le temps

Jacques André
[Psychanalyste, A.P.F., prof. des Universités, Paris]

 

« Juste une chose encore... »

Les mots d’Aline suivent immédiatement les miens, ceux qui lui signifient que l’heure est venue, pour doucement les contredire. La chose encore prolonge la séance, parfois de quelques minutes. Cette particularité s’est ensuite étendue à l’interruption des vacances, qui la fait protester : « j’ai besoin de vous. » Elle ajouterait volontiers quelques séances comme elle ajoute des minutes — plus tard, quand l’humour trouvera la liberté de s’en mêler, Aline formera le projet de créer une association de patients dont le premier but serait de faire baisser les honoraires de l’analyste afin de le contraindre à diminuer son temps de vacances.
Parmi ce qui menace l’ouverture sur l’inconnu, en quoi consiste l’attention flottante, il y a l’expérience ; ce qui, chez l’analyste, s’est constitué, sédimenté en savoir ; plus précisément ce qui, au sein de ce savoir, s’est immobilisé, à l’abri du questionnement . Pour le comportement d’Aline, les interprétations sont déjà là, toutes prêtes. Cela commence par la maîtrise de la séparation et se poursuit avec l’angoisse, dans deux grandes directions possibles. L’une suit la piste oedipienne de la rivalité : mordre de quelques minutes, de quelques séances sur le temps que l’analyse partage avec quelqu’un d’autre. L’autre direction emprunte la voie plus archaïque de l’abandon : ne me rejetez pas ! Je n’ai commencé à entendre quelque chose, par-delà ces voies trop vite frayées, qu’en cessant d’isoler le moment de la séparation, l’instant de la fin, du reste de la séance. Contrairement à certains qui s’installent sur le divan sans même le toucher, Aline y prend ses aises. Elle plonge, dès qu’elle parle, dans un état quasi-hypnoïde qui la conduit au bord de l’hallucination. Chacun, analyste, connaît l’expérience de ces cures dont l’ambiance « vitale » fait que l’on retient son souffle, que l’on efface jusqu’au bruit de sa respiration, comme pour ne pas briser l’improbable tranquillité du bébé que porte le divan. Aline aussi vit comme insupportable tout dérangement : un changement de position dans le fauteuil, un toussotement, et elle proteste. Mais ce n’est pas que ça l’empêche de vivre, plutôt que cela interrompt la continuité auto-hypnotique dans laquelle sa parole allongée l’emporte. Parler est aussi une activité autoérotique.
Tout du dispositif, de l’instauration de la situation analytique, invite à la régression. De cette invitation, s’allonger sur le divan est le geste le plus manifeste qui rapproche de fait l’analysant du dormeur-rêveur. Les indications livrées par Freud à ce sujet soulignent qu’une telle mesure ne vise pas seulement à faciliter le mouvement régressif chez le patient mais aussi à libérer les capacités de régression du côté du fonctionnement psychique de l’analyste : l’égal suspens de l’attention, « l’abandon au cours des pensées inconscientes », supposent que le visage soit libéré de l’immobilisation par le face à face1.
L’état hypnoïde d’Aline conduit à interroger autrement la question de la régression. Aline rappelle à sa manière que la position allongée est encore une façon, pour la psychanalyse, de garder le contact avec sa pratique primitive : l’hypnose, quand le patient, à l’image de Mademoiselle Elisabeth von R., s’allongeait sur le divan, « les yeux fermés »2. Il reste vrai que la psychanalyse est née d’un dégagement critique vis-à-vis de la situation hypnotique, mais ce serait un rêve d’obsessionnel que de croire qu’un tel dégagement aurait valeur d’isolation définitive des deux pratiques. C’est après tout une leçon de la psychanalyse de rappeler que l’on ne quitte jamais complètement le pays natal. D’être « ramenée au transfert », comme l’écrit Freud3, la suggestion ne disparaît pas pour autant, ne serait-ce qu’à travers l’énoncé de la règle : « Dites tout ce qui passe... ».
Sur le divan, Aline prend plus que ses aises, elle évoque régulièrement, avec une certaine gêne, qui reste au bout du compte assez rhétorique, telle une précaution oratoire, la façon dont l’excitation gagne plusieurs points du corps, jusqu’à rendre impérative la réponse par la démangeaison. Que l’on se souvienne de Dora, jouant sur le divan avec un petit porte-monnaie, l’ouvrant, le refermant, en y introduisant alternativement le doigt. « Celui dont les lèvres se taisent bavarde avec le bout des doigts »4. Aline se sent bien , d’où sa difficulté à retrouver en séance l’atmosphère souvent négative de sa vie. Le week-end peut avoir été sombre, la première séance de la semaine ne l’est pas. « Encore une chose », ces mots qui retardent la fin de la séance s’opposent moins à la séparation et à son angoisse qu’ils ne disent : « encore, encore un peu, un peu de temps de séance, un peu de satisfaction en plus ». Encore un tour.
On sait la difficulté rencontrée au cours de secondes analyses, quand le patient, lors d’une expérience précédente, s’est vu accorder de la part du thérapeute certaines satisfactions : conseils, paroles rassurantes, attitudes maternantes... ce que Freud appelait des « gâteries »5. Difficile de renoncer à ce qui, un jour, vous a été donné, les libéralités d’antan deviennent les résistances d’aujourd’hui. La difficulté technique mise en scène par Aline place l’accent à un autre endroit. Protégé par ses « refusements », notamment celui de la gratification, l’analyste, ne commettant pas les mêmes erreurs que son prédécesseur, risque cependant d’être trop peu attentif à ce qui cherche à se satisfaire du seul fait de la situation régressive créée par l’ouverture de l’analyse. Les voies de la régression ne sont pas celles de l’abstinence ou de la frustration mais, au contraire, celles des « satisfactions substitutives » ou latérales6. La logique de la première topique, qui rend indissociables inconscient et sexualité infantile et à partir de laquelle s’est inventé le dispositif de l’analyse, invite à penser que le mouvement de la régression est inséparable des exigences du principe de plaisir, des voies à rebours qu’il emprunte lorsque les issues plus directes sont inaccessibles. À prolonger ce raisonnement, on saisit rapidement la menace qui pèse sur le cours de l’analyse : invitant à la régression, la psychanalyse fait-elle autre chose que proposer des satisfactions substitutives ? La première des « satisfactions substitutives » n’est-elle pas le transfert en tant que tel, les répétitions qui le constituent ? Si la règle d’abstinence peut veiller à limiter les satisfactions latérales ou précipitées, comment pourrait-elle concerner le coeur même de l’expérience analytique ? Il n’y a pas d’en-dehors du transfert même si Freud a pu un jour rêver d’une psychanalyse qui ne serait que « remémoration ». Aline, à elle seule, impose la question : si la régression / satisfaction prend le pas sur l’élaboration, il n’y a plus aucune raison d’en finir. Encore se révèle une version inattendue de l’analyse interminable.

*

La régression est divisible par trois : « formelle, topique et temporelle ». Division toute théorique, s’il est vrai que la réalité, celle de Psyché, ne demande qu’à confondre ce que la théorie distingue : « les trois sortes de régression sont toujours au fond une seule et même chose et se rejoignent dans la plupart des cas, car ce qui est le plus ancien dans le temps est tout à la fois ce qui est formellement primitif et, dans la topique psychique, le plus proche de l’extrémité perception. »7
Et pourtant... la psychanalyse, sa pratique, sa technique, a-t-elle, pour ces trois figures, la même bienveillance ? La régression formelle a beau avoir été la dernière conceptualisée par Freud, elle est sans doute la seule à faire l’unanimité. Quel analyste songerait à se plaindre du surgissement d’un lapsus ? L’énoncé le plus classique de la règle fondamentale : « Dites tout ce qui vous passe par l’esprit »8, abandonnez les contraintes de la conversation ordinaire, ne vous souciez pas de cohérence, perdez le fil, parlez langue déliée ! Cet énoncé appelle de ses voeux la défaite du logos dans le langage, il ne demande qu’à faciliter l’incidence des processus primaires à la surface de la parole. Que les mots soient traités comme des choses !
Eu égard à la problématique d’ensemble de la régression, la régression topique occupe une position particulière. L’idée de la régression naît avec elle, via l’interprétation du rêve, en même temps que l’invention du dispositif analytique lui emprunte son modèle. Ce qui reste implicite chez Freud, sera explicitement soutenu ultérieurement, notamment par Bertram Lewin9, dans les années 50, soulignant la proximité recherchée entre l’état intrapsychique du rêveur et celui de l’analysant, voire de l’analyste : écouter un patient comme on écoute un rêve, « écouter et entendre dans la psychanalyse c’est faire en quelque sorte du rêve le « prisme » des mots qui en recueille la visualité et qui en diffracte les figures. »10 La position allongée sur le divan barre l’accès à la motricité, elle favorise le retour au rêver, sinon au rêve, le retour vers l’image, jusqu’à l’altération éventuelle du système Cs, quand la régression atteint l’extrémité hallucination11. S’il fallait ajuster l’énoncé de la règle fondamentale à ce retour espéré vers la sensation — pas seulement visuelle —, la variante freudienne en serait un possible exemple : « Conduisez-vous à la manière d’un voyageur, assis côté fenêtre dans un wagon de chemin de fer, qui décrit à quelqu’un d’installé à l’intérieur le paysage se modifiant sous ses yeux. »12. On devine que ceux qui, à la suite de Lacan, définissent l’expérience analytique comme « accès au Symbolique », et détournent les yeux des séductions de l’imaginaire, sont plus embarrassés que réjouis par le cheminement topique de la régression. La question pourtant s’impose : comment dissocier les atteintes aux formes secondarisées, qui caractérisent la régression formelle, d’un changement de lieu psychique, qui signe la régression topique ?
Mais c’est avec la forme temporelle de la régression que les conflits psychanalytiques, tant théoriques que pratiques, atteignent leur acmé. Dans un ouvrage sous-titré : retour sur la régression13, Pierre Fédida constatait que depuis les années 60, une quarantaine d’années se sont écoulées sans que la notion n’ait guère été reprise : trop psycho-biologique ou évolutionniste, l’idée de régression demeurerait insuffisamment spéculative et faiblement descriptive. C’est de sa restriction à la dimension temporelle que la notion aurait souffert : « une référence temporelle trop systématiquement simplifiée par sa connotation développementale »14. On peut, pour une fois, être beaucoup plus précis dans la datation, c’est le 2 février 1955, au séminaire de Lacan, que l’idée de régression reçoit un coup dont elle mettra quelques décennies à se remettre : « La régression n’existe pas »15. Cette formule en évoque une autre du même, plus célèbre : « LA Femme n’existe pas », avec une différence pourtant de l’une à l’autre. Dans la seconde, l’accent porte sur l’article défini et sa prétention d’universalité : la Femme n’existe pas, L’Homme vaut pour les deux sexes. Quand, dans la première, c’est « existe » qui se charge de l’essentiel.
La critique de Lacan fait directement suite à un exposé de Jean-Louis Lang, soulignant la « candeur naïve » de l’usage fait de la notion de régression, à travers un glissement de la description au réalisme16. Lacan : « Voyons-nous jamais quelqu’un, un adulte, régresser vraiment, revenir à l’état de petit enfant, se mettre à vagir ? La régression n’existe pas. Comme le remarque Lang, c’est un symptôme qui doit être interprété comme tel. Il y a régression sur le plan de la signification et non pas sur le plan de la réalité. » La critique de Freud, au moins celui des « stades », est frontale. Mais les autres aspects de la régression ne sont pas non plus épargnés, Lacan étant convaincu que Freud n’introduit la régression qu’à « partir du moment où il met l’accent sur des facteurs temporels ». Comme à son habitude, gommant le différend, Lacan cherche aussitôt à enrôler Freud à ses côtés, décrivant celui-ci « aussi embarrassé de la régression qu’un poisson d’une pomme. »17
Les premiers mots sont critiques, la suite est pamphlétaire, quand l’ironie de Lacan moque « l’emploi indéfinissable qu’on fait ordinairement de références telles que celles-ci : à ce moment de son analyse, le malade a régressé à la phase anale. Il ferait beau voir la figure de l’analyste si le malade venait à « pousser », voire seulement à baver sur son divan. »18 Le débat tourne rapidement à l’interdit de penser et il ne faut pas chercher ailleurs le silence (relatif) dont a fait l’objet, dans la psychanalyse française, la notion de régression. C’est qu’il aurait fallu beaucoup d’audace, pas seulement chez les disciples, pour rejoindre ce que Lacan désignait comme le camp des « bénins et des niais. »
Les « niais » ont pourtant belle allure, notamment le premier d’entre eux : Winnicott. Réduite au silence en France, la question de la régression prospère de l’autre côté du Channel. A l’heure même où Lacan assène : « La régression n’existe pas », Winnicott écrit un article qui a valeur historique pour l’extension de l’indication d’analyse au-delà du registre psycho- névrotique : « Les aspects métapsychologiques et cliniques de la régression au sein de la situation analytique. »19 « La régression à la dépendance, souligne-t-il, fait partie intégrante de l’analyse des phénomènes de la petite enfance. Si le malade mouille le divan, s’il le salit ou s’il bave, nous savons que cela est inhérent à la situation et que ce n’est pas une complication. Ce n’est pas l’interprétation qui est nécessaire, et d’ailleurs la parole ou même un mouvement peut détruire le processus »20.
Cette opposition anecdotique de Lacan et Winnicott trouve rapidement ses limites, celles de l’affrontement thèse contre thèse qui convient mal au débat psychanalytique. Il n’est pas sûr que la régression que Winnicott promeut soit celle que Lacan condamne, tant divergent leurs sources théoriques et pratiques.
Winnicott explore une voie à peine ouverte par Freud, quand celui-ci souligne que si le moi de l’être humain a une « histoire de développement », il faut alors envisager qu’il existe aussi des « régressions du moi » qui ne se confondent pas avec les régressions libidinales, et qui apportent leur contribution originale aux destins psychopathologiques21. On en trouve un écho en 1938, dans l’Abrégé22, quand Freud, définissant les états borderline avant la lettre — ces « névrosés gravement atteints», dont les mécanismes pathogéniques s’apparentent aux psychoses, quand bien même leur moi, malgré la désorganisation, reste dans la vie réelle —, s’interroge sur les voies à venir du traitement psychanalytique. Les « régressions à la dépendance », que décrit Winnicott, font toujours suite à un effondrement de ce qui, jusquelà, tenait lieu d’organisation du moi (faux self). Ce type de régression, Winnicott insiste, n’est en aucune façon nécessaire au patient de type névrotique qui, d’emblée, installe son intérieur à l’intérieur de l’analyse. Le moi est un « être de frontières », et ce sont aussi les frontières de l’analyse, à commencer par celle du temps — Winnicott pouvait porter la durée des séances à une heure trente, et parfois davantage —, que piétine l’analysant borderline. Il n’est pas une notion de la théorie winnicottienne qui ne puise à cette source pratique. Personne n’a jamais vu, ou observé, une good enough mother, celle-ci s’est entièrement construite en contrepoint des défaillances de l’environnement psychanalytique.
Le mouvement de la théorie vise une généralité toujours plus ou moins oublieuse de ses sources. Celle de Lacan n’y fait pas exception : comment le privilège accordé au point de vue du signifiant pourrait-il être indépendant de la sexualisation de la pensée qui caractérise la névrose obsessionnelle ? (Les déliaisons théoriques de la fin —« les non-dupes errent »— et le recours paradoxal au formalisme mathématique poseraient sans doute la question à un autre niveau). Si l’on en reste avec le Lacan première manière, l’exemple ironique qu’il donne de la régression « niaise », le patient qui « pousse » sur le divan, cet exemple, une fois de plus, pourrait bien être la chose même. Nul n’est plus habile que l’obsessionnel, ce grand « anal », à transformer en « satisfactions substitutives » les contraintes analytiques, qu’il s’agisse de ses rituels ou de l’obéissance à la règle. Cette dernière se croit « fondamentale », elle n’est que symptomatique pour celui, tel l’obsessionnel, qui est soumis à la torture d’une sexualisation omniprésente de la pensée. Comment s’en sortir ? On connaît la variante technique inventée par Lacan, qui n’est dans le fond qu’une autre face de sa dénégation de la régression : la scansion. Le danger est que le « non-agir » prenne valeur obsessionnelle chez l’analyste lui-même. Avec l’obsessionnel la routine est une connivence (inconsciente). Confronté à un patient qui n’en finit plus de spéculer sur l’art de Dostoïewski, Lacan passe à l’acte, il écourte23. Ce que le patient, touché, interprète à sa manière : sodomisé, engrossé, éventré par le coup de la scansion, il apporte un fantasme de grossesse anale accompagné d’un rêve de résolution par césarienne. L’analyste récolte ce qu’il a semé, faut-il pavoiser ? Un analyste irrité par la sexualisation de l’activité de pensée, par la régression de l’acte à la pensée, remet par son geste la régression sur ses pieds : de la pensée à l’acte. Cette réponse directe au symptôme, scansion contre ressassement, transforme évidemment la méthode. La séance à scansion fait de la psychanalyse une psychothérapie de la névrose obsessionnelle24.
A l’appui de ce « moyen technique violent », on a pu invoquer Freud et sa décision de fixer un terme à l’analyse de l’Homme aux loups. Et quand tel analyste évoque son propre recours à ce « moyen héroïque », c’est très généralement d’une cure d’obsessionnel dont il s’agit. Cela dit, la caution de Freud ne change rien à la nature psychothérapique du procédé, quand c’est le symptôme qui décide du programme. Le terme fixé, comme la scansion, signent un échec au moins partiel du processus analytique en tant que tel, ce dont Freud, quant à lui, convient volontiers.

*

La critique de Lacan a au moins eu le mérite de rendre problématique la notion même de « régression temporelle ». Quel est le temps de la régression temporelle ? S’agit-il d’un retour au passé ? Les remarques après-coup de Freud concernant l’analyse de Dora fournissent des indications précieuses : d’un côté un analyste qui, lui, cherche les chemins du retour vers le passé le plus éloigné, le plus enfoui ; de l’autre une patiente qui, inconsciemment (contre-transférentiellement !), répond à cette démarche historienne par l’acte d’un rêve25. La régression temporelle n’est pas temporelle, elle ignore le temps. Elle nous ramène en des lieux fixes que nous n’avons jamais quittés ; elle signe, plus que l’impérissable, la présence des formes les plus primitives.
L’opposition Lacan — Winnicott a aussi l’intérêt de marquer l’infirmité de la théorie, sans doute de toute théorie psychanalytique, qui ne peut se constituer en généralité qu’au prix d’une simplification de la complexité psychique. Que joue Aline à dire « encore » ? Le temps qu’elle vole est un présent, celui de l’infantile ; un présent qui ignore le passé comme l’avenir. L’auto-érotisme du transfert, chez elle, fait de la psychanalyse un mode onaniste de satisfaction. Est-ce tout ? Si Aline emprunte beaucoup à la contrainte obsessionnelle, la présence insistante chez elle des fragilités narcissiques suscite complication. Pas plus que le temps n’est une forme a priori de la vie psychique — tout le monde n’a pas de passé26 —, le plaisir n’est une donnée constitutionnelle. Expérience inter-psychique, le plaisir a une genèse, et celle-ci ses éventuels ratés. L’auto-érotisme est un résultat, bien ou mal acquis, et non un début. Peut-on prendre plaisir sans qu’un autre ne s’en soit aperçu, ne l’ait reconnu, sans que le miroir de son visage ne l’ait reflété ? Bien des vies n’y suffisent pas, a fortiori quelques minutes dérobées.

Les gâteries

« Dans la cure analytique il faut que soit évitée toute gâterie de ce genre. »27

Ces mots de Freud, en 1918, se font l’écho de ce qui est devenu pour lui une inquiétude technique, présente au moins depuis les « Remarques sur l’amour de transfert » (1915), celles des « satisfactions substitutives » surgissant au coeur de la situation psychanalytique elle-même. Il est déjà beau de devoir combattre les dérivations latérales, hors-cure, de patients trop pressés d’investir dans un nouvel objet une libido à peine libérée par une levée de refoulement — « tomber amoureux », rien de tel s’il s’agit d’interrompre une analyse. Mais il faut en plus rester attentif à ce que le « rapport de transfert » à l’analyste ne joue pas le même rôle, celui d’un « dédommagement », une sorte de récompense pour le travail déjà accompli, soit le renoncement relatif à une névrose à laquelle on était pourtant si fortement attaché.
Le regard inquiet a changé de direction, de façon implicite ces quelques considérations sur les « gâteries » sont autant de « remarques sur l’amour de contre-transfert ». Que le transfert amoureux se mette au service de la résistance à la dynamique du traitement, c’est une chose, à peu près inévitable, mais que l’analyste y « réponde » en est une autre. C’est une faute. La morale n’est pas en cause, la faute est « économique », qui prive le mouvement de l’analyse de son seul moteur, une force pulsionnelle insatisfaite. Et pourtant, note Freud, il faut bien qu’au patient « on accorde quelque chose, plus ou moins selon la nature du cas ». « Mais il n’est pas bon que cela fasse trop ». Accorder sans gâter...
« Gâterie », Verwöhnung, le sens sexuel allusif s’entend tout aussi bien en allemand qu’en français, sur fond d’une même référence première à l’enfant gâté : verwöhntes Kind. Le préfixe ver souligne qu’une activité a pris un tournant trop intense et qu’elle devient, de ce fait, négative. Sur la base de la racine wöhnen, gewöhnen-entwöhnen signifient habituer-déshabituer, au sens ordinaire, mais aussi au sens d’une addiction, d’une mauvaise habitude28.
Le même mot, « gâter », revient sous la plume de Freud, quand il évoque les facteurs aggravant l’angoisse de perte d’amour chez l’enfant29 ; le petit enfant, ou l’enfant de toujours, celui que le transfert actualise. Il n’est jamais bon que cela « fasse trop », la séparation n’en est que plus impossible. L’interminable de l’analyse n’est pas à verser au compte du seul patient. Se laisser aller, pour l’analyste, « sur la pente des sentiments tendres » n’est pas sans danger ; non seulement parce que l’on n’est jamais sûr d’être « maître de soi » et de ne pas se retrouver un beau jour plus loin qu’on ne l’avait pensé 30. Mais encore parce que l’on voit mal ce qui pourrait alors pousser l’analysant à renoncer un jour à de telles attentions. Les pratiques de « sevrage progressif » sont peut-être la marque la plus explicite de l’amour (non liquidé) de contre-transfert : on diminue le nombre des séances, voire leur durée... quand on ne propose pas à son patient, ayant entre-temps, épousé le même métier, de devenir son superviseur !
Le ton de Freud est ferme, abstinence contre satisfactions substitutives, et son espoir est sans doute de conclure ce débat technique. Il ne fait que l’ouvrir.
Gâteries et tendresse, c’est entre ces mêmes mots que l’ « enfant terrible » Ferenczi adoptera quelques années plus tard, un point de vue adverse : « La méthode que j’emploie avec mes analysants consiste à les « gâter ». Sacrifiant toute considération quant à son propre confort, on cède autant que possible aux désirs et impulsions affectives. On prolonge la séance le temps nécessaire pour pouvoir aplanir les émotions suscitées par le matériel ; on ne lâche pas le patient avant d’avoir résolu, dans le sens d’une conciliation, les conflits inévitables dans la situation analytique, en clarifiant les malentendus, et en remontant au vécu infantile. On procède donc un peu à la manière d’une mère tendre, qui n’ira pas se coucher le soir avant d’avoir discuté à fond, avec son enfant, et réglé, dans un sens d’apaisement, tous les soucis grands et petits, peurs, intentions hostiles et problèmes de conscience restés en suspens. »31
Ne vous inquiétez pas, écrit-il à Freud, « je ne transgresse pas (ou pas souvent) la frontière de la normalité »32. Expert en « confusion de langue », Ferenczi-le-passionné n’est pas pour autant à l’abri de ses effets. Il en fait lui-même rapidement le constat : quand il attendait de la nouveauté technique un raccourcissement « substantiel » de l’analyse, c’est l’inverse qui se produit. C’est que l’appétit vient en mangeant33 « le patient devenu enfant se montre de plus en plus exigeant, retarde de plus en plus l’apparition de la situation de réconciliation, pour éviter de se retrouver seul, pour échapper au sentiment de ne pas être aimé. » « Je me mène moimême ab absurdum, écrit-il encore à Freud. Mais cela ne me décourage pas, j’ai toujours l’espoir de trouver tôt ou tard le bon chemin. » La folie Ferenczi, folie féconde, est plus affaire de passion que de tendresse. Elle n’est pas pour autant sans raison. Décréter l’ « incurabilité » des patients, les accuser de « réaction thérapeutique négative », tout cela lui semble quelque peu hypocrite ; il doit bien exister une voie technique qui permette à la fois au patient de « plonger dans les stades précoces de l’amour d’objet passif », et en même temps à l’analyse d’avoir lieu...
La suite du débat, entre divergences théoriques et variations pratiques, a déjà rempli quelques rayons de bibliothèque, je m’en tiens au petit bout de la lorgnette : les gâteries. Où commencent-elles, quand finissent-elles, quand on en fait trop ? ou dès que l’on « accorde quelque chose » ? Le baiser en se quittant, la main dans les cheveux, le murmure à l’oreille... Ferenczi énumère les siennes sans pudeur — il le paiera de quelques années de réclusion, de refoulement, avant que Winnicott et Balint, ses véritables héritiers, ne réimposent les interrogations qui étaient les siennes. Mais qu’une patiente dise à quel point cela lui fait chaud au coeur d’entendre rire, sourire celui qui se tient le plus souvent silencieux derrière elle, gâterie ou pas ? Ou plus discret encore : « Vous ne faites pas « mhum »… quand je n’ai pas mon compte de « mhum » pendant la séance, ça me manque. » Et que dire de parler… s’il « fait clair » dès qu’on parle, faut-il définitivement se taire ? Croit-on s’en tirer à si bon compte : silencieux, l’analyste donne encore de son temps. « Quatre séances par semaine, vous me gâtez ! ». Ou : « Rien ne me fait plus de bien que de savoir, quand je suis en retard, que vous êtes là à m’attendre. » Supprimons l’attente, et puis le temps, supprimons la psychanalyse ! Fini les « gâteries », fini de faire l’enfant.


[1]Sur l’engagement du traitement (1913), OCF XII, p. 174.
[2]Freud, Breuer, Etudes sur l’hystérie (1895), PUF, 1956, p. 110.
[3]XVIIIème leçon, « La thérapie analytique » (1915), OCF, XIV, p. 468.
[4]Dora, 56-57.
[5]OCF, XV, p. 104.
[6]OCF, XVIII, p. 69.
[7]L’interprétation du rêve (ajout de 1914), OCF IV, p. 602.
[8]Freud, Sur l’engagement du traitement, OCF XII, p. 174.
[9]Dream psychology and the analytic situation, The Psychoanalytic Quarterly 25, 169-199.
[10]Cf. Pierre Fédida, Le site de l’étranger, PUF, 1995, p. 57.
[11]On sait que Freud fait de « l’extrémité perception » le terme de la régression topique. Tout cela est en débat depuis quelques décennies (Cf. Lacan, Le séminaire, livre II, Seuil, 1978, p. 171 sq.) et nécessiterait une critique approfondie.
[12]OCF, XII, 176.
[13]Par où commence le corps humain ? Petite Bibliothèque de Psychanalyse, PUF, 2000.
[14]Op.cit. p.1.
[15]Lacan, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, Le séminaire II, op.cit.p. 128.
[16]Exposé repris sous forme d’article : « L’abord psychanalytique des psychoses chez l’enfant », La psychanalyse, vol. 4.
[17]Le séminaire II, op.cit. p. 175.
[18]Ecrits, Seuil, 1966, p. 582.
[19](1954), in De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot, 1969.
[20]Winnicott, op.cit. p. 262.
[21]OCF, XIV, 370.
[22]PUF, 1949, p. 41.
[23]Ecrits, p. 315.
[24]La distinction, du point de vue de la théorie, entre un premier Lacan et un Lacan de la fin, vaut sans doute aussi en pratique : la réduction du temps de la séance à rien, ou presque, n’est pas la simple suite de la scansion.
[25]OCF, XII, 253.
[26] [27]Freud, Les voies de la thérapie psychanalytique (1918), OCF, XV, 104. Je souligne.
[28]Je dois à Alexandrine Schniewind ces remarques sémantiques.
[29]OCF, XVII, p. 281.
[30]OCF, XII, 204.
[31]Analyse d’enfant avec des adultes (1931), Psychanalyse IV, Payot, 1982, p. 107.
[32]Lettre du 15 septembre 1931, Freud, Ferenczi, Correspondance 1920-1933, Calman- Lévy, 2000, p. 472.
[33]En français dans le texte de Ferenczi, Psychanalyse IV, op.cit. p. 108.