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Revista Romana de Psihanaliza
Publicatie a Societatii Romane de Psihanaliza, Grup de Studiu IPA

 

EMPATHIE ET MICRO-PROCESSUS

Michel Vincent
[Psychanalyste, S.P.P., Paris]

 

La verbalisation par le patient des pensées et sentiments qui émergent pendant la séance permet l'élaboration par l'analyste de l'interprétation, (interprétation élaborative et élaboration interprétative). Cette verbalisation par l'analyste donne sens au discours de l'analysant et conduit à la remémoration/(re)construction du passé infantile refoulé. « Refoulé » est ici pris dans son sens le plus général de défense, et de ce fait il a une signification imprécise. Il permet néanmoins de désigner un passé dont les expériences entravent le présent (compulsion de répétition) et aliènent l'avenir. Aussi la verbalisation n'est-elle pas le seul mode opérant tant du côté de l'analysant que du côté de l'analyste. Dans un titre très heureux, Les mots pour le dire, Marie Cardinale rendait compte il y a plusieurs années du travail de son analyse. De son côté l'analyste permet, tant par son silence, que par ses interventions verbales que progresse ce travail psychique dont le but ultime est de permettre à l'analysant de s'entendre. Je comprend ici « s'entendre » au sens d'être à soi-même son propre interlocuteur, et à celui d'une compétence – s'y entendre – pour faire la paix avec soi-même. Il faut cependant ajouter à ce travail analytique une attention particulière pour la mise en place et le maintient du cadre qui rend cette séance possible. De nombreux travaux dont ceux de Jean-Luc Donnet (1995) en ont repéré plusieurs aspects.
A propos d'empathie l'étude de Jacqueline Godfrin-Haber et Maurice Haber (2001) montre bien l'infinie discrétion des mécanismes qui sous-tendent un changement du cadre. Cette altération peut n'être que passagère et suivre une rationalité indiscutable. Cependant, ces auteurs ont montré très clairement que les messages excitants qui viennent du divan (par exemple la sollicitation de réduire le nombre des séances) peuvent ébranler l'analyste et le faire répondre dans le même registre de fonctionnement (par exemple en s'absentant dans un temps comportant une séance de la personne qui demandait à faire passer ses séances de n à n-1). Le retour, après-coup, de l'analyste sur ce qui a été agi de part et d'autre conduit à prendre en considération, à partir de l'expérience analytique et des connaissances ainsi rendues possibles, le rapport entre la remémoration et la mise en acte (agieren). Ce dernier est en relation directe avec le rapport entre la relation transférentielle et le contre-transfert. Il permet de prendre la mesure des aspects économiques de la force, et de la recherche du sens propre à l'activité pulsionnelle en quête d'une décharge appropriée à l'excitation psychique (André Green, 1995, 1997). Ce bref exemple suggère un examen de l'empathie dans sa relation avec les (micro)processus dont la description a été entreprise par S. Freud à travers les articles métapsychologiques. Ce travail a été complété par de nombreuses contributions concernant l'identification, l'identification projective, la symbolisation, le rôle de l'objet, l'importance du transfert de base décrit par Catherine Parat (1976), et enfin les différentes facettes de la pensée clinique étudiée par André Green (2002). Il n'est pas possible d'évoquer tous les auteurs dont les noms se pressent sur ces différents sujets. Celui de W. R. Bion revient après une lecture ancienne (Michel Vincent, 1978). Bion rappelle l'opposition freudienne de l'action musculaire qui sert à apporter des modifications à l'environnement, et le stade où intervient une capacité de penser. C'est dans la catégorie définie par le premier de ces termes, l'action, que Bion propose d'inclure les fantasmes selon lesquels l'esprit fonctionne comme un muscle qui peut décharger la psyché d'un accroissement d'excitation. L'identification projective entre alors dans la catégorie de l'action.
Nous sentons bien que la définition de l'empathie est difficile. La notion n'est est pas très ancienne. Les auteurs de l'argument introductif de la Revue Française de Psychanalyse consacrée à ce sujet ont consulté le Dictionnaire de Psychologie qui indique que le terme « empathie » est dû à R. Vischer qui l'aurait créé en 1873, et c'est Th. Lipp qui l'a ensuite développé. Le dictionnaire Le petit Robert dans son édition de 1988 date de façon plus contemporaine son apparition pour définir la faculté de s'identifier à quelqu'un, de ressentir ce qu'il ressent. Beaucoup plus ancienne est la référence à la « sympathie » dont l'usage est attesté depuis le XV° siècle à partit du latin pour désigner le fait d'éprouver le même sentiment, et à partir du grec pour distinguer la participation à la souffrance d'autrui.
Revenons à l'empathie dont le Thesaurus de l'Encyclopaedia Universalis renvoie à deux articles. Le premier traite de l'hypnose, et Léon Chertok écrit « (…) l'interprétation, processus intellectuel, devient moins importante que cette forme de communication affective intense, fusionnelle, symbiotique que l'on appelle empathie » L'hypnose est présentée comme un modèle privilégié d'empathie. Le second de ces articles traite de sociométrie. Jean Maisonneuve y distingue trois niveaux : celui des individus, celui des relations interpersonnelles et celui des groupes. C'est dans le premier de ces niveaux que l'empathie apparaît comme degré d'acuité perceptive du sujet. Retenons la référence à une communication affective intense dans laquelle la perception des relations mutuelles est soulignée.
Freud recourt à la notion d'Einfühlung en de rares occurrences : dans Le mot d'esprit (1905c) et dans Psychologie des masses et analyse du moi (1921c). Il met l'accent sur la représentation qui est substituée à l'action musculaire grâce aux traces mnésiques des perceptions antérieures de soi-même et de l'autre. Après Freud le terme a connu un succès à éclipse. Il a été mis à l'honneur en particulier par Heinz Kohut (1979) dont la théorie du Self propose le modèle de la dyade mère-enfant et rejette la théorie des pulsions. Sa contribution a été remarquablement exposée et critiquée par Agnès Oppenheimer (1996). Plus près de nous Stefano Bolognini (2002) remarque que W. R Bion partage avec Freud un vif souci au sujet de l'attitude des analystes vis-à-vis de leurs patients et de leurs propres affects dont ils ont à se défendre vis-à-vis d'eux-mêmes. Il retient avec Mark D. Berger que l'empathie sert à désigner l'état émotionnel du thérapeute vis-à-vis du patient en tant que personne, et que le contre-transfert décrit l'état émotionnel du thérapeute en relation avec les objets internes de son patient. Nous voyons ici encore l'opposition entre le statut phénoménologique de l'empathie et le statut métapsychologique de la relation transféro-contretransférentielle. A partir de son expérience, recoupée par ses lectures, Bolognini souligne que l'empathie ne peut se décréter, tant il est vrai que pour lui le renoncement à un contrôle omnipotent de ses affects est un des deuils les plus importants auxquels l'analyste soit confronté. Il est ainsi conduit à distinguer l'empathie du partage avec le patient d'expériences régressives, sans pour autant que l'analyste y aliène toute capacité de penser. L'empathie se caractérise par sa nature temporaire qui est opposée à la qualité permanente de l'identification selon Ralph Greenson ; et par sa limitation par le besoin du patient d'un espace privé lui permettant, pour le dire avec des termes empruntés à D.W. Winnicott, d'être seul en présence de son analyste afin de maintenir la liberté de ses associations et leur verbalisation.
Dans un livre, Le Bébé, le Psychanalyste et la Métaphore (2002), Serge Lebovici, dans les dernières années de sa vie, étudie lui aussi l'empathie. Il en retrace l'histoire et l'éclaire de l'expérience de ses consultations thérapeutiques avec des parents et leur bébé. L'écoute analytique y est interprétée à partir du jeu de l'empathie à l'enacment (S. Lebovici 1995). Il écrit : « (…) la mise en acte du contre-transfert (…) je l'utilise pour caractériser les moments où je réagis au cours d'une consultation thérapeutique, dans son ‘moment sacré', de façon relativement involontaire, généralement pour défendre les hommes contre leur déchéance, c'est à dire pour rétablir mon narcissisme primaire attaqué en raison de mon âge… Ainsi finalement, l'énaction est pour moi un passage à l'acte qui me permet de me renarcissiser, et d'agir directement sur la mère et l'enfant et éventuellement sur le père. » Il précise ainsi ce qu'il écrivait en 1995 : « L'enacment se réalise dans un moment, véritablement exquis, où l'analyste éprouve dans son corps un agi qui reste ressenti et non agi, le poussant à affirmer sa victoire narcissique sur lui-même, tout en lui donnant des capacités métaphoriques. » L'étude la plus récente de Serge Lebovici fait partie d'un chapitre qui porte en sous-titre : « du concept de représentation à celui de narrativité » L'énaction empathique y est présentée comme un instrument utile en raison du pouvoir métaphorisant qu'il donne à la séance, mais un instrument dont il ne faut pas abuser (Serge Lebovici, 2002, p. 162). La maîtrise de l'analyste me semble aussi problématique que celle du patient qui n'ont pas les mots pour le dire. L'embarras si bien exposé par Jacqueline Godfrin-Haber et par Maurice Haber après l'annulation d'une séance d'un patient qui réclamait la diminution du nombre de ses séances est le symétrique de ce que le patient fait à l'analyste. J'ai participé en 1994, comme Serge Lebovici, à Londres à ce Colloque Scientifique International qui avait inscrit le passage à l'acte au centre de nos réflexions. J'y ai puisé un enseignement sensiblement différent de celui que S. Lebovici en a tiré. A l'époque Joseph Sandler était préoccupé par la dérive que faisait subir aux concepts psychanalytiques leur emploi en psychiatrie. Il en était ainsi du concept d'acting, acting-out et acting-in, utilisé par les psychiatres américains pour décrire l'expression phénoménologique de certains troubles de leur patient border-line et psychotiques. Le terme d'acting se trouvait ainsi détourné de sa signification de résistance (Jean Rouart, 1968) au processus progrédient attendu de la cure dans une des premières définitions données par Freud : « rendre conscient ce qui est inconscient ». L'enquête que j'ai menée à la suite de cette conférence m'a amené à penser que la proposition de qualifier la résistance par l'acting sous le titre d'énacment n'était pas très heureuse. L'agir dans la cure peut figurer ce pourquoi il n'y a pas de mot pour le dire. A la différence de l'agir de résistance qui fait obstacle à penser, l'énaction constitue un chaînon bienvenu pour parvenir à la formulation plus tardive du travail analytique : « Wo Es war, soll Ich Werden » (où le ça était, le Moi doit advenir). A travers différents exemples l'énaction se révèle animer le mouvement progrédient ainsi que j'en ai donné plusieurs exemple (Michel Vincent, 1997). Rappelons ici celui tiré de l'analyse de L' Homme aux loups par S. Freud. Ce récit se trouve dans le chapitre IV dans lequel apparaissent le récit du rêve et les premiers éléments de son interprétation. Au début de son analyse Freud pensait d'abord que son patient voulait attirer son attention sur l'heure quand, en quête de la sympathie de son analyste, il se retournait pour présenter à Freud un visage avenant puis se tournait dans la direction opposée pour désigner la pendule qui se trouvait là. Cette pantomime prend une signification particulière dans le contexte du transfert négatif initial de Sergueï sur Freud. Les éléments du transfert négatifs sont indiqués par Freud dans les associations de l'Homme aux loups à propos de la vaccination contre la rage des moutons blancs des troupeaux de son père. Après la vaccination, les moutons mourraient en plus grand nombre. Le patient de Freud, en dépit de son espoir de guérison pouvait craindre que le traitement soit pire que le mal. Le pire étant que Freud soit pour Sergueï un loup qui le dévore comme le loup du conte des Sept chevreaux, blancs comme les loups du rêve, et comme les moutons du troupeau. Un seul chevreau fut sauvé en se cachant dans la pendule. En allemand le terme employé est Wandkastenuhr, littéralement : mur-armoire-heure, mais dans l'édition anglaise, peut être à la suite de l'ombre du texte original sur la traduction, le texte de la Standard edition dit qu'il s'agit d'une Grandfather clock. Il faut se représenter qu'en 1910, à l'époque de cette analyse l'Homme aux loups est un homme jeune, âgé seulement de vingt-quatre ans. Freud lui a cinquante-quatre ans et les photos de l'époque le montrent avec une barbe grisonnante qui peut en imposer pour celle d'un grandpère. Freud peut bien faire penser à celui qui autrefois a raconté à Sergueï enfant l'histoire du loup qui était entré dans l'atelier du tailleur. Ce dernier avait saisit le loup par la queue et la lui avait arrachée. Epouvanté le loup s'était enfui. J'ai proposé de considérer cette pantomime de l'Homme aux loups comme quelque chose que fait le patient devant l'analyste, dans une relation transférentielle dont Freud était très conscient du caractère très ambivalent. Les représentations liées à l'affect ne sont pas verbalisables encore, mais en voie de l'être. Disons qu'elles sont en action aux fins de communication, c'est à dire une énaction dont la répétition conduit à une élaboration interprétative. Cette pantomime s'oppose à l'acting compris comme résistance au transfert. Elle a la valeur d'une tentative d'expression par des actes, d'évènements qui appartiennent aux années dominées par l'ambivalence. Le nombre des loups : six ou sept, pourrait correspondre au nombre des séances hebdomadaires : tous les jours, dimanche compris si l'analyse doit lui permettre de retrouver la femme qu'il aime, ou dimanche exclu pour échapper au délai de quatre ans imposé par Freud avant le mariage désiré, motivant chez l'Homme aux loups une ambivalence dont Freud a montré d'autres manifestations. L'énaction, qui vient s'inscrire en quête des représentations verbales qui permettront de penser les pensées, s'inscrit dans un rapport mutuel entre le patient et l'analyste gardien du cadre. La psychanalyse de l'Homme aux loups n'est pas un des textes dans lequel Freud mentionne l'empathie. Cependant tant au début, en en indiquant les modalités, que plus tard en lui fixant une date à laquelle il terminera son traitement, on ne peut refuser à Freud une réelle empathie pour Sergueï Pankejeff, les initiatives de Freud sont certes fermes mais empathiques. La suite montre un mouvement fécond pour le patient, pour l'analyste et pour la communauté analytique qui n'a cessé d'être en lien avec un homme qui a vécu jusqu'à l'âge de quatre-vingt-douze ans après s'être adonné à la peinture. Ce que nous voyons aussi ce sont les micro-processus auxquels Freud s'est attaché pour analyser cet homme.
Ainsi l‘empathie a-t-elle sa place entre théorie et pratique à propos du travail sur les résistances. En fait, elle a sa place dès l'ouverture de l'analyse quand analysant et analyste cheminent à travers les entretiens préliminaires vers la décision de commencer une analyse et la détermination de son cadre. Sans se référer explicitement à l'empathie, Catherine Parat (1976) en donne une étude très vivante à partir de la métaphore proposée par elle de la fonction analytique comme résultant d'une pulsion voyeuriste qui permet d'examiner en soi le fonctionnement mental de l'autre. La définition d'un « transfert de base » qui accompagne toute l'analyse éclaire singulièrement les conditions de l'empathie. Elle écrit :

« Il semble en effet qu'il circule entre les sujets de chaque couple analytique un double courant transférentiel et contre-transférentiel, et ceci dans tous les cas. Doublant la névrose de transfert, précédant souvent son établissement et les contre-mouvements qui guident le choix du maniement technique, il s'établit en effet, à un niveau d'organisation différent, ce qu'on pourrait désigner par le terme transfert de base, ou relation de base qui trouve une correspondance chez l'analyste et d'où celui-ci tire intuitivement les nuances appropriées à tel ou tel patient, les rythmes, les mises aux mesures, et l'essentiel peut-être des modes d'articulation de sa technique et de sa théorie avec tel sujet particulier ».

Notons bien que ce mouvement n'existe que du fait d'une circulation double entre analysant et analyste. Notons également que dans le doublage de la névrose de transfert, le transfert de base la précède et que les points d'accord entre les deux protagonistes ne se situent pas forcément pour leur plus grande part au niveau conscient. Nous l'avons déjà remarqué : l'empathie, et disons ici le transfert de base ne se décrète pas, mais il doit exister pour que l'analyse soit possible. Denise Braunschweig (1971) que cite Catherine Parat en avait donné une heureuse formulation dans son rapport Psychanalyse et réalité, elle souligne le rôle de la capacité de l'analyste de prendre en soi les représentations fournies par l'analysant pour les mêler à ses propres contenus inconscients, élaborant ainsi un fantasme dont l'analyste pourra déduire le fantasme inconscient de l'analysant. C'est en quelque sorte une identification hystérique « fonctionnelle », libre, disponible et transitoire procédant de l'analyse personnelle antérieure de l'analyste. Mais il n'est en aucune manière envisageable que l'analyste communique au patient ce que l'analyste comprend de son contre-transfert, ce dernier reste un chaînon du travail de l'analyste qui conduit ou non à ce que l'analyste offre à l'analysant une version verbalisée du fantasme inconscient actif à ce moment là, de cette séance là.
Nous pouvons emprunter à Ralph Greenson la proposition de laisser osciller le travail de l'analyste en séance de l'empathie guidée par l'intuition, à la constitution du savoir théorique rendu possible par la méthode qui définit la psychanalyse (Freud S., 1923a). Il n'y a pas lieu de choisir l'une de ses positions contre l'autre. L'hypothèse freudienne des pulsions est liée à celle de processus de refoulement organisateur du fonctionnement mental qui peut être décrit selon une première topique qui établit les relations entre les instances du conscient, du pré-conscient et d'un inconscient structural ; ou dans le cadre de la deuxième topique avec les trois instances que sont le ça, le Moi et le Surmoi . Les pulsions sont connues par leurs représentants, représentations de chose et représentations de mot et affects qui s'organisent en fantasmes animés d'une force qui est liée au sens résultant des visées respectives de l'attracteur oedipien en jeu chez l'analyste comme chez l'analysant. On comprend alors que le risque de manquement à l'éthique du psychanalyste qui lui commande de s ‘effacer pour permettre à l'analysant d'accéder à sa vérité exige que l'empathie trouve ses limites dans la qualité de l'analyste, c'est à dire dans la capacité acquise et maintenue par l'analyste de tolérer en lui la vitalité de sa névrose infantile éclairée par les angoisses précoces sans que ces angoisses ne l'exposent à se défendre contre elles au détriment du travail analytique, ce qui ne peut manquer de conduire l'analyste à apprendre à tolérer en lui une certaine dose de masochisme.

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