

Publicatii
Revista Romana de Psihanaliza
Publicatie a Societatii Romane de Psihanaliza,
Grup de Studiu IPA
DEPENDANCE ET DEPRESSION
A L'ADOLESCENCE
François Marty
[Psychanalyste, prof. des Universités, Paris]
Introduction
La consommation abusive d'alcool chez les adolescents pose le problème
de leur fonctionnement psychique et celui des aménagements qu'ils trouvent
ou tentent de trouver pour faire face à certaines difficultés de leur vie.
C'est du moins sous cet angle que nous tenterons ici d'examiner ce qui
paraît être au coeur de la problématique de ces jeunes consommateurs abusifs
d'alcool : nous ferons l'hypothèse que la dépendance qu'ils développent
vis-à-vis du produit traduit leur tentative pour éviter de rencontrer et d'affronter
la dépression qui est en eux. En buvant, ils luttent sans le savoir
contre la peur de s'effondrer et cherchent à mettre de côté ce qui pourrait
les menacer. Mais ce qui les menace est à l'intérieur d'eux, ce qui les oblige
à mettre en place des stratégies qui les rendent encore plus dépendants.
D'où vient cette dépression qu'ils dénient ou cherchent à fuir et en quoi la
dépendance aurait un rapport avec la dépression ? C'est ce que nous nous
proposons d'examiner dans ce texte.
1. Le problème de la dépression
La dépression est une manifestation affective réactionnelle à la perte
d'objet ou à la perte d'amour de la part de l'objet qui se traduit par un
affect de tristesse, une inhibition psychomotrice, un ralentissement de l'action, des idées suicidaires, une auto dévalorisation, une baisse de l'estime
de soi, un sentiment de fatigue, souvent accompagné de troubles du sommeil
; une douleur morale enfin, parfois intense qui semble accabler le
sujet. Tous ces signes ne sont pas nécessairement présents dans le tableau
de la dépression. Elle peut être considérée comme l'expression d'une
souffrance traduisant une difficulté majeure à faire le deuil d'un objet, mais
elle peut être aussi envisagée comme une tentative d'élaboration psychique
de l'angoisse liée à cette perte de l'objet. On distinguera la dépression
mélancolique (versant psychotique) où domine une très forte douleur
morale, la culpabilité, la persécution – l'auto accusation pouvant aller
jusqu'au délire – de la dépression névrotique (versant décompensation
névrotique) dans laquelle le sentiment de culpabilité est plus discret, la
douleur morale moins intense. Dans le premier tableau il s'agit d'un
effondrement des défenses laissant apparaître le risque d'une évolution vers
la psychose bipolaire, la phase mélancoliforme de cette affection étant alors
souvent gravissime avec un fort risque de passage à l'acte suicidaire. La
dépression névrotique, quant à elle, se manifeste à l'occasion d'événements
de vie traumatisants relevant tous de près ou de loin de l'expérience de la
perte d'objet. La fragilité narcissique de ces personnalités favorise la
décompensation névrotique. Dans les deux situations, le sujet ne parvient
pas à élaborer cette expérience du deuil de l'objet, le moi du sujet prenant
en quelque sorte la place de l'objet perdu dans le cas de la mélancolie, tandis
que le travail de deuil momentanément ou plus durablement entravé
conduit le sujet névrosé à mettre en place des conduites et des stratégies
anti-dépressives variées.
Si S. Freud (1920) a davantage travaillé la question de la mélancolie
comme pathologie du deuil que celle de la dépression névrotique à proprement
parler, il a pourtant perçu le travail qu'effectue l'enfant pour réagir
face à l'absence de l'objet maternel en la symbolisant par le jeu (de la
bobine). Il a mis en évidence la façon dont l'enfant en jouant s'approprie
une expérience pour ne pas la subir, et a montré ainsi comment l'enfant
échappe à la détresse de la disparition de l'objet primaire en cherchant à
maîtriser l'angoisse liée à cette perte d'objet par la représentation. On peut
considérer que S. Freud s'est intéressé à l'affect dépressif, avec sa théorisation
de la mélancolie, comme pathologie du deuil, façon fondamentale de
poser la première pierre d'un édifice dont la construction se poursuivra
après lui. Dans la mélancolie, « l'ombre de l'objet tombe sur le moi »
(Freud S., 1915), pour reprendre sa célèbre formule, indiquant clairement
le repli narcissique où l'objet perdu est devenu le moi du sujet. Cette
régression narcissique masque l'agressivité initialement dirigée vers l'objet et secondairement retournée contre le moi du sujet. L'édifice, ce sont
M. Klein et DW. Winnicott qui vont, parmi les tout premiers, en poursuivre
la construction en éclairant les modalités dépressives du lien à l'objet
comme expression affective normale éprouvée par l'enfant lorsqu'il est
confronté à l'absence de l'objet primaire et surtout à sa propre agressivité
destructrice dirigée vers cet objet entraînant une culpabilité, source de
dépressivité. La position dépressive kleinienne (1934, 1940) et winnicottienne
(1954-1955) suppose au préalable une attaque de l'objet, une projection
de cette agressivité du sujet sur l'objet et une culpabilité liée à cette
destructivité provoquée par un surmoi précoce. La réparation de l'objet
détruit ou endommagé fait suite à ces mouvements psychiques du jeune
enfant. Il conviendra donc de distinguer nettement la position dépressive
comme moment dépressif normal, s'inscrivant dans un processus de
maturation psychique, de la maladie dépressive qui, elle, caractérise un état
dans lequel le sujet ne trouve pas d'apaisement à sa détresse, consécutivement
à un abandon ou à une perte d'un objet libidinalement très investi
par le sujet. Il ne trouve pas de solution réparatrice envers l'objet, ni de restauration
narcissique pour lui-même. On mesure combien l'appréciation
du problème dépressif dépend da la qualité des étayages narcissiques, de
celle de l'intériorisation des objets, de la solidité des défenses du moi, de la
façon dont l'expérience de séparation d'avec l'objet primaire aura été
vécue par l'enfant.
On devine sans peine l'impact que ces expériences précoces auront, le
moment venu, lorsque l'adolescent aura à revivre ces éprouvés de perte,
lorsqu'il devra résister à la violence interne de ses propres mouvements
pubertaires. Cet impact des expériences précoces entrera en résonance avec
celui, traumatique, de la puberté et des effets potentiellement désorganisateurs
qu'elle peut avoir sur la vie psychique. Peut-on penser que la
consommation de produits (alcool ou cannabis) vienne jouer le rôle
d'amortisseur dans ce vécu traumatique, qu'elle serait un évitement de
l'élaboration ou un mode de traitement particulier de re-élaboration de la
position dépressive qui se rejouerait à l'adolescence (Gutton, 1984) ?
Blessure narcissique et perte objectale favorisent la survenue d'un affect
dépressif à l'adolescence. L'élaboration psychique permet habituellement
de faire le deuil des objets infantiles et d'intégrer la nouveauté pubertaire.
L'affect dépressif peut donc être considéré comme faisant partie de toute
expérience adolescente. La dépression clinique n'apparaît que lorsque le
travail d'élaboration psychique est en échec et que le caractère traumatique
du pubertaire déborde par effraction le pare-excitations et les capacités de
contenance psychique de l'adolescent. Dans ce cas, cependant, la solution
dépressive est constructive et maintient un certain mode de fonctionnement
psychique dans lequel le sujet reste en lien, même de façon douloureuse,
avec l'objet interne. Mais on est en droit de se demander jusqu'à quel
point il s'agit de l'objet interne. Ne devrait-on pas, comme le suggère P.
Denis, évoquer l'objet dépressif comme un substitut de l'objet perdu,
comme une façon de supporter son absence sans pour autant en intégrer
la perte dans un véritable travail de deuil ? Cette construction protège
néanmoins le sujet, mieux que d'autres montages (pervers en particulier)
d'une désorganisation psychotique ou psychosomatique. L'agrippement à
l'objet dans un mouvement dramatique pour ne pas subir sa perte comme
une disparition de soi, vient là parfois comme une autre solution, de nature
addictive (Corcos M., Jeammet P., 2005).
Ce bref survol de la problématique dépressive laisse entrevoir les achoppements
que l'enfant puis l'adolescent peut connaître dans son traitement
et son dépassement. Pour en mesurer la difficulté, il n'est qu'à prendre en
compte les expériences précoces de séparation (M. Mahler, 1968), où, selon
la nature des étayages narcissiques qui ont participé à la construction subjective
de l'enfant, l'expérience sera riche d'individuation ou dramatique
d'arrachement provoquant des angoisses agonistiques, des angoisses d'effondrement
catastrophiques. Il n'est pas rare, dans ce dernier cas, d'observer
la mise en place de défenses plus rigides comme autant de recherches
de solutions (aménagements pervers, addiction, notamment) permettant
au sujet de survivre à cette menace d'effondrement.
2. L'économie psychique de la dépendance
La solution perverse, l'élaboration phobique (A. Birraux, 1990), la
dépression et la dépendance ont ceci de commun entre elles qu'elles
appartiennent toutes à l'économie narcissique. Mais elles ne sont pas
équivalentes pour autant, elles ne présentent pas toutes la même qualité
d'élaboration, la solution n'est pas chaque fois comparable. La phobie offre
au sujet la possibilité de projeter sur l'objet externe une part de l'angoisse
et de l'agressivité qui lui est liée. La peur de l'objet est une façon de maintenir
un lien avec lui et de traiter en même temps la question de la destructivité.
L'angoisse est fixée sur un objet externe, mais l'objet est intériorisé,
ce qui constitue la meilleure façon de ne pas le perdre ; le sujet entretient
avec lui des relations de conflictualité, voire de désir si l'on considère que,
dans l'élaboration phobique, le sujet craint consciemment ce qu'il désire
inconsciemment. La peur de l'objet est ici l'expression du désir (amour
et/ou haine) pour lui ; la dimension oedipienne est fortement présente.
Sujet et objet sont clairement distingués, au prix de cette fixation anxieuse.
Avec la dépression, la fragilité narcissique est au premier plan ; l'élaboration
semble plus longue, plus difficile, plus coûteuse pour le sujet et elle
masque à ses propres yeux son désir en retournant contre lui l'agressivité
qui est destinée à un autre. Mais, sauf lorsque la dépression se dégrade en
mélancolie, lorsque le travail de la dépression échoue, le sujet, comme dans
la phobie, s'appuie sur cette solution pour se construire ; l'objet construit
le sujet. On peut même parler des bienfaits de la dépression (P. Fedida,
2001) si l'on pense que c'est un temps que le sujet se donne à lui-même
pour trouver à son rythme (à vrai dire, c'est plutôt celui de l'inconscient)
la solution à ses conflits internes. Malgré ses voiles, ses affres, la dépression
est une solution porteuse d'avenir pour le sujet si, encore une fois, elle reste
dans le registre névrotique.
Avec la dépendance, la nécessité de recourir à un objet externe révèle la
fragilité narcissique, la faillite de la négociation entre soi et l'autre, entre
investissement narcissique et investissement objectal. C'est la très forte
pression pulsionnelle qui ne trouve pas de défenses internes suffisantes
pour la mettre à distance ou pour en médiatiser la demande de satisfaction
qui contraint le sujet à trouver cet expédient. Le sujet ne semble se tenir
qu'en s'appuyant sur cet étais. L'aspect prothétique est manifeste, l'objet a
du mal à s'intérioriser. L'objet de dépendance, parce qu'il est trop accroché
au corps, ne remplace pas l'objet transitionnel qui, lui, n'a pu se mettre
en place. La dépendance établit un circuit court de satisfaction, sans en
passer par l'autre. Il y manque l'espace du jeu, l'espace de l'illusion, de
l'hallucination entre soi et l'autre. Mais cet objet ersatz, cette prothèse de
relation, semble faire l'affaire pour le sujet, s'il accepte d'en être totalement
dépendant. L'objet de dépendance calme l'angoisse en suturant le manque,
mais se paye au prix de la dépendance que le sujet doit à cet objet. L'objet
est toujours un objet partiel, un objet que le sujet ne peut promouvoir
à la dimension d'un autre. La solution addictive la classe nettement du côté
des états limites où l'incertitude identitaire domine le tableau, la conflictualité
psychique y est embryonnaire. De ce point de vue, la solution addictive
ressemble à la solution perverse, l'objet addictif est proche de l'objet
fétiche. Quant à la perversion, précisément, elle donne au sujet l'illusion de
la solution parfaite en faisant l'économie de l'angoisse de la perte, de la
souffrance que peut représenter le désir comme expression du manque.
Elle donne au sujet l'illusion de la toute-puissance et de la complétude narcissique.
Mais elle est tellement narcissique qu'elle en sacrifie l'autre,
qu'elle réduit l'objet à un instrument de sa jouissance. Privé de l'apport de
l'objet dans la relation intersubjective, le mode de fonctionnement pervers
est relativement pauvre, et présente des rigidités telles que le sujet est obligé
d'en passer par des scénarios ritualisés, chaque fois identiques, sous peine
d'éprouver une angoisse catastrophique d'anéantissement. Humainement,
c'est la pire des solutions parce qu'elle aliène le sujet et son objet à son scénario
dans une mise en scène toute narcissique où l'altérité est exclue et où
la recherche de satisfaction est impérative et ne souffre aucun délai,
aucune faille. La jouissance est à ce prix. Economiquement, c'est une
solution qui s'avère plus coûteuse qu'il n'y paraît initialement.
L'objet addictif est contingent dès lors qu'il est disponible comme
objet partiel. L'alcool (ou le cannabis) pourrait se substituer par fixation
ou régression à un objet fétiche, venant combler le vide laissé par la perte
de l'objet ; le vide et non la place. Constituant un aménagement pervers,
il empêche le travail de la dépression et y substitue un analgésique, comme
un recours pour solliciter le registre sensoriel et perceptif plutôt que celui
de la représentation. Il fait faire au sujet toxicomane l'économie d'une relation
intersubjective pour obtenir le plaisir recherché et l'apaisement des
tensions que ce sujet ne peut parvenir à apaiser, faute de traces psychiques,
de représentations permettant de garder en soi les souvenirs de satisfaction.
Le recours répétitif, impérieux, à l'objet de dépendance, voire à des procédés
auto-calmants dans toute leur concrétude, ne relève-t-il pas d'un
défaut d'auto-érotisme ?
L'adolescent qui est dans une position de refus au nom de son exigence
de plaisir croit se libérer de la contrainte qu'un tel investissement demande.
Il pense se libérer et faire ce qui lui plaît. En réalité, il ne fait qu'obéir à un
maître encore plus exigeant, parce qu'inconnu de lui, qui le pousse sans
relâche à chercher cette voie courte du plaisir. Le refus de l'effort le
conduit à s'opposer à toute proposition émanant du monde des adultes et
particulièrement celui des parents. L'investissement du refus masque en
réalité une difficulté à accepter ce qui vient de l'extérieur, de ce qui n'est
pas lui. Ce refus des propositions externes correspond souvent exactement
à sa difficulté à tolérer la discontinuité de son développement, et va de pair
avec le refus du féminin en lui. Ce refus traduit, enfin et surtout, l'importance
de sa dépendance à l'égard des objets externes sur lesquels il cherche
un étayage à défaut d'avoir intériorisé ces objets.
3. La dépendance est-elle un évitement de la dépression ?
La dépression est un travail psychique, un moyen particulier de traiter
l'angoisse de perte d'objet (Chabert et al., 2005). Le recours à l'aménagement
pervers, voire à la perversion, via le fétiche, ou à la dépendance,
constitue une tentative de nier (contourner ?) la perte de l'objet et traduit
un défaut de son introjection. Dans tous ces cas, il s'agit d'une mesure
conservatoire. Les objets addictifs ne sont pas intériorisés, ils appartiennent
à la réalité externe. Le sujet ne les hallucine pas, il ne les créée pas mais doit
les trouver en dehors de lui et les retrouver sans cesse pour qu'ils puissent
jouer leur rôle : colmater l'angoisse. N'étant pas intériorisés, ils ne peuvent
qu'être recherchés dans la réalité externe, d'où la dépendance qui s'en suit
pour le sujet vis-à-vis de ces objets de la réalité.
Rémy a 15 ans. Il vient me consulter pour une dépression qui ne dit pas
son nom. Il est triste, parle d'une voix faible. Ses yeux sont rougis par l'insomnie,
l'angoisse. Il est amoureux d'une fille de sa classe et semble perdu
dès qu'il la quitte pour rentrer chez lui. Il ne pense qu'à elle, cherche à la
voir en dehors de l'école. Elle est agréable avec lui pendant le temps scolaire,
mais elle donne l'impression de ne pas rechercher sa compagnie en
dehors. Rémy l'attend, l'espère, la colle. Elle s'éloigne de lui et finit par
rompre. Une autre histoire commence, quelques mois plus tard. Le scénario
se rejoue, à l'identique. Rémy est comme un amoureux transi, dans l'attente
anxieuse que l'aimée vienne vers lui, le rassure de sa présence. Son
angoisse se calme lorsqu'elle lui sourit, lorsqu'elle accepte de faire quelques
pas avec lui. Sa vie entière semble dépendre du regard de son amie. Il est
collé à elle, paralysé dans une passivité qui lui donne un air pathétique.
Sa mère est « morte d'inquiétude » pour son fils, dès qu'il s'éloigne
d'elle. Le père tente en vain de rassurer Rémy et plus il le rassure, plus
Rémy s'angoisse. Chaque fois qu'il doit prendre l'avion pour partir en
vacances, quinze jours avant, Rémy a peur. Il a ce vertige phobique, ce
vacillement, perte des repères, de la stabilité de base où le sujet ne sait plus
dans quel espace il se trouve. La phobie du transport aérien peut être
entendue comme l'expression d'une angoisse de séparation, la peur de la
chute et celle de ne plus pouvoir revenir en arrière. L'immobilité dans la
phobie confronte le sujet à l'impossibilité de se réfugier dans le corps
maternel. Rémy pense jours et nuits à ce moment, se demandant comment
il va faire pour lutter contre cette angoisse épouvantable qui le prend
quand il entre dans la carlingue. Cette peur lui gâche le plaisir de rêver à
l'île lointaine où il va se rendre, la mer bleue qu'il imagine, les plages, les
poissons, etc. Non, il ne peut pas, il a trop peur de ce voyage en avion.
Lors d'une absence prolongée de ses parents, Rémy a découvert les vertus
de l'alcool. Ayant goûté une première fois aux liqueurs familiales, il y
est revenu à plusieurs reprises, leur trouvant des qualités qu'il ne soupçonnait
pas. Il s'arme ainsi d'audace pour échapper à l'étouffement parental
et pour trouver l'énergie d'affronter les filles.
Au moment de quitter sa mère pour aller voir du côté des filles, il rejoue
avec ses amies l'angoisse qu'il éprouve et que sa mère ne parvient pas à calmer.
Il cherche auprès d'elles une mère secourable qui lui donnerait
confiance. Il attend d'elles qu'elles se comportent comme des mères. Elles
semblent accepter un temps et puis finalement se détournent de lui, apeurées
par sa passivité. Il attend du collage à l'objet qu'il ne le quitte plus. En
collant à elle comme il colle aux filles, il essaye de rassurer sa mère en annulant
la distance avec les autres (le voyage augmente la distance, l'avion
décolle le sujet de l'objet, du sol maternel), en figeant le lien à l'autre.
Rémy semble avoir besoin d'un objet d'étayage externe (alcool ou filles),
comme s'il ne l'avait pas en lui-même, comme s'il n'avait pas fait le deuil
de cet objet maternel secourable. Il est toujours dans une détresse semblable
à celle d'un nouveau né, dépendant de la mère pour sa survie psychique.
Il n'a pas instauré de jeu dans la relation avec l'autre ; il se tient au
contraire serré, collé, sans espace, de peur de perdre l'objet dont il a tant
besoin. Cette dépendance affective traduit sa difficulté à se sevrer de l'objet
primaire, à asseoir une sécurité interne faite de confiance et de fiabilité
vis-à-vis de l'objet maternel. La phobie de Rémy dit l'angoisse de la perte
(la sienne et celle de sa mère) et traduit la tentative qu'il fait pour maintenir
ce lien à l'objet. Addicté à l'objet, il n'a pas de marge de manoeuvre,
attendant toujours que l'objet veuille bien de lui. Il est à sa merci.
La dépendance est une construction originale, une façon particulière de
traiter le problème de l'angoisse fondamentale qu'éprouve tout sujet
confronté à la menace de la perte de l'objet. Elle s'apparente au montage
pervers en donnant l'illusion que l'objet est toujours à disposition, toujours
là. Elle tente de faire l'économie de l'angoisse liée à son absence ou à sa
perte. Avec l'objet addictif, le sujet cherche à colmater cette angoisse, faute
d'avoir pu intérioriser l'objet, faute de s'en être nourri en l'introjectant.
Dans la dépendance, le statut de l'objet n'est pas assuré, le sujet ne peut
faire autrement que de s'appuyer sur un objet externe, faute de l'avoir installé
en lui. Ce travail de l'intériorisation de l'objet, du surmontement de
l'angoisse liée à sa perte appartient au processus de la névrose qui contribue
à donner au sujet le bénéfice de cette intériorisation de l'objet. Avec la
névrose, la conflictualité psychique permet de renoncer à l'objet primaire,
surmonter l'angoisse liée à sa perte. Avec l'identification, elle donne au
sujet le moyen de s'enrichir de cet objet absent. La dialectique investissement
narcissique investissement objectal nourrit et enrichit le sujet. La
dépression est un travail particulier qui offre au sujet la possibilité de traiter
cette angoisse fondamentale, même si c'est au prix d'une souffrance
intense qui laisse apparaître les défauts de la construction subjective : tyrannie du surmoi, insuffisance des étayages narcissiques qui renforcent la tendance
du sujet à retourner contre lui-même l'agressivité destinée à l'objet.
La dépression est une solution face à l'angoisse de perte, d'une qualité
supérieure à celle qui est trouvée avec la dépendance, dans la mesure où
elle introduit à la conflictualité psychique, tandis que la dépendance
l'évite. L'une est une opération d'intégration d'une expérience permettant
la transformation du sujet dans son rapport à l'angoisse. L'autre est une
immobilisation du sujet dans une opération de protection contre une
menace d'effondrement et contre la survenue de la douleur psychique. La
dépression est également une opération douloureuse, psychiquement,
dans laquelle le sujet s'approprie cette expérience, là où avec la dépendance,
le sujet reste à la frontière de son monde interne.
Ne peut-on pas penser que pour certains adolescents le recours à l'objet
addictif est une façon de traiter leur dépression, là où pour d'autres ce
procédé ne fonctionne pas ? La solution addictive n'est pas l'équivalent
d'un travail psychique, elle n'est pas de même nature que celui qui est à
l'oeuvre dans la dépression. Cette solution est suspensive, elle met à distance
la douleur de penser. Dans l'histoire de Rémy, l'objet de la dépendance
pathologique peut être un autre qui n'est pas reconnu dans sa
fonction tierce. L'objet de la dépendance est toujours un objet partiel.
Une latence artificielle
Faisons un pas de plus dans la compréhension psychopathologique de
la dépendance comme solution psychique, qu'elle soit consommation
massive d'alcool que nous percevons (pour l'instant) comme une recherche
d'anesthésie, un évitement de la douleur de penser, un évitement du
travail de la dépression ou qu'elle se présente sous les traits de la dépendance
à l'objet d'amour. Il est frappant de voir combien la dépendance à
ce type d'objet constitue véritablement une latence artificielle, ces adolescents
mettant en sommeil un pan de leur vie psychique - et, en particulier,
de leur problématique dépressive/agressive -, repoussant à plus tard le
moment où le sujet se sentira capable d'affronter pour la traiter cette
pathologie dépressive qui l'anime en le minant. Avec la dépendance, c'est
moins un traitement de leur dépression qu'un report de l'abord de cette
question dépressive : latence artificielle, comme une plongée dans un
sommeil, artificiel lui aussi où, finalement, c'est le monde des sensations
qui domine au détriment des représentations ; un registre beaucoup plus
proche de celui du corps que de celui de la psyché, plus proche de la sensorialité que de celui de la symbolisation. Ces adolescents s'intéressent
régressivement plus à la volupté du sensoriel qu'au travail d'élaboration
psychique pour essayer de contenir et de transformer leur sentiment
dépressif. Peut-être faut-il y voir une quête d'éprouvés, voire des retrouvailles
avec les liens primitifs au corps maternel, ce qui a échoué à constituer
pour eux des auto-érotismes suffisamment structurants pour asseoir
leur narcissisme.
Ce qui est recherché serait un monde psychiquement sans conflits, où
tout ce qui est douloureux, qui fait limite et qui oblige à penser serait mis
à distance. Les effets de l'alcool, pour reprendre cet exemple, donnent à
l'adolescent l'illusion de la facilité et d'un certain bien-être, au prix d'une
absence à soi-même. Si l'alcool permet au sujet de lâcher prise, ce relâchement
n'a pas la valeur libératrice d'une négociation avec soi-même, ni celle
d'une transformation de l'activité en passivité. Si l'alcool désinhibe et
virilise les adolescents (le cannabis aurait plutôt tendance à les « féminiser »
en leur faisant lâcher leur côté actif, leur côté phallique), - il ne leur permet
pas que s'effectue en eux ce travail psychique nécessaire pour intégrer
leur passivité, pour accepter le féminin en eux. L'alcool est une défense
contre ce travail du féminin ; il participe à son refus, même si, par ses effets
désinhibiteurs, il en laisse voir la trace dans les effusions affectives qui suivent
les alcoolisations massives.
Une latence artificielle n'est pas une latence
La suspension sans travail de pensée, sans travail de latence constitue un
mode de fonctionnement dans lequel la vie psychique ne se transforme pas.
En apparence, du moins.
Je pense à cet homme de trente ans, Louis, venu consulter pour dépression.
Vers l'âge de 11 ans, il perd son père ; au même moment, sa mère
déprime gravement. Deux ans plus tard, il commence à fumer du cannabis,
puis développe une polytoxicomanie (alcool, cocaïne, quelques essais
avec l'héroïne). Vers la trentaine, il ne reste de ce tableau qu'une dépendance
aux jeux. Ce n'est d'ailleurs pas pour cette dépendance que Louis est
venu consulter. Mais avec la diminution de la consommation des produits
toxiques, il ne pouvait plus faire face seul à ce qui lui arrivait, à ce qui
menaçait son équilibre psychique. C'est à ce moment-là qu'est apparue une
forte dépression. L'entrée en toxicomanie à l'adolescence avait contribué
à mettre en latence le vécu dépressif que cet homme ne pouvait affronter
à l'âge de 12 ou 13 ans. Non seulement, il n'a pu l'affronter ni le vivre, mais
il a dû soutenir sa propre mère qui s'est effondrée brutalement. A la sortie
de sa toxicomanie, il retrouve ce qu'il avait laissé de côté : sa dépression.
Cet homme n'a pu faire le deuil de son père, occupé qu'il était à soutenir
sa mère. Avait-il commencé à rivaliser avec lui ? La mort du père à l'entrée
de l'oedipe pubertaire peut résonner pour le fils comme un accomplissement
de voeux parricides. Il n'a pu se consacrer à faire le deuil de son
enfance au moment où la génitalité l'appelait vers de nouveaux investissements
d'objets. Confronté à tant de sollicitations, à tant de mouvements
psychiques intenses et contradictoires, il s'est réfugié dans un autre monde,
protégé de la douleur de ces deuils impossibles à travailler, de cette culpabilité
inconsciente qui a commencé à émerger au début de sa psychothérapie.
A peine entré en adolescence, il s'est mis entre parenthèses.
Cet exemple montre d'un côté l'échec du travail de latence. Mettre de
côté ne suffit pas pour que le travail de latence opère ; les contenus qui sont
écartés momentanément de la conscience parce qu'ils sont porteurs d'une
douleur trop vive finissent par revenir sur le devant de la scène avec une
valeur toujours fortement traumatogène. La latence offre à l'enfant qui s'y
engage une sorte de répit dans l'excitation qu'apporte la sexualité infantile.
Elle permet à l'enfant, sous la pression même de la poussée pulsionnelle,
comme nous l'indique si justement A. Freud (1949), de construire quelques
défenses pour se protéger efficacement de cet envahissement pulsionnel
qui menace le moi de l'enfant. Ce qui est mis en latence, ce sont des
questions, même si ces questions prennent la forme de théories. Comme
toutes théories, d'ailleurs, elles seront tôt ou tard remises en question. Ce
qui est mis en latence ce sont des ébauches de traitement de contenus psychiques
qui restent encore trop énigmatiques et menaçants pour l'enfant
pour qu'il puisse poursuivre son élaboration. La latence intervient donc
comme suspension d'un travail psychique en cours. Elle n'est pas seulement
mise à distance d'affects trop pénibles, elle n'est pas pur dépôt, mais
mise en souffrance, au secret dans le préconscient, de problématiques qui
profitent secrètement des avancées du moi conscient de l'enfant pour
poursuivre leur chemin. Le refoulement de la latence laisse place à de multiples
échanges entre les instances psychiques de l'enfant, il lui permet d'entretenir
des relations intimes entre conscient et inconscient ; « ça » continue
à travailler, même si, en apparence, l'enfant s'est assagi. Le feu
continue de couver sous la cendre, préparant en secret, comme Cendrillon
(cette enfant de la cendre), une métamorphose, une renaissance que rien
ne pouvait laisser prévoir. Cette transformation n'est possible que parce
que sous le couvert du refoulement de la sexualité infantile à l'oeuvre dans
la latence, la libido ne suspend pas ses investissements ; le travail psychique se poursuit, entre défense et poussée pulsionnelle, la violence de la pulsion
étant maintenant mieux contenue grâce aux mécanismes de défense
du moi, dans le travail de la conflictualité psychique. Dans le cas de Louis,
le caractère traumatique des événements vécus dans la vie réelle ne semble
pas lui avoir permis de refouler de façon satisfaisante ce travail de deuil,
resté impossible à accomplir. Il ne s'agissait pas d'une suspension, d'une
mise en sommeil de contenus psychiques inélaborables, mais d'une véritable
interruption de ce travail de deuil, au seuil de son entrée en adolescence.
Nous avons là l'exemple même de ce que la psychothérapie ou l'analyse
d'adulte offre comme deuxième chance à l'adolescent. Elle reprend une
question laissée de côté par l'enfant entrant en adolescence, l'adolescence
n'ayant pas réussi à transformer cette problématique. Le processus d'adolescence
est en panne, il ne constitue pas une deuxième chance offerte à
l'enfant pour résoudre ses questions. Ce sera au travail analytique d'accomplir
cette reprise, ce sera lui la deuxième chance offerte à l'enfant. L'analyse,
dans ce cas, reprend ce que le processus d'adolescence a laissé de côté,
en souffrance.
En consommant tous ces produits, Louis a tenté d'échapper à la conflictualité
oedipienne pubertaire, recherchant dans les vertus d'oublis et
d'anesthésie de l'alcool et du cannabis une alternative à l'affrontement de
la dépression en lui. Il a confié aux toxiques le soin de lui éviter ce travail
psychique. Dans ce sens là, cette mise entre parenthèses toxicomaniaque est
un échec de l'élaboration psychique. Peut-être a-t-il utilisé l'alcool et le
cannabis comme un moyen de se protéger de sa violence pubertaire pour
se consacrer à sa propre survie en aidant sa mère à survivre. Il a dû
renoncer à conquérir la femme dans la mère pour sauver la mère dans la
femme, celle qui venait de perdre son mari.
L'écart ainsi réalisé par cette coupure, ce détournement de soi qu'a
entrepris Louis au moment de son entrée en adolescence, lui a-t-il permis
de reprendre ce qui a été mis momentanément de côté, même si c'est 15
ans plus tard ? Cette capacité de mettre en réserve des contenus de pensée
qui ne peuvent pas être travaillés sur le moment même permet peut-être
au sujet de les transformer après coup, même a minima, pour les rendre
tolérables, voire de les reprendre pour en élaborer la problématique dans
le cadre d'une psychothérapie. C'est cette transformation-là qui s'est vraisemblablement
opérée en lui quand il a pu abandonner, partiellement, il
est vrai, sa pratique toxicomaniaque et que sa dépression a refait surface au
grand jour. Il a pu tolérer alors ce qu'il ne pouvait pas depuis l'entrée en
adolescence. Il a bien fallu qu'un certain travail psychique se soit opéré en
lui pour que reprenne cette question de la dépression, question que pourtant il avait cherché à enterrer à un moment de son histoire où il ne pouvait
l'affronter. Peut-être faut-il admettre que le travail de latence prend des
tours divers : même dans les situations où il semble en grande difficulté,
voire absent, il se poursuit quand même, à bas bruit, suffisamment en tout
cas pour permettre non seulement la survie psychique, mais aussi une certaine
qualité de transformation de la vie psychique. Peut-être pouvonsnous
voir, dans l'usage des toxiques dans ces situations particulièrement
fragilisantes au plan narcissique pour le sujet, une façon de geler, d'immobiliser
les forces en présence ; une sorte de trêve du fonctionnement psychique
qui ne signifie pas pour autant un arrêt ou, pire, une défaite. Au
contraire, il semble que l'exemple de Louis nous conduise à penser qu'il
s'agirait là d'une capacité limite pour survivre, comme une manifestation
des pulsions d'autoconservation, capacité d'autant plus efficace que cette
mise à couvert pendant une période de vulnérabilité contribue à protéger
la vie psychique du sujet en l'endormant.
Conclusion
Le problème que nous avons examiné s'avère être celui de la dépendance
pathologique à l'objet, moins celui du produit (de l'objet) que du
processus qui lie, et parfois attache, le sujet à l'objet. Ces adolescents rencontrent
une difficulté grandissante à quitter le registre narcissique de leurs
investissements pour névrotiser leurs conflits internes. La fonction prothétique
du produit les empêche de mettre l'objet à la bonne distance, ni trop
près (collé, addicté, partiel), ni trop loin (comme lorsque l'investissement
auto-érotique se replie sur le sujet, mettant l'objet hors de portée ; ou
comme dans la phobie qui échoue lorsque l'objet devient trop menaçant,
voire persécuteur). Finalement, c'est la dialectique de la relation dynamique
entre investissements narcissiques et objectaux qui est au centre de
notre réflexion et particulièrement la résistance narcissique à l'investissement
de l'objet (Marty, 1998) qui prend des accents non pas nouveaux,
mais renouvelés dans leur intensité au moment de l'adolescence. C'est de
cette économie particulière de la dépendance pathologique à l'objet dont
il est toujours question dans les problématiques de consommation massive
de produits toxiques (comme l'alcool ou le cannabis, par exemple) ou dans
les relations de dépendance pathologique à quelqu'un. Ce qui vient à manquer,
ce n'est pas l'objet, précisément, mais le tiers, celui qui va permettre
que la dépendance à l'objet se transforme en relation intersubjective dans
l'autonomie et le désir.
La dépendance tente de maintenir l'illusion de la permanence d'un objet
qui n'est plus là et que le sujet n'a pu intérioriser. C'est un déni de perte.
Comme si dépendre d'un objet était préférable à vivre sans lui, l'absence
de l'objet renvoyant le sujet à un vécu de perte sans représentation, ni symbolisation.
La dépendance indique dans ce cas que le travail psychique du
deuil de cet objet ne s'est pas fait. Reste une dépression qui ne peut dire son
nom, contre laquelle le sujet lutte et que la dépendance masque. Se séparer
de l'objet de la dépendance ferait alors courir le risque au sujet de se
sentir vide d'objet. Or, la nature a horreur du vide. La solution thérapeutique
n'est donc pas sans risque si elle se donne pour seule perspective
l'abandon de la consommation abusive. Si cela reste un objectif à terme, le
chemin sera encore long avant que le sujet puisse tolérer l'absence d'un
objet dont il a encore terriblement besoin. C'est pourquoi le traitement de
la dépendance passe par celui de la dépression qui lui est sous jacente,
condition pour que le sujet puisse faire le deuil de cet objet et du procédé
qu'il a mis en place pour lutter contre la souffrance que lui procure l'absence
et le manque d'objet. Affronter la dépression est la condition pour
passer du besoin au désir. Tout le monde ne le supporte pas.
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