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Revista Romana de Psihanaliza
Publicatie a Societatii Romane de Psihanaliza, Grup de Studiu IPA

 

LA HAINE DE L'AMOUR

Prof. Catherine Chabert

 

Il arrive que la perspective d'un exposé -surtout s'il s'adresse à des analystes, davantage encore s'il prétend traiter du transfert - provoque des mouvements psychiques qui ressemblent à ceux susceptibles d'ordonner le récit de rêves : une certaine analogie peut alors se dégager aussi bien dans des équivalences de restes diurnes, de rêveries ou de pensées anticipatrices ou passées, de souvenirs, de représentations et d'affects puisant leurs sources dans des lectures théoriques ou littéraires. C'est le rassemblement de ces fragments épars, aux dérives inattendues, qui me permet de mettre en place les échafaudages de mon propos en évoquant rapidement ses commencements.
C'est mon intérêt pour la mélancolie, non pas au sens psychiatrique du terme mais telle que Freud en dégage le processus (en 1915, dans "Deuile et mélancolie") et ma conviction que ce mouvement constitue un paradigme vivant, qui m'ont d'abord mobilisée pour approcher le thème de ce congrès.
Les prémisses sont relativement claires pour moi : le mouvement mélancolique convoque une logique narcissique, engagée d'emblée dans des modalités d'investissement de l'objet peu résistantes, on s'en souvient, répétées dans le transfert par la force du même, voire de l'identique, et par la recherche constante de points de reconnaissance, d'images impérativement spéculaires. Que celles-ci soient tragiquement marquées par le négatif, l'auto-accusation et l'excès de douleur ne doit pas nous détourner, par une illusion romantique, de sa valence hautement destructrice: visant le moi, certes, mais tout autant l'objet auquel il s'identifie. À cet égard, la question reste ouverte : lorsque le moi mélancolique se confond ou se laisse emporter par son objet mort, il est bien difficile de se saisir de l'actif et du passif, du criminel ou de la victime. Qui est l'agent du meurtre? L'énigme reste entière et Freud lui-même nous entraîne dans des voies divergentes : le moi est écrasé par l'objet et, en même temps, il est susceptible de triompher de lui par la vivacité potentielle des soubassements maniaques de la mélancolie.
Ce qui sous-tend ces mouvements contradictoires voire paradoxaux renvoie notamment à la bipolarité de la passivité et de l'activité, et aux opérations de retournement qui sont susceptibles de les mouvoir. La passivité, en effet, si on revient à ses définitions originaires, relève simplement de l'excitation produite pas l'autre : être passif, c'est accepter d'être excité, c'est-à-dire modifié par l'action de l'autre en soi. Si on généralise cette définition, et si on l'applique à la cure, alors on admet qu'une des conditions de déploiement du processus relève, justement, de la capacité à être modifié par le fait de l'analyse et dans une certaine mesure par le fait de l'analyste.
Dans l'étude de la mélancolie telle que Freud la construit dans ses deux temps - en 1915 (Deuil et mélancolie) et comme après-coup en 1923 (Le moi et le ça) -, j'ai été sensible au refus de la passivité que le processus condense : l'abandon de l'objet se substitue à sa perte ; une action, celle du désinvestissement, détourne ou retourne la situation où le moi perd son objet et devrait se soumettre à sa disparition. La perte devrait affecter le moi qui se trouvera transformé au décours du travail du deuil, mais elle peut être traitée autrement. Si le deuil implique acceptation, soumission, et donc impuissance relative face à sa nécessité, la mélancolie en offre une tentative de maîtrise : "abandonner" plutôt que perdre permet ainsi que se maintienne la croyance dans la puissance du moi sur l'objet, reflet de la puissance de l'objet sur le moi. C'est là que perdure la violence du même, le déni de l'écart, de la dissymétrie et de la différence.
Dans un autre registre, le second temps "mélancolique" chez Freud, la non-identification de l'objet perdu/abandonné (le moi ne sait pas ce qu'il perd) peut s'entendre doublement : il est non identifié parce que non reconnu comme différent de moi, au sens de l'étranger - et de l'intime ; mais il est aussi non identifié parce que non reconnu comme différent, sexuellement, de moi. Double mouvement de différenciation ou au contraire d'effacement de la différence : la valence moi/autre, la valence masculin/féminin. Ainsi s'impose l'intrinsèque liaison entre l'objet et le différent. Evidemment, cette prise de position suppose l'acceptation de l'essence sexuelle de tout investissement, qu'il porte sur le moi ou sur l'objet : l'opposition entre narcissisme et objectalité revient alors au fait que l'objet de la pulsion n'est pas le même. Mais cette prise de position admet le même destin pour toutes les pulsions, libidinales ou destructrices. La logique de la mélancolie est une logique de mélange : elle se situe, lorsqu'elle s'emporte, au-delà des stratégies narcissiques qui s'efforcent, autant que possible, de protéger les frontières du moi. Dans cette perspective, le renversement de la passivité en activité constitue une ultime tentative de rétablissement narcissique puisqu'il permute les places respectives de celui qui part et de celui qui perd.
Mon idée au début était donc de m'attacher à la dédifférenciation comme l'une des visées essentielles de tout mouvement mélancolique, inhérente à l'ordre narcissique qui le soutient. Le faible investissement initial de l'objet laisse une immense part de l'énergie au service de l'amour de soi et de son contraire, la haine de soi : mon projet était de suivre la trace d'un processus de transfert voué à cette tâche, sans pour autant l'incarner dans une cure mélancolique. Je voulais approfondir l'analyse de l'effacement de la différence des sexes concomitante d'un effacement de la perte et de la douleur qu'elle engendre en interrogeant leurs correspondances et leurs dispersions. Je voulais aussi interroger la qualité de la haine dans le processus mélancolique, haine impuissante dans ses fonctions de séparation et de différenciation, haine emportée sans doute par la violence de la destruction, confondant, dans le même procès et le moi et l'objet. Ainsi la mélancolie ne tendrait pas seulement à rabattre les investissements libidinaux sur le moi, elle procèderait au même rabattement des pulsions agressives.
Les aléas de mes lectures, le choix d'une cure - celle-là et pas une autre - m'ont entraînée dans des chemins de traverse. Bien qu'une référence littéraire de ce type puisse apparaître incongrue et lointaine, il me semble indispensable d'en évoquer une, impressionnante pour moi, et qui témoigne de mouvements associatifs et de condensations transférentielles que je souhaite partager avec vous. Lorsque je parlais tout à l'heure de confidentialité, j'évoquais l'obligation de réserve concernant l'intimité du patient, mais aussi les pensées de l'analyste dont on sait à quel point elles saisissent le cours des séances.
Il me faut le dire, je n'aurais pas suivi la même voie si je n'avais pas commencé à lire, dans le temps même de la préparation de mon exposé, le dernier livre de Daniel Mendelsohn traduit récemment en français : Les Disparus ont curieusement côtoyé et infléchi mon trajet dans un sens inattendu. Je ne reviendrai pas sur la part majeure de son cheminement pour tenter d'approcher la cruauté destructrice des hommes et leurs capacités d'amour à partir de la Shoah. Même si la recherche acharnée de l'auteur pour retrouver les traces de la vie de ses disparus m'a bouleversée, même si je considère ce livre comme une réalisation extraordinaire au regard des croisements de l'individuel et du collectif, je ne prendrai en compte que trois éléments qui m'ont retenue par leur étroite et étonnante association : l'intimité, la haine et la jalousie et leur affrontement au danger du mélange qui constitue un des motifs essentiels de leur mobilisation. L'ensemble s'étaye sur des récits bibliques, respectivement l'histoire d'Abel et de Caïn - pour les liens entre l'intimité, le haine et la jalousie - et l'histoire du Déluge - pour le mélange.
Je me suis tout à coup rappelée que le patient dont je voulais parler à propos de l'intimité mélancolique du transfert, et de l'effacement de la différence des sexes, était venu me voir parce qu'il souffrait d'une jalousie encombrante, manifeste, "morbide", récemment apparue dans sa vie amoureuse - détail d'importance que j'avais oublié, et sans doute refoulé.
J'ai donc été déroutée par une autre logique de la différence et de la haine que celle portée par le mouvement mélancolique : celle de la jalousie dont Freud déclare d'emblée : "La jalousie appartient aux états d'affects que l'on est en droit, tout comme le deuil, de qualifier de normaux" (OC, XVI, p.87). Il y a peut-être des liens analogiques entre le deuil et la mélancolie, la jalousie normale et délirante, entre le "Ce n'est pas lui qui me quitte, c'est moi qui l'abandonne" du mélancolique et le "Ce n'est pas moi qui l'aime, lui, c'est elle qui l'aime" du jaloux ... Analogie seulement dans la scansion de la négation car s'immiscent dans la formulation jalouse, tout le courant sexuel de la différence, et avec lui, la haine de l'amour.
Dans un chapitre intitulé "Le son du sang de ton frère", D. Mendelsohn avance une réflexion magnifique sur l'intimité et la proximité familiale et ses effets. Ceux qui ont grandi au-dedans d'une famille se sentiront, parce qu'ils ont partagé le même espace, le même intérieur, plus proches, plus intimes. Mais en même temps - et l'expérience le prouve - ils chercheront toujours plus d'espace : "Je pense à la façon dont les tensions naturelles entre frères et soeurs, entre ceux qui grandissent très près les uns des autres et qui se connaissent trop bien, peuvent être exacerbées par des ressentiments et des envies d'ordre économique. Je pense à certains frères qui ne bougent pas, qui essaient de gagner leur vie sur une terre qui n'est pas généreuse, et à d'autres frères qui vont tenter leur chance ailleurs. Je pense aussi à des frères et soeurs d'un autre genre, ceux qui ont grandi trop près les uns des autres et qui se connaissent trop bien, certains forcés de travailler la terre, d'autres, apparemment plus chanceux, capables d'aller ici ou là..." (p.142, 143)
C'est aux Ukrainiens et aux Juifs que Daniel Mendelsohn pense là, mais pas très loin, il évoque sa jalousie féroce et la haine qui en découle contre son puîné, pour sa blondeur et ses yeux bleus, son goût du sport et ses copains d'école, son second prénom et le fait qu'il soit venu si vite après lui. Et comment (il n'en est toujours pas vraiment remis) il lui a cassé le bras au cours d'une simple bagarre.
Et pas très loin encore, il se demande pourquoi son grand-père n'a pas vraiment aidé son frère à quitter la Pologne, à venir aux Etats-Unis au moment où cela était encore possible : ce qu'il cherche dans son parcours étonnant pour retrouver les traces de ce grand-oncle et de sa famille disparus, c'est aussi la trace de la haine fraternelle et de ses excès. Mais ce qu'il montre aussi, c'est comment, fondamentalement, quelque chose de l'amour qui gît dans les profondeurs de la haine, reste vivant sous son ensevelissement.
Dans le temps même où je reprends ces fragments, ils m'apparaissent incongrus, inadéquats voire bizarres au regard de la rationalité lisible de mon propos. Qu'ont donc à voir l'ambivalence, l'ambivalence fraternelle, la guerre, l'extermination de l'étranger et l'effacement de la différence des sexes dans le transfert ? L'écart est vertigineux et risque de rendre vaine la recherche de correspondances... Et bien voilà, ce qui m'a frappée dans le livre de Daniel Mendelsohn, c'est que la sexualité et l'amour, au sens banal des relations amoureuses entre homme et femme, sont quasiment absents. Certes, les deux existent, sont présents dans le récit, mais ils passent absolument au second plan comme si le plus important, le plus décisif de la condition humaine, revient à une jalousie considérée autrement dans son approche manifeste (Daniel Mendelsohn n'est pas psychanalyste), mais qui constitue le socle de la jalousie amoureuse dans la mesure où, au bout du compte, son objet est un objet d'amour même s'il est massivement investi narcissiquement.
Et je me demande, alors, quelle part narcissique, quelle proximité extrême, quelle intimité dérangeante, concourent à la fomentation et à l'éclosion de cette jalousie, et de cette haine lorsqu'elles se répètent, sans se dire, dans la cure, par l'effacement de la différence de ce que l'autre pourrait avoir et que je n'ai pas, de ce qu'il est et que je ne suis pas, tout ce que je n'ai pas, que je ne suis pas et qui fait, de lui, le préféré.
Le pendant, en quelque sorte, de la douleur jalouse liée à cette différence torturante - parce qu'elle signale le défaut - surgit un peu plus tard dans Les Disparus : le Déluge offre une formidable métaphore du mélange, les eaux et les terres se confondent et la destruction, l'extermination, en sont les produits. La volonté divine est de sauver l'humanité et la nature en préservant la spécificité et la séparation : la différence doit être respectée, impérativement pour sauvegarder la vie. C'est cet ordre qui préside à l'organisation de l'Arche de Noé.
Le mélange d'un côté, le différent de l'autre, les configurations qu'ils sont susceptibles de construire traduisent - c'est mon hypothèse - deux positions psychiques à la fois antagonistes et complémentaires : le mélange et la disparition incarnent le mouvement mélancolique ; la jalousie et la haine, celui de la projection. L'un vise la dédifférenciation et le rabattement narcissique, l'autre la séparation et la distinction moi/objet, conformément à l'idée freudienne selon laquelle l'objet naît dans la haine.

*

"Vous êtes ma première femme... (il se reprend tout de suite) je veux dire ma première analyste femme". Cela l'inquiète et l'attire tout à la fois mais un troisième homme, non c'était trop. Sa première analyse, il l'a entreprise quand il avait 18 ans au moment du divorce de ses parents et du départ de son père : sans établir de lien à l'époque, avec cet événement, il ne parvenait pas à se décider à s'engager dans ses études, une hésitation tourmentante qui le paralysait et l'obsédait tout à la fois. Son analyse, assez courte au demeurant, lui avait permis, disait-il, de réussir sa vie : il avait pu choisir et poursuivre un cursus brillant et épouser son amour d'enfance, avoir plusieurs enfants pour lesquels il éprouvait une vraie passion, et mener une vie conjugale très fusionnelle qu'il jugeait merveilleuse car, audelà du lien sexuel qui l'attachait à une femme tranquille, admirable et dévouée, une forme d'amitié fraternelle forte, indéfectible constituait le ciment de son amour.
La seconde analyse, encore plus brève, avait été déterminée par un événement qu'il jugeait maintenant anecdotique mais qui, à l'époque (il devait avoir environ 40 ans), l'avait plongé dans une angoisse incommensurable : alors qu'il conversait avec une prostituée, il avait été "verbalisé" par un policier. La peur l'avait saisi - une peur irrationnelle, folle, il en convenait même sur le moment - que son père découvre cette contravention, qu'il ait connaissance de l'incident et la seule pensée de ce flagrant délit, comme il l'appelait, l'effrayait si fort qu'il avait fini par vivre dans un état d'alerte constant. Chaque message, chaque rencontre, chaque coup de téléphone le faisait trembler et avait le pouvoir de le transformer en enfant affolé, impuissant et ridicule. L'analyse avait tourné court : quelques mois après cet incident, son père s'était suicidé. Lui, en avait éprouvé peu de chagrin : il n'aimait pas cet homme impatient, colérique, parfois violent qui avait rendu sa mère malheureuse.
Le motif qui le fait venir vers moi est déconcertant pour lui : il y a quelque temps, il a rencontré une femme belle, intelligente, passionnelle, à peine plus âgée que lui (mais ce détail le gêne démesurément), et il est follement tombé amoureux d'elle. Amour partagé et sans entraves puisque, depuis, tous deux sont séparés de leurs conjoints, et libres de leur présent comme de leur avenir. Pour la première fois de sa vie, lui, toujours si prudent, presque précautionneux, s'est laissé emporter dans une histoire immense, magnifique et il aurait pu, me dit-il, éprouver un bonheur de vivre à la mesure de l'intensité des plaisirs amoureux que cette liaison lui accordait. Il me dit, comme en passant, que sa soeur aînée était morte quelque temps plus tôt, et que sa rencontre amoureuse l'avait détourné d'un chagrin intense aggravé par une brouille fraternelle tenace que seule la maladie avait pu résoudre. Parallèlement, son éloignement d'avec sa mère s'était développé comme s'il lui attribuait la responsabilité de la mort de sa soeur. Le trouble était qu'en vérité, il n'avait jamais beaucoup aimé sa mère, elle-même était peu versée vers la tendresse, exigeante et lointaine, dans ses souvenirs d'enfance, tyrannique et paradoxale dans ses souvenirs d'adulte. Il pensait qu'elle ne l'aimait pas parce qu'elle n'aimait pas les garçons et il trouvait la confirmation de cette conviction dans le fait qu'au contraire, elle avait toujours eu des relations très proches avec ses soeurs. Elle était dans un monde différent, un monde intérieur qui l'absorbait, une femme inaccessible et étrangère, qui lui faisait à la fois peur et pitié. Sa mort, quelque temps après celle de sa fille, avait peu compté. Un soulagement pour elle, âgée, désespérée et malade, et donc pour lui, elle avait cessé de souffrir.
Aujourd'hui, son tourment est entièrement centré sur sa passion jalouse, il est obsédé par la crainte que sa compagne le trompe, et si envahi par l'angoisse de ses infidélités qu'il risque de détruire sa nouvelle vie de couple : il la harcèle sans répit parce qu'il est lui-même harcelé par ses soupçons parasites. Cette femme, artiste douée et connue partage sa vie entre Londres et Paris : là-bas, elle travaille, elle s'occupe de ses enfants ; ici, elle se consacre totalement à lui, sans relâchement. Quant à lui, il a changé de métier, ce qui lui permet de la suivre partout dans ses tournées... Tout est impeccablement organisé et, de surcroît, il conserve l'amour de ses enfants et de sa première femme ; sans mesurer la force de son plaisir à la savoir toujours aussi dépendante de lui et meurtrie par leur séparation, il déclare régulièrement : "je lui souhaite de rencontrer un autre homme, elle le mérite".
Ce genre de formule, convenue et péremptoire, nourrie en apparence par l'expérience de cet homme mûr, avait comme effet sur moi d'appeler immanquablement un point de vue contraire, que je gardais pour moi, bien sûr, et cette réaction m'agaçait immanquablement car j'avais le sentiment d'emprunter et d'adopter des positions tout aussi convenues que celles de mon patient. Au fond, assez régulièrement, je me sentais en désaccord avec lui, sans comprendre alors que c'était ma manière de rester différente de lui, à tout prix, et que cette posture m'était imposée, en quelque sorte, par l'emprise narcissique du transfert. Curieusement, cet homme dont la prestance, l'histrionisme et la faconde auraient pu m'impatienter, m'amusait plutôt par les excès et la connotation un peu exhibitionniste de son apparence, l'affichage d'une virilité naïve et séductrice dont il se montrait très fier. J'étais sensible aussi à la dramatisation de ses épanchements et au lyrisme qu'elle lui inspirait, sans en être véritablement touchée, seulement surprise par ses larmes ou par la vive émotion de son regard lorsque nous nous quittions. Ce qui me sollicitait surtout, je m'en rendis compte plus tard, c'était mon désir de chercher ce qui justement nécessitait cette mise en scène, l'orchestrait en quelque sorte, pour rester dans l'ombre. L'écart entre le paraître, si habilement façonné chez cet homme, et ce qui devait relever de l'être se révélait pour moi plus profond au fil du temps et des séances, comme si, lui, avait perdu ou n'avait pas trouvé une effective intimité avec lui-même. Winnicott le traduit clairement dans ce qu'il appelle "vivre créativement", qui suppose admis le principe d'être avant de faire : une expérience de soi dans la capacité de se sentir vivant au monde, écrit-il dans les Conversations ordinaires, une expérience de soi qui suppose cependant la concomitance de l'épreuve de l'étranger.
Mon patient me dit un jour, quelque temps après le début de l'analyse : "À la fin des séances, deux choses m'arrêtent chez vous : la première est que vous ne vous levez pas tout de suite de votre fauteuil et que vous semblez abîmée dans votre intimité. La seconde est qu'à la porte, vous avez toujours un sourire flottant... ce qui est bizarre, c'est l'effet produit par ces deux attitudes, l'une m'attendrit, l'autre m'inquiète."
Bien entendu, je me suis demandé ce qui me faisait sourire ainsi et qui m'échappait totalement : une complicité séductrice, une réserve obstinée, une étrange familiarité ? Le risque d'une trop forte proximité qui deviendrait menaçante, prenant alors une forme ennemie, trop étrangère?
Revenons, ne serait-ce qu'un instant, au texte de Freud L'inquiétante étrangeté dont nous pouvons convenir qu'il offre une des illustrations parmi les plus extraordinaires des logiques de la différence : au début Freud se livre à une longue recherche étymologique à propos de unheimlich. Il souligne d'emblée qu'une chose est effrayante parce qu'elle n'est ni connue ni familière mais que, pourtant, n'est pas effrayant tout ce qui est nouveau et non-familier. Il faut donc ajouter quelque chose au non-familier pour qu'il devienne étrangement inquiétant. C'est à la recherche de la nuance qui définirait cet écart que Freud dégage deux grands mouvements : dans le premier, heimlich comme adjectif veut dire "qui fait partie de la maison [...] cher, intime, engageant". Le second mouvement donne une autre orientation au mot : "caché, dissimulé, de telle sorte qu'on ne veut pas que d'autres en soient informés, soient au courant, qu'on veut le soustraire à son savoir".
Ce sont ces deux mouvements que je retrouve dans les commentaires de mon patient sur ma manière d'être "à la fin des séances" : une intimité qui m'abîme, un sourire énigmatique peut-être séducteur, peut-être menaçant. Deux impressions régulièrement retrouvées dans les états d'affects et d'excitation associés à l'inquiétante étrangeté mais aussi aux objets d'amour originaires et donc à la mère.

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Alors que j'étais tout entière saisie par la jalousie de mon patient vis-àvis de sa nouvelle compagne et que je cherchais ce qui, de cette jalousie amoureuse et possessive, provoquait l'effacement quasi absolu de mon identité de femme - au point que je me sentais disparaître... - les profondes pensées de Daniel Mendelsohn sont venues pour me pousser à la relecture du texte de Freud (1921), du numéro 10 des Libres Cahiers pour la Psychanalyse (Automne 2004) - “Objet de la jalousie" - consacré à ce texte et encore plus près, à une remarque René Roussillon concernant la dynamique singulière de la pensée freudienne entre 1913 et 1921 : "L'intériorisation, l'assimilation"cannibalique” de l'objet a livré le fond de son versant"narcissique” et mortifère : un mouvement inverse de"projection”, réobjectalisant, va devoir lui succéder" (LCPP, op.cit. p.75). Et plus loin : "Finis les fonds de solitude désespérée de la mélancolie et du narcissisme de soi à soi, la psyché peut alors commencer à se dégager de l'ombre de l'objet dans lequel elle était tombée ou s'était prise, mais elle retrouve l'angoisse de l'autre. Quand elle peut penser l'identification narcissique et son processus d'effacement de l'objet, elle s'ouvre vers de nouveaux objets, elle re-trouve l'objet et avec lui l'incertain de l'amour, l'incertain du retour de l'amour, de son reflet dans l'autre, l'incertain de l'amour dans l'objet, son infidélité potentielle" (ibid. p. 75).
La menace de la dépression, de la perte et de son refus, que le mouvement mélancolique traite par intériorisation et renversement de la passivité en activité, se déplace (ou se change ?) en menace d'intrusion : l'objet retrouve sa qualité d'étranger, et les incertitudes de son amour et de sa haine reviennent au devant de la scène.

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Il rêva d'une femme allongée près de lui sur le divan. Elle portait une longue chemise blanche. Il pensa aux jeunes filles qui le gardaient lorsqu'il était enfant, à ses émois de petit garçon, à la robe claire que je portais la veille. Puis il va ailleurs, et ne revient plus, ni au rêve, ni aux vêtements clairs, encore moins à la femme. Plus tard, il rêva qu'il se trouvait dans une salle de congrès. Une interprète était enfermée dans une cabine de verre, transparente. Il ne comprenait pas ce qu'elle disait, il perdait la traduction et ne comprenait rien. L'interprète, c'était moi, il ne comprenait pas ce que je voulais lui dire. Lui savait se faire entendre - en effet, il parlait toujours très fort, il n'avait jamais peur de souligner l'excellence de ses performances, il pouvait dire sans détours : "J'ai fait une réflexion remarquable au dîner d'hier" ou encore : "J'ai été extraordinaire au golf ce week-end", ou encore "Cette femme a absolument été séduite par moi". Ce jour-là, je dis : "Et la cabine ?"
Cabine de plage, dit-il ou plutôt cabine de projection... On parle aussi de cabine d'essayage... Enfant, il accompagnait sa mère chez sa couturière, il s'ennuyait un peu, peut-être même qu'il s'endormait... Il se voit, à 8 ans, la tête reposant sur ses bras croisés, bercé par le bavardage des deux femmes... puis sa mère, en combinaison de soie blanche... Et il s'endort.
Pendant de longs mois, je me laissais emporter par des constructions oedipiennes, la conviction d'un refoulement actif qui mettait loin, hors d'atteinte, une mère séduisante et rejetante tout à la fois, et j'en voulais pour preuve l'effacement systématique de toute incidence transférentielle sexuelle. Peut-être ne me trompé-je pas complètement, mais il est sûr que je m'égarais dans cette voie qui me faisait perdre de vue autre chose, plus présent, plus opaque aussi parce qu'aucune scène ne pouvait encore se dessiner dans la masse inerte paradoxalement gardée par son discours intarissable. Par exemple, il déclare un jour, à la faveur d'une rencontre avec une jeune femme séductrice : "Elle est très belle et amusante mais ses mains sont laides... ce qui compte pour moi le plus chez une femme, ce sont ses mains, c'est ce que je regarde toujours". Il se demande pourquoi les mains sont si importantes, pourquoi elles sont si porteuses de féminité et d'érotisme... puis : "Vos mains, je ne les vois pas..."
Je me dis un jour, à force de l'écouter - et cela ne m'ennuyait jamais car son esprit vif, sa parole alerte et la dramatisation constante de son adresse me distrayaient, au sens plein du terme car, du coup, j'en oubliais l'absence, pourtant étonnante, de gravité chez lui - je me dis un jour et simultanément qu'il s'empêchait victorieusement de se laisser entamer par ses affects, et qu'il ne me percevait pas comme une femme. Pour les affects, ce n'était pas si compliqué à saisir, je sentais bien le masque émotionnel fluctuant qui cachait les profondeurs sensibles, le jeu pulsionnel périphérique et vivace qui étourdissait la tristesse et la douleur de la perte et de la jalousie. Pour l'effacement de la femme, je veux dire - même si la formule est lourde - de moi comme femme, c'était une autre affaire, plus difficile à circonscrire : de quelle nature était cet effacement ? Quelles opérations l'avaient-elles permis : le refoulement, le clivage, certainement pas une hallucination négative encore que... peut-être une forme d'annulation ? Ce constat ne s'était pas imposé très vite, et d'ailleurs, je ne suis pas sûre qu'il se soit agi d'un constat : plutôt une lente sédimentation de mots, de phrases, de séquences, de séances, à l'instar du matériau qui construit les identifications, comme Freud en parle en 1923 : l'identification de ma non-identification, si je peux dire les choses ainsi, me fait penser tout à coup que ce mouvement ressemble bien à l'identification mélancolique, l'identification à un objet mort (au sens de pétrifié, désanimé). Cela m'intéresse, évidemment, cette identification de l'analyste à l'objet perdu de l'analysant, avec cet élément essentiel que ce processus de mal identification relève aussi de la désexualisation au sens de l'annulation de la différence des sexes ou encore de sa disparition : pas la moindre trace d'une jalousie transférentielle non plus, il occupait toute la place, à chaque séance, en arrivant très tôt, en installant sa trottinette dans l'entrée et en s'enfermant dans la salle d'attente.
Il rêva d'une femme dont la moitié du visage était roussie et l'autre moitié intacte. Une femme au visage brûlé ou une femme qui brûle. Il se souvient d'une phrase que j'avais dite quelques mois plus tôt, à propos de la mort de son père. Lui, était dans un état de vive excitation et ne supportait toujours pas, après tant d'années, l'idée de toucher son héritage. J'avais dû lui dire : "Cet argent vous brûle les mains". La brûlure était là à nouveau, impossible de toucher le visage de la femme, il fallait l'éteindre.
Le visage à moitié éteint de la femme me fit penser à Allemagne, mère blafarde, un film des années 70-80, l'histoire d'une femme qui se confond avec celle de l'Allemagne et la paralysie qui gagne la moitié du visage, l'empreinte indélébile d'une glaciation du fait du meurtre. Je n'en dis rien, bien sûr.
Quelques semaines plus tard, un autre rêve : il salue deux généraux nazis, un meilleur que l'autre, dit-il, mais il a oublié leur nom : il connaît bien cette soumission qui perdure, sa soumission devant l'autorité de son père, dont il espérait pourtant que sa mort l'avait libéré. Il poursuit et je suis surprise, il parle du film Allemagne, mère blafarde et d'une scène, une petite fille supplie sa mère de ne pas se tuer et son cri déchirant devrait l'empêcher de mourir. C'est à ce moment-là, très précisément à partir de l'évocation du cri de l'enfant - de la petite fille - que la douleur de la mort, de la plaie vive jusqu'ici comprimée en lui, arrive, comme une rafle et, avec elle, les affects abandonnés depuis longtemps, les traces laissées par l'enfance. La femme rousse au visage brûlé, c'est moi peut-être et sa mère sans doute, dont le double visage le hante : un côté mort, toujours présent, surinvesti par lui - le froid, l'indifférence, la distance, la folie - et un côté brûlant, fastueux, fascinant, toujours dénié et pourtant si fortement actif dans sa longue incapacité à aimer une femme pour de bon, c'est-à-dire en liant affects et désir. "Je ne crois pas avoir jamais parlé avec ma mère, dit-il. J'étais sûr qu'elle était sourde comme la femme du rêve dans sa cabine de verre. Je suis devenu expansif pour ne pas lui ressembler. Je vous hais !".
Abruptement, dans le temps même où la douleur de la perte advient, où les disparus surgissent dans ses rêves, son père, sa soeur, sa mère enfin, la jalousie déferle : de nouvelles flambées l'entraînent violemment dans l'attaque de son amie, de ses enfants qu'il ne supporte pas, de l'ex-mari qu'il soupçonne tout à coup de conserver l'amour de sa femme, le monde devient hostile et menaçant, ses efforts professionnels nouveaux échouent, il est harcelé par ses dettes. Il fait face à sa manière, redressant la barque, nouant des liens érotiques éphémères, plus exigeant encore avec sa compagne. Il me protège absolument de sa haine : prônant une totale indifférence à mon égard - "vous êtes une professionnelle" -, il arrive de plus en plus tôt, parfois une demi-heure avant sa séance et il reste là, à attendre, puis se jette sur le divan, s'engouffrant immédiatement dans un discours continu, parfois jubilatoire, parfois désespéré, toujours parasité par ce qu'il appelle son symptôme, c'est-à-dire sa jalousie. Mais je reste indemne, j'ai le sentiment de ne pas exister vraiment, une momie ou un robot toujours-là, un transfert invisible.
L'invisibilité du transfert relève, à mon avis, de la déliaison qui s'y opère - une déliaison inéluctable et indispensable au processus de la cure, produit silencieux des pulsions de mort permettant le détour, provoquant les refoulements nécessaires à la poursuite de la cure. En me référant à Pierre Fédida, je retiens l'idée forte d'une glaciation par les pulsions de mort comme moyen de lutte contre l'extrême danger du vivant et de l'excitation qui le porte lorsqu'il s'incarne dans l'autre, ce que, en fait, j'appelle "la haine de l'amour" .
Dans le cas de mon patient : l'effacement de la femme - mon invisibilité sexuelle - représente une voie obligée pour que les "passagers clandestins" (je reprends l'expression d'A.Beestschen) puissent se faire entendre. Ainsi, pour moi, les deux moitiés du visage de la femme rêvée figurent cette double traversée, la part vivante ne peut trouver reconnaissance qu'au regard de la part détruite ou oubliée. Les pulsions de mort ne se définissent pas seulement dans leur valence destructrice irréversible, mais aussi dans la désanimation, l'effacement nécessaire à l'oubli et au refoulement.
Je compris un jour que cet effacement, ma "disparition" comme femme, objet différent, pouvait tenir à sa jalousie taraudante vis-à-vis des filles et plus particulièrement de ses soeurs, tant aimées, croyait-il, par sa mère (et son père bien sûr). Il se disputa violemment avec sa plus jeune soeur qu'il aimait pourtant tendrement et fut surpris de la haine féroce et radicale qui s'empara de lui : "J'ai eu envie de la tuer" dit-il (comme il avait parfois eu envie de tuer les fils de son amie). La connexion avec la mort de sa soeur aînée, l'apparition concomitante de sa jalousie - qui l'avait détourné de son chagrin et de sa culpabilité - surgirent alors avec une brutalité inouïe. Après coup, et en relisant le texte de 1921, il m'apparut que se condensaient chez lui les trois formes de la jalousie repérées par Freud : la forme normale, oedipienne et amoureuse, la forme projetée et peut-être, discrètement, la forme délirante. Mais au-delà, ce sont les "ajouts" dégagés par Freud qui m'intéressent à propos de l'homosexualité : les rivaux antérieurs deviennent les premiers objets d'amour homosexuels, dit-il - et je crois qu'il est possible de parler d'homosexualité pour mon patient même s'il n'avait pas de frères, seulement des soeurs, les jeux compliqués de la bisexualité m'y autorisent et de surcroît me permettent d'évoquer l'homosexualité dans la cure d'un homme avec une femme. Freud insiste : l'homosexualité est le "parfait pendant au développement de la paranoïa persecutoria dans laquelle des personnes initialement aimées deviennent les persécuteurs haïs alors qu'ici, les rivaux haïs se muent en objets d'amour" (Freud, op.cité p.96). Mais ce qui m'intéresse tout autant, c'est le lien que Freud noue entre l'émergence des tendances homosexuelles et l'éloge de la mère à l'égard d'un autre enfant, un autre garçon, dit-il. De la déception au choix d'objet narcissique se dessine le classique trajet du mouvement mélancolique.
En deçà de sa force insistante, en deçà du tourment passionnel qu'elle déclenche et entretient, en deçà du démon qu'elle impose, c'est peut-être la lutte acharnée contre la mélancolie et sa douleur que la jalousie anime. Si je suis le parcours de René Roussillon, je retrouve, en effet, le passage régrédient, dans l'analyse, qui va de la notation objectale obtenue par la jalousie et la projection, vers le rebroussement du côté du même et l'abolition de la différence.

*

Plus tard dans la cure, un autre mouvement s'est installé, à partir d'un fait divers : dans l'entreprise qu'il dirige, son associé (et ami) a séduit une très jeune femme récemment embauchée. Celle-ci s'est confiée à lui et, bouleversé, il lui a conseillé de porter plainte pour harcèlement sexuel. Une grande agitation s'est emparée de lui, un tourment continu, son déchirement entre sa fidélité à son ami, le sentiment de le trahir et la colère qui le gagne chaque fois qu'il pense à la scène de séduction, à son père prenant sa soeur sur ses genoux et à la phrase : "Viens t'asseoir près de moi, ma chérie". Il y revient sans cesse, cela devient une obsession. Bien sûr, la proximité incestueuse est là, presque nue, mais je pense à Abel et Caïn, à la préférence de Dieu pour l'offrande du premier, à la déception meurtrière de l'autre... Il rêve de la Grande Guerre et qu'il se trouve avec moi à la crête d'une tranchée : nous allons, ensemble, franchir le pas ! Avisant un dossier sur la petite table entre le divan et le fauteuil, il est choqué par la couverture dont la couleur est celle du dernier rapport remis par son collègue. Il dit : "Vous avez mis ce rapport entre lui et moi !". Je reprends : "Entre lui et moi, entre lui et vous ?". Il se perd, il voulait dire : "Entre vous et moi", s'interroge sur le rapport, sur son homosexualité inconsciente, ses liens tenaces avec son père, son indéniable attirance sexuelle pour les femmes.
Un nouveau rêve, pas pénible du tout : il fait l'amour avec une femme homosexuelle, et lui a peut-être un vagin tout en conservant son pénis. Il cherche qui pourrait être cette femme, il pense à la soeur d'une amie, entrevue il y a longtemps, "Une femme petite et complète... Mais oui, poursuit- il, ça m'énerve, j'ai tout de suite pensé à vous !" À lui aussi, dans le rêve, il ne manque rien. La séance suivante, il revient furieux : en partant hier, il s'est dit dans les escaliers : "Cours toujours ma vieille, - ne vous offusquez pas, je m'appelle “mon vieux” quand je me parle à moi-même". Cette nuit, il a fait un rêve, encore une haute tranchée, il marchait devant et moi je marchais derrière lui... "Cours toujours ma vieille..." et aujourd'hui il a traîné pour venir. Je retiens : "Ma vieille, mon vieux, lui, moi, lui et moi, nous sommes presque pareils".
Il est ému, il pense que c'est pour cela sans doute que je ne suis pas vraiment une femme pour lui, il croit que sa mère aimait les femmes, qu'elle les aimait mieux que les garçons. Il dit qu'il a l'impression de faire une incroyable déclaration d'amour, qu'en vérité, il ne me quitte pas, qu'il me garde à l'intérieur de lui, il vient seulement de s'en rendre compte.
Evidemment la force de ce mouvement me frappe, comme passage obligé, comme emprise indispensable, le dessous du transfert, sa doublure narcissique, la trame compliquée et sournoise du détournement libidinal quel que soit l'objet, le moi ou l'autre. Et l'action de l'effacement surgit dans ce détournement et dans l'agrippement à un double pour lutter à tout prix contre la différence, et la jalousie qu'elle génère. L'écartèlement entre destins pulsionnels, narcissiques, objectaux, découvre l'incidence des pulsions de mort qui, par la voie du rebroussement narcissique, effacent, comme dans le meurtre, la part étrangère de l'objet, sa part différente qui à la fois sépare, et impose la reconnaissance de la castration et de la perte.
Un dernier rêve pour conclure : "C'était extrêmement plaisant, un rêve d'accueil... Une maison dans la campagne anglaise, et vous, calme et tranquille, dans le jardin. Paisible... Une atmosphère comme dans les films d'Ivory. Je pense à ce film merveilleux où un maître d'hôtel vient de perdre son père et il tombe amoureux de la femme de chambre... Pourtant, il me semble aussi qu'il y avait tout un réseau sombre, politique, peut-être que le maître était un sympathisant nazi, peut-être que c'est dans un autre film... bref... Ils s'aiment tous les deux, ils ne peuvent se le dire, ils ne se déclarent jamais et voilà, un amour impossible..."


RÉFÉRENCES :
Chabert C., Féminin mélancolique, Petite bibliothèque de psychanalyse, Paris PUF, 2003.
Freud S. (1915), Deuil et mélancolie, Métapsychologie, OEuvres complètes, t. XIII, Paris, PUF, 1988, pp. 259-278.
Freud S. (1921) Sur quelques mécanismes névrotiques de la jalousie, la paranoïa et l’homosexualité, in OCP, t. XVI, Paris, PUF, 1991
Freud S. (1923), Le moi et le ça, OEuvres complètes, t. XVI, Paris, PUF, 1991, pp. 255-303.
Freud S. L’inquiétante étrangeté, Paris, Gallimard, 1985
Mendelsohn D. (2006) Les Disparus, Tr.fr, Paris,
Roussillon R. (2004) Le reflet et son négatif, Libres Cahiers pour la Psychanalyse, n°10, Automne 2004, Paris, IN Press
Winnicott D.W., Conversations ordinaires, Recueil de textes, Paris, Gallimard, Connaissance de l’inconscient


Discussion sur Catherine Chabert
La haine de l’amour


Vera Şandor

Ce qui frappe dès le début dans le travail de Catherine Chabert, ce qui m’a fortement impressionnée c’est la description, le témoignage sensible et honnête de son travail d’analyste. Je cite :
« L’idée que je voudrais soutenir - et pour laquelle je propose pour l’instant une formule un peu simpliste - c’est que le passage vers « l’autre scène » ( de l’inconscient - ma précision ) se dessine en passant par l’intrication/ l’entrecroisement/ jonction des mots et des images prises dans l’analyste dans cette situation singulière ( qui est l’analyse - ma précision ) et dans laquelle il parait de ne plus disposer de son théâtre intérieur....d’un intimité effective avec sa réalité interne. »
Au delà des figures transférentiels qui lui sont attribué, la capacité de l’analyste d’encaisser les affects et les représentations sorties du discours du patient est mise a l’épreuve. Quelles sont les potentialités associatives qui peuvent être conservées par l’analyste dans le service de la pensée apparemment émaciée de l’analysant ?
Quels supports pourrait-il utiliser pour favoriser l’émergence, et les transformations qui permettront a la réalité interne de faire son chemin contre les obstacles et les résistances ?
Catherine Chabert répond énumérant les supports et les réferences personnelles qui lui permettent l’aménagement de son écoute d’analyste : La métapsychologie freudienne, la littérature, la tragédie comme équivalentes du mythe.
Ce trépied est celui utilisé pour le cas présenté.
La base théorique de la métapsychologie freudienne sert ici à articuler la problématique du deuil, de la perte, de l’abandon, de la séparation et la différenciation/non-différenciation Moi/Non Moi - de Deuil et Mélancolie - avec celle de la dynamique et de la transformation réciproque de l’activité et de la passivité de Pulsions et destins des pulsions.
Une problématique narcissique et une problématique objectale articulées dans le cas de la jalousie pathologique présentée ici.
La tache théorique de l’analyste serait ici d’identifier la forme de jalousie qui provoque une intense et impressionnante souffrance. Est-ce la jalousie "normale" résultante d’une histoire personnelle et/ou de la projection ? Est-ce la jalousie délirante dans laquelle la projection s’articule avec le déni des pulsions homosexuelles ?
Les mythes présentés ici comme référentiels et afin de soutenir la capacité de l’analyste pour contenir les affects surgis du discours et de la présence/ transfert de son patient sont Le mythe d’Abel et Caïn - pour l’envie, la jalousie fratricide dans lesquelles la haine échoue dans sa fonction de différenciation et individuation - et le mythe du Déluge comme représentation d’une époque de non-différenciation.
L’histoire du patient aurait pu l’induire en erreur avec toutes les informations et les éléments narratives occupant le devant de la scène. Tous ces éléments auraient pu conduire l’analyste vers une problématique fratricide, vers une mère réjection et séductrice, vers un OEdipe refoulé.
Pourtant, au delà de la séduction qui pourrait exercer cette hypothèse sur l’écoute et l’interprétation de l’analyste, le sens complexe et véritable de ce vécu de jalousie du patient se constitue des ineffables vécus de l’analyste : une intimité où il s’effondre,un étrange et bizarre sourire qui se pose sans contrôle sur son visage, la sensation qu’elle existe comme femme pour ce patient, comme être différente , comme être sexué , qu’elle est en danger de disparaître , qu’il lui faut résister avec haine pour ne pas être engloutie par ce discours séducteur, trop "conforme" de cet homme, de ce discours qu’elle sent comme étranger de son être avec laquelle - nous dit Catherine Chabert - cet homme ne parait pas être en contact...
Ce discours qui tisse des mots, des images, des affects, passéset présents, des ineffables vécus posés ou provoqués dans l’analyste, arrive a construire dans l’analyste l’image complète, l’hypothèse cohérente.

Reste à partir de là accompagner son patient dans le troublant parcours de découverte, d’élaboration, d’acceptation.
Ce parcours se fait souvent par des rêves, comme c’est le cas pour cet homme.
Je vous invite a retenir cette belle définition de la jalousie comme "haine de l’amour", la description du travail singulier de l’analyste comme travail de rêve (la seule forme qui nous rapproche de la fonction de l’analyste) et aussi la troublante description d’un climat transférentiel comme "intimité mélancolique du transfert"
Je suis convaincue que tous ces vécus vous parlent de tout prés.