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Revista Romana de Psihanaliza
Publicatie a Societatii Romane de Psihanaliza,
Grup de Studiu IPA
LA HAINE DE L'AMOUR
Prof. Catherine Chabert
Il arrive que la perspective d'un exposé -surtout s'il s'adresse à des analystes,
davantage encore s'il prétend traiter du transfert - provoque des
mouvements psychiques qui ressemblent à ceux susceptibles d'ordonner le
récit de rêves : une certaine analogie peut alors se dégager aussi bien dans
des équivalences de restes diurnes, de rêveries ou de pensées anticipatrices
ou passées, de souvenirs, de représentations et d'affects puisant leurs
sources dans des lectures théoriques ou littéraires. C'est le rassemblement
de ces fragments épars, aux dérives inattendues, qui me permet de
mettre en place les échafaudages de mon propos en évoquant rapidement
ses commencements.
C'est mon intérêt pour la mélancolie, non pas au sens psychiatrique du
terme mais telle que Freud en dégage le processus (en 1915, dans "Deuile
et mélancolie") et ma conviction que ce mouvement constitue un paradigme
vivant, qui m'ont d'abord mobilisée pour approcher le thème de ce
congrès.
Les prémisses sont relativement claires pour moi : le mouvement
mélancolique convoque une logique narcissique, engagée d'emblée dans
des modalités d'investissement de l'objet peu résistantes, on s'en souvient,
répétées dans le transfert par la force du même, voire de l'identique, et par
la recherche constante de points de reconnaissance, d'images impérativement
spéculaires. Que celles-ci soient tragiquement marquées par le négatif,
l'auto-accusation et l'excès de douleur ne doit pas nous détourner, par
une illusion romantique, de sa valence hautement destructrice: visant le
moi, certes, mais tout autant l'objet auquel il s'identifie. À cet égard, la
question reste ouverte : lorsque le moi mélancolique se confond ou se
laisse emporter par son objet mort, il est bien difficile de se saisir de l'actif
et du passif, du criminel ou de la victime. Qui est l'agent du meurtre?
L'énigme reste entière et Freud lui-même nous entraîne dans des voies
divergentes : le moi est écrasé par l'objet et, en même temps, il est susceptible
de triompher de lui par la vivacité potentielle des soubassements
maniaques de la mélancolie.
Ce qui sous-tend ces mouvements contradictoires voire paradoxaux
renvoie notamment à la bipolarité de la passivité et de l'activité, et aux opérations
de retournement qui sont susceptibles de les mouvoir. La passivité,
en effet, si on revient à ses définitions originaires, relève simplement de
l'excitation produite pas l'autre : être passif, c'est accepter d'être excité,
c'est-à-dire modifié par l'action de l'autre en soi. Si on généralise cette définition,
et si on l'applique à la cure, alors on admet qu'une des conditions
de déploiement du processus relève, justement, de la capacité à être modifié
par le fait de l'analyse et dans une certaine mesure par le fait de l'analyste.
Dans l'étude de la mélancolie telle que Freud la construit dans ses deux
temps - en 1915 (Deuil et mélancolie) et comme après-coup en 1923 (Le
moi et le ça) -, j'ai été sensible au refus de la passivité que le processus
condense : l'abandon de l'objet se substitue à sa perte ; une action, celle
du désinvestissement, détourne ou retourne la situation où le moi perd son
objet et devrait se soumettre à sa disparition. La perte devrait affecter le
moi qui se trouvera transformé au décours du travail du deuil, mais elle
peut être traitée autrement. Si le deuil implique acceptation, soumission,
et donc impuissance relative face à sa nécessité, la mélancolie en offre une
tentative de maîtrise : "abandonner" plutôt que perdre permet ainsi que
se maintienne la croyance dans la puissance du moi sur l'objet, reflet de la
puissance de l'objet sur le moi. C'est là que perdure la violence du même,
le déni de l'écart, de la dissymétrie et de la différence.
Dans un autre registre, le second temps "mélancolique" chez Freud,
la non-identification de l'objet perdu/abandonné (le moi ne sait pas ce
qu'il perd) peut s'entendre doublement : il est non identifié parce que non
reconnu comme différent de moi, au sens de l'étranger - et de l'intime ;
mais il est aussi non identifié parce que non reconnu comme différent,
sexuellement, de moi. Double mouvement de différenciation ou au
contraire d'effacement de la différence : la valence moi/autre, la valence
masculin/féminin. Ainsi s'impose l'intrinsèque liaison entre l'objet et le différent.
Evidemment, cette prise de position suppose l'acceptation de l'essence
sexuelle de tout investissement, qu'il porte sur le moi ou sur l'objet
: l'opposition entre narcissisme et objectalité revient alors au fait que
l'objet de la pulsion n'est pas le même. Mais cette prise de position admet
le même destin pour toutes les pulsions, libidinales ou destructrices. La
logique de la mélancolie est une logique de mélange : elle se situe,
lorsqu'elle s'emporte, au-delà des stratégies narcissiques qui s'efforcent,
autant que possible, de protéger les frontières du moi. Dans cette perspective,
le renversement de la passivité en activité constitue une ultime tentative
de rétablissement narcissique puisqu'il permute les places respectives
de celui qui part et de celui qui perd.
Mon idée au début était donc de m'attacher à la dédifférenciation
comme l'une des visées essentielles de tout mouvement mélancolique,
inhérente à l'ordre narcissique qui le soutient. Le faible investissement initial
de l'objet laisse une immense part de l'énergie au service de l'amour de
soi et de son contraire, la haine de soi : mon projet était de suivre la trace
d'un processus de transfert voué à cette tâche, sans pour autant l'incarner
dans une cure mélancolique. Je voulais approfondir l'analyse de l'effacement
de la différence des sexes concomitante d'un effacement de la perte et de la
douleur qu'elle engendre en interrogeant leurs correspondances et leurs dispersions.
Je voulais aussi interroger la qualité de la haine dans le processus
mélancolique, haine impuissante dans ses fonctions de séparation et de différenciation,
haine emportée sans doute par la violence de la destruction,
confondant, dans le même procès et le moi et l'objet. Ainsi la mélancolie ne
tendrait pas seulement à rabattre les investissements libidinaux sur le moi,
elle procèderait au même rabattement des pulsions agressives.
Les aléas de mes lectures, le choix d'une cure - celle-là et pas une
autre - m'ont entraînée dans des chemins de traverse. Bien qu'une référence
littéraire de ce type puisse apparaître incongrue et lointaine, il me
semble indispensable d'en évoquer une, impressionnante pour moi, et qui
témoigne de mouvements associatifs et de condensations transférentielles
que je souhaite partager avec vous. Lorsque je parlais tout à l'heure de
confidentialité, j'évoquais l'obligation de réserve concernant l'intimité du
patient, mais aussi les pensées de l'analyste dont on sait à quel point elles
saisissent le cours des séances.
Il me faut le dire, je n'aurais pas suivi la même voie si je n'avais pas
commencé à lire, dans le temps même de la préparation de mon exposé,
le dernier livre de Daniel Mendelsohn traduit récemment en français : Les
Disparus ont curieusement côtoyé et infléchi mon trajet dans un sens inattendu.
Je ne reviendrai pas sur la part majeure de son cheminement pour
tenter d'approcher la cruauté destructrice des hommes et leurs capacités
d'amour à partir de la Shoah. Même si la recherche acharnée de l'auteur
pour retrouver les traces de la vie de ses disparus m'a bouleversée, même
si je considère ce livre comme une réalisation extraordinaire au regard des
croisements de l'individuel et du collectif, je ne prendrai en compte que
trois éléments qui m'ont retenue par leur étroite et étonnante association :
l'intimité, la haine et la jalousie et leur affrontement au danger du mélange
qui constitue un des motifs essentiels de leur mobilisation. L'ensemble
s'étaye sur des récits bibliques, respectivement l'histoire d'Abel et de Caïn
- pour les liens entre l'intimité, le haine et la jalousie - et l'histoire du
Déluge - pour le mélange.
Je me suis tout à coup rappelée que le patient dont je voulais parler à
propos de l'intimité mélancolique du transfert, et de l'effacement de la
différence des sexes, était venu me voir parce qu'il souffrait d'une jalousie
encombrante, manifeste, "morbide", récemment apparue dans sa
vie amoureuse - détail d'importance que j'avais oublié, et sans doute
refoulé.
J'ai donc été déroutée par une autre logique de la différence et de la haine
que celle portée par le mouvement mélancolique : celle de la jalousie dont
Freud déclare d'emblée : "La jalousie appartient aux états d'affects que l'on
est en droit, tout comme le deuil, de qualifier de normaux" (OC, XVI,
p.87). Il y a peut-être des liens analogiques entre le deuil et la mélancolie,
la jalousie normale et délirante, entre le "Ce n'est pas lui qui me quitte,
c'est moi qui l'abandonne" du mélancolique et le "Ce n'est pas moi qui
l'aime, lui, c'est elle qui l'aime" du jaloux ... Analogie seulement dans la
scansion de la négation car s'immiscent dans la formulation jalouse, tout le
courant sexuel de la différence, et avec lui, la haine de l'amour.
Dans un chapitre intitulé "Le son du sang de ton frère", D. Mendelsohn
avance une réflexion magnifique sur l'intimité et la proximité familiale
et ses effets. Ceux qui ont grandi au-dedans d'une famille se sentiront,
parce qu'ils ont partagé le même espace, le même intérieur, plus proches,
plus intimes. Mais en même temps - et l'expérience le prouve - ils chercheront
toujours plus d'espace : "Je pense à la façon dont les tensions
naturelles entre frères et soeurs, entre ceux qui grandissent très près les uns
des autres et qui se connaissent trop bien, peuvent être exacerbées par des
ressentiments et des envies d'ordre économique. Je pense à certains frères
qui ne bougent pas, qui essaient de gagner leur vie sur une terre qui n'est
pas généreuse, et à d'autres frères qui vont tenter leur chance ailleurs. Je
pense aussi à des frères et soeurs d'un autre genre, ceux qui ont grandi trop
près les uns des autres et qui se connaissent trop bien, certains forcés de
travailler la terre, d'autres, apparemment plus chanceux, capables d'aller ici
ou là..." (p.142, 143)
C'est aux Ukrainiens et aux Juifs que Daniel Mendelsohn pense là, mais
pas très loin, il évoque sa jalousie féroce et la haine qui en découle contre
son puîné, pour sa blondeur et ses yeux bleus, son goût du sport et ses
copains d'école, son second prénom et le fait qu'il soit venu si vite après lui.
Et comment (il n'en est toujours pas vraiment remis) il lui a cassé le bras
au cours d'une simple bagarre.
Et pas très loin encore, il se demande pourquoi son grand-père n'a pas
vraiment aidé son frère à quitter la Pologne, à venir aux Etats-Unis au
moment où cela était encore possible : ce qu'il cherche dans son parcours
étonnant pour retrouver les traces de ce grand-oncle et de sa famille disparus,
c'est aussi la trace de la haine fraternelle et de ses excès. Mais ce qu'il
montre aussi, c'est comment, fondamentalement, quelque chose de
l'amour qui gît dans les profondeurs de la haine, reste vivant sous son ensevelissement.
Dans le temps même où je reprends ces fragments, ils m'apparaissent
incongrus, inadéquats voire bizarres au regard de la rationalité lisible de
mon propos. Qu'ont donc à voir l'ambivalence, l'ambivalence fraternelle,
la guerre, l'extermination de l'étranger et l'effacement de la différence des
sexes dans le transfert ? L'écart est vertigineux et risque de rendre vaine la
recherche de correspondances... Et bien voilà, ce qui m'a frappée dans le
livre de Daniel Mendelsohn, c'est que la sexualité et l'amour, au sens banal
des relations amoureuses entre homme et femme, sont quasiment absents.
Certes, les deux existent, sont présents dans le récit, mais ils passent absolument
au second plan comme si le plus important, le plus décisif de la
condition humaine, revient à une jalousie considérée autrement dans son
approche manifeste (Daniel Mendelsohn n'est pas psychanalyste), mais qui
constitue le socle de la jalousie amoureuse dans la mesure où, au bout du
compte, son objet est un objet d'amour même s'il est massivement investi
narcissiquement.
Et je me demande, alors, quelle part narcissique, quelle proximité
extrême, quelle intimité dérangeante, concourent à la fomentation et à
l'éclosion de cette jalousie, et de cette haine lorsqu'elles se répètent, sans se
dire, dans la cure, par l'effacement de la différence de ce que l'autre pourrait
avoir et que je n'ai pas, de ce qu'il est et que je ne suis pas, tout ce que
je n'ai pas, que je ne suis pas et qui fait, de lui, le préféré.
Le pendant, en quelque sorte, de la douleur jalouse liée à cette différence
torturante - parce qu'elle signale le défaut - surgit un peu plus tard dans
Les Disparus : le Déluge offre une formidable métaphore du mélange, les
eaux et les terres se confondent et la destruction, l'extermination, en sont
les produits. La volonté divine est de sauver l'humanité et la nature en préservant
la spécificité et la séparation : la différence doit être respectée,
impérativement pour sauvegarder la vie. C'est cet ordre qui préside à l'organisation
de l'Arche de Noé.
Le mélange d'un côté, le différent de l'autre, les configurations qu'ils
sont susceptibles de construire traduisent - c'est mon hypothèse - deux
positions psychiques à la fois antagonistes et complémentaires : le mélange
et la disparition incarnent le mouvement mélancolique ; la jalousie et la
haine, celui de la projection. L'un vise la dédifférenciation et le rabattement
narcissique, l'autre la séparation et la distinction moi/objet, conformément
à l'idée freudienne selon laquelle l'objet naît dans la haine.
*
*
Alors que j'étais tout entière saisie par la jalousie de mon patient vis-àvis
de sa nouvelle compagne et que je cherchais ce qui, de cette jalousie
amoureuse et possessive, provoquait l'effacement quasi absolu de mon
identité de femme - au point que je me sentais disparaître... - les profondes
pensées de Daniel Mendelsohn sont venues pour me pousser à la
relecture du texte de Freud (1921), du numéro 10 des Libres Cahiers pour
la Psychanalyse (Automne 2004) - “Objet de la jalousie" - consacré à ce
texte et encore plus près, à une remarque René Roussillon concernant la
dynamique singulière de la pensée freudienne entre 1913 et 1921 : "L'intériorisation,
l'assimilation"cannibalique” de l'objet a livré le fond de son
versant"narcissique” et mortifère : un mouvement inverse de"projection”,
réobjectalisant, va devoir lui succéder" (LCPP, op.cit. p.75). Et plus
loin : "Finis les fonds de solitude désespérée de la mélancolie et du narcissisme
de soi à soi, la psyché peut alors commencer à se dégager de l'ombre
de l'objet dans lequel elle était tombée ou s'était prise, mais elle
retrouve l'angoisse de l'autre. Quand elle peut penser l'identification narcissique
et son processus d'effacement de l'objet, elle s'ouvre vers de nouveaux
objets, elle re-trouve l'objet et avec lui l'incertain de l'amour, l'incertain
du retour de l'amour, de son reflet dans l'autre, l'incertain de l'amour
dans l'objet, son infidélité potentielle" (ibid. p. 75).
La menace de la dépression, de la perte et de son refus, que le mouvement
mélancolique traite par intériorisation et renversement de la passivité
en activité, se déplace (ou se change ?) en menace d'intrusion : l'objet
retrouve sa qualité d'étranger, et les incertitudes de son amour et de sa
haine reviennent au devant de la scène.
*
Il rêva d'une femme allongée près de lui sur le divan. Elle portait une
longue chemise blanche. Il pensa aux jeunes filles qui le gardaient lorsqu'il
était enfant, à ses émois de petit garçon, à la robe claire que je portais la
veille. Puis il va ailleurs, et ne revient plus, ni au rêve, ni aux vêtements
clairs, encore moins à la femme. Plus tard, il rêva qu'il se trouvait dans une
salle de congrès. Une interprète était enfermée dans une cabine de verre,
transparente. Il ne comprenait pas ce qu'elle disait, il perdait la traduction
et ne comprenait rien. L'interprète, c'était moi, il ne comprenait pas ce que
je voulais lui dire. Lui savait se faire entendre - en effet, il parlait toujours
très fort, il n'avait jamais peur de souligner l'excellence de ses performances,
il pouvait dire sans détours : "J'ai fait une réflexion remarquable au
dîner d'hier" ou encore : "J'ai été extraordinaire au golf ce week-end",
ou encore "Cette femme a absolument été séduite par moi". Ce jour-là,
je dis : "Et la cabine ?"
Cabine de plage, dit-il ou plutôt cabine de projection... On parle
aussi de cabine d'essayage... Enfant, il accompagnait sa mère chez sa couturière,
il s'ennuyait un peu, peut-être même qu'il s'endormait... Il se
voit, à 8 ans, la tête reposant sur ses bras croisés, bercé par le bavardage
des deux femmes... puis sa mère, en combinaison de soie blanche... Et il
s'endort.
Pendant de longs mois, je me laissais emporter par des constructions
oedipiennes, la conviction d'un refoulement actif qui mettait loin, hors
d'atteinte, une mère séduisante et rejetante tout à la fois, et j'en voulais
pour preuve l'effacement systématique de toute incidence transférentielle
sexuelle. Peut-être ne me trompé-je pas complètement, mais il est sûr que
je m'égarais dans cette voie qui me faisait perdre de vue autre chose, plus
présent, plus opaque aussi parce qu'aucune scène ne pouvait encore se dessiner
dans la masse inerte paradoxalement gardée par son discours intarissable.
Par exemple, il déclare un jour, à la faveur d'une rencontre avec une
jeune femme séductrice : "Elle est très belle et amusante mais ses mains
sont laides... ce qui compte pour moi le plus chez une femme, ce sont ses
mains, c'est ce que je regarde toujours". Il se demande pourquoi les mains
sont si importantes, pourquoi elles sont si porteuses de féminité et d'érotisme...
puis : "Vos mains, je ne les vois pas..."
Je me dis un jour, à force de l'écouter - et cela ne m'ennuyait jamais car
son esprit vif, sa parole alerte et la dramatisation constante de son adresse
me distrayaient, au sens plein du terme car, du coup, j'en oubliais l'absence,
pourtant étonnante, de gravité chez lui - je me dis un jour et simultanément
qu'il s'empêchait victorieusement de se laisser entamer par ses affects,
et qu'il ne me percevait pas comme une femme. Pour les affects, ce n'était
pas si compliqué à saisir, je sentais bien le masque émotionnel fluctuant qui
cachait les profondeurs sensibles, le jeu pulsionnel périphérique et vivace
qui étourdissait la tristesse et la douleur de la perte et de la jalousie. Pour
l'effacement de la femme, je veux dire - même si la formule est lourde -
de moi comme femme, c'était une autre affaire, plus difficile à circonscrire :
de quelle nature était cet effacement ? Quelles opérations l'avaient-elles permis
: le refoulement, le clivage, certainement pas une hallucination négative
encore que... peut-être une forme d'annulation ? Ce constat ne s'était
pas imposé très vite, et d'ailleurs, je ne suis pas sûre qu'il se soit agi d'un
constat : plutôt une lente sédimentation de mots, de phrases, de séquences,
de séances, à l'instar du matériau qui construit les identifications, comme
Freud en parle en 1923 : l'identification de ma non-identification, si je peux
dire les choses ainsi, me fait penser tout à coup que ce mouvement ressemble
bien à l'identification mélancolique, l'identification à un objet mort (au
sens de pétrifié, désanimé). Cela m'intéresse, évidemment, cette identification
de l'analyste à l'objet perdu de l'analysant, avec cet élément essentiel
que ce processus de mal identification relève aussi de la désexualisation au
sens de l'annulation de la différence des sexes ou encore de sa disparition
: pas la moindre trace d'une jalousie transférentielle non plus, il occupait
toute la place, à chaque séance, en arrivant très tôt, en installant sa trottinette
dans l'entrée et en s'enfermant dans la salle d'attente.
Il rêva d'une femme dont la moitié du visage était roussie et l'autre moitié
intacte. Une femme au visage brûlé ou une femme qui brûle. Il se souvient
d'une phrase que j'avais dite quelques mois plus tôt, à propos de la
mort de son père. Lui, était dans un état de vive excitation et ne supportait
toujours pas, après tant d'années, l'idée de toucher son héritage. J'avais dû
lui dire : "Cet argent vous brûle les mains". La brûlure était là à nouveau,
impossible de toucher le visage de la femme, il fallait l'éteindre.
Le visage à moitié éteint de la femme me fit penser à Allemagne, mère blafarde,
un film des années 70-80, l'histoire d'une femme qui se confond avec
celle de l'Allemagne et la paralysie qui gagne la moitié du visage, l'empreinte
indélébile d'une glaciation du fait du meurtre. Je n'en dis rien, bien sûr.
Quelques semaines plus tard, un autre rêve : il salue deux généraux
nazis, un meilleur que l'autre, dit-il, mais il a oublié leur nom : il connaît
bien cette soumission qui perdure, sa soumission devant l'autorité de son
père, dont il espérait pourtant que sa mort l'avait libéré. Il poursuit et je suis
surprise, il parle du film Allemagne, mère blafarde et d'une scène, une
petite fille supplie sa mère de ne pas se tuer et son cri déchirant devrait l'empêcher
de mourir. C'est à ce moment-là, très précisément à partir de l'évocation
du cri de l'enfant - de la petite fille - que la douleur de la mort, de
la plaie vive jusqu'ici comprimée en lui, arrive, comme une rafle et, avec elle,
les affects abandonnés depuis longtemps, les traces laissées par l'enfance. La
femme rousse au visage brûlé, c'est moi peut-être et sa mère sans doute,
dont le double visage le hante : un côté mort, toujours présent, surinvesti
par lui - le froid, l'indifférence, la distance, la folie - et un côté brûlant,
fastueux, fascinant, toujours dénié et pourtant si fortement actif dans sa longue
incapacité à aimer une femme pour de bon, c'est-à-dire en liant affects
et désir. "Je ne crois pas avoir jamais parlé avec ma mère, dit-il. J'étais sûr
qu'elle était sourde comme la femme du rêve dans sa cabine de verre. Je suis
devenu expansif pour ne pas lui ressembler. Je vous hais !".
Abruptement, dans le temps même où la douleur de la perte advient, où
les disparus surgissent dans ses rêves, son père, sa soeur, sa mère enfin, la
jalousie déferle : de nouvelles flambées l'entraînent violemment dans l'attaque
de son amie, de ses enfants qu'il ne supporte pas, de l'ex-mari qu'il
soupçonne tout à coup de conserver l'amour de sa femme, le monde
devient hostile et menaçant, ses efforts professionnels nouveaux échouent,
il est harcelé par ses dettes. Il fait face à sa manière, redressant la barque,
nouant des liens érotiques éphémères, plus exigeant encore avec sa compagne.
Il me protège absolument de sa haine : prônant une totale indifférence
à mon égard - "vous êtes une professionnelle" -, il arrive de
plus en plus tôt, parfois une demi-heure avant sa séance et il reste là, à
attendre, puis se jette sur le divan, s'engouffrant immédiatement dans un
discours continu, parfois jubilatoire, parfois désespéré, toujours parasité
par ce qu'il appelle son symptôme, c'est-à-dire sa jalousie. Mais je reste
indemne, j'ai le sentiment de ne pas exister vraiment, une momie ou un
robot toujours-là, un transfert invisible.
L'invisibilité du transfert relève, à mon avis, de la déliaison qui s'y
opère - une déliaison inéluctable et indispensable au processus de la cure,
produit silencieux des pulsions de mort permettant le détour, provoquant
les refoulements nécessaires à la poursuite de la cure. En me référant
à Pierre Fédida, je retiens l'idée forte d'une glaciation par les pulsions de
mort comme moyen de lutte contre l'extrême danger du vivant et de l'excitation
qui le porte lorsqu'il s'incarne dans l'autre, ce que, en fait, j'appelle
"la haine de l'amour" .
Dans le cas de mon patient : l'effacement de la femme - mon invisibilité
sexuelle - représente une voie obligée pour que les "passagers
clandestins" (je reprends l'expression d'A.Beestschen) puissent se faire
entendre. Ainsi, pour moi, les deux moitiés du visage de la femme rêvée
figurent cette double traversée, la part vivante ne peut trouver reconnaissance
qu'au regard de la part détruite ou oubliée. Les pulsions de mort ne
se définissent pas seulement dans leur valence destructrice irréversible,
mais aussi dans la désanimation, l'effacement nécessaire à l'oubli et au
refoulement.
Je compris un jour que cet effacement, ma "disparition" comme
femme, objet différent, pouvait tenir à sa jalousie taraudante vis-à-vis des filles
et plus particulièrement de ses soeurs, tant aimées, croyait-il, par sa mère
(et son père bien sûr). Il se disputa violemment avec sa plus jeune soeur qu'il
aimait pourtant tendrement et fut surpris de la haine féroce et radicale qui
s'empara de lui : "J'ai eu envie de la tuer" dit-il (comme il avait parfois eu
envie de tuer les fils de son amie). La connexion avec la mort de sa soeur
aînée, l'apparition concomitante de sa jalousie - qui l'avait détourné de son
chagrin et de sa culpabilité - surgirent alors avec une brutalité inouïe.
Après coup, et en relisant le texte de 1921, il m'apparut que se condensaient
chez lui les trois formes de la jalousie repérées par Freud : la forme normale,
oedipienne et amoureuse, la forme projetée et peut-être, discrètement, la
forme délirante. Mais au-delà, ce sont les "ajouts" dégagés par Freud qui
m'intéressent à propos de l'homosexualité : les rivaux antérieurs deviennent
les premiers objets d'amour homosexuels, dit-il - et je crois qu'il est possible
de parler d'homosexualité pour mon patient même s'il n'avait pas de
frères, seulement des soeurs, les jeux compliqués de la bisexualité m'y autorisent
et de surcroît me permettent d'évoquer l'homosexualité dans la cure
d'un homme avec une femme. Freud insiste : l'homosexualité est le "parfait
pendant au développement de la paranoïa persecutoria dans laquelle des
personnes initialement aimées deviennent les persécuteurs haïs alors qu'ici,
les rivaux haïs se muent en objets d'amour" (Freud, op.cité p.96). Mais ce
qui m'intéresse tout autant, c'est le lien que Freud noue entre l'émergence
des tendances homosexuelles et l'éloge de la mère à l'égard d'un autre
enfant, un autre garçon, dit-il. De la déception au choix d'objet narcissique
se dessine le classique trajet du mouvement mélancolique.
En deçà de sa force insistante, en deçà du tourment passionnel qu'elle
déclenche et entretient, en deçà du démon qu'elle impose, c'est peut-être
la lutte acharnée contre la mélancolie et sa douleur que la jalousie anime.
Si je suis le parcours de René Roussillon, je retrouve, en effet, le passage
régrédient, dans l'analyse, qui va de la notation objectale obtenue par la
jalousie et la projection, vers le rebroussement du côté du même et l'abolition
de la différence.
*
Plus tard dans la cure, un autre mouvement s'est installé, à partir d'un fait
divers : dans l'entreprise qu'il dirige, son associé (et ami) a séduit une très
jeune femme récemment embauchée. Celle-ci s'est confiée à lui et, bouleversé,
il lui a conseillé de porter plainte pour harcèlement sexuel. Une
grande agitation s'est emparée de lui, un tourment continu, son déchirement
entre sa fidélité à son ami, le sentiment de le trahir et la colère qui le gagne
chaque fois qu'il pense à la scène de séduction, à son père prenant sa soeur
sur ses genoux et à la phrase : "Viens t'asseoir près de moi, ma chérie". Il
y revient sans cesse, cela devient une obsession. Bien sûr, la proximité
incestueuse est là, presque nue, mais je pense à Abel et Caïn, à la préférence
de Dieu pour l'offrande du premier, à la déception meurtrière de l'autre...
Il rêve de la Grande Guerre et qu'il se trouve avec moi à la crête d'une tranchée
: nous allons, ensemble, franchir le pas ! Avisant un dossier sur la petite
table entre le divan et le fauteuil, il est choqué par la couverture dont la couleur
est celle du dernier rapport remis par son collègue. Il dit : "Vous avez
mis ce rapport entre lui et moi !". Je reprends : "Entre lui et moi, entre
lui et vous ?". Il se perd, il voulait dire : "Entre vous et moi", s'interroge
sur le rapport, sur son homosexualité inconsciente, ses liens tenaces avec son
père, son indéniable attirance sexuelle pour les femmes.
Un nouveau rêve, pas pénible du tout : il fait l'amour avec une femme
homosexuelle, et lui a peut-être un vagin tout en conservant son pénis. Il
cherche qui pourrait être cette femme, il pense à la soeur d'une amie, entrevue
il y a longtemps, "Une femme petite et complète... Mais oui, poursuit-
il, ça m'énerve, j'ai tout de suite pensé à vous !" À lui aussi, dans le
rêve, il ne manque rien. La séance suivante, il revient furieux : en partant
hier, il s'est dit dans les escaliers : "Cours toujours ma vieille, - ne vous
offusquez pas, je m'appelle “mon vieux” quand je me parle à moi-même".
Cette nuit, il a fait un rêve, encore une haute tranchée, il marchait devant
et moi je marchais derrière lui... "Cours toujours ma vieille..." et
aujourd'hui il a traîné pour venir. Je retiens : "Ma vieille, mon vieux, lui,
moi, lui et moi, nous sommes presque pareils".
Il est ému, il pense que c'est pour cela sans doute que je ne suis pas vraiment
une femme pour lui, il croit que sa mère aimait les femmes, qu'elle
les aimait mieux que les garçons. Il dit qu'il a l'impression de faire une
incroyable déclaration d'amour, qu'en vérité, il ne me quitte pas, qu'il me
garde à l'intérieur de lui, il vient seulement de s'en rendre compte.
Evidemment la force de ce mouvement me frappe, comme passage
obligé, comme emprise indispensable, le dessous du transfert, sa doublure
narcissique, la trame compliquée et sournoise du détournement
libidinal quel que soit l'objet, le moi ou l'autre. Et l'action de l'effacement
surgit dans ce détournement et dans l'agrippement à un double pour lutter
à tout prix contre la différence, et la jalousie qu'elle génère. L'écartèlement
entre destins pulsionnels, narcissiques, objectaux, découvre l'incidence
des pulsions de mort qui, par la voie du rebroussement
narcissique, effacent, comme dans le meurtre, la part étrangère de l'objet,
sa part différente qui à la fois sépare, et impose la reconnaissance de
la castration et de la perte.
Un dernier rêve pour conclure : "C'était extrêmement plaisant, un
rêve d'accueil... Une maison dans la campagne anglaise, et vous, calme et
tranquille, dans le jardin. Paisible... Une atmosphère comme dans les films
d'Ivory. Je pense à ce film merveilleux où un maître d'hôtel vient de perdre
son père et il tombe amoureux de la femme de chambre... Pourtant,
il me semble aussi qu'il y avait tout un réseau sombre, politique, peut-être
que le maître était un sympathisant nazi, peut-être que c'est dans un
autre film... bref... Ils s'aiment tous les deux, ils ne peuvent se le dire, ils
ne se déclarent jamais et voilà, un amour impossible..."
RÉFÉRENCES :
Chabert C., Féminin mélancolique, Petite bibliothèque de psychanalyse,
Paris PUF, 2003.
Freud S. (1915), Deuil et mélancolie, Métapsychologie, OEuvres complètes, t.
XIII, Paris, PUF, 1988, pp. 259-278.
Freud S. (1921) Sur quelques mécanismes névrotiques de la jalousie, la
paranoïa et l’homosexualité, in OCP, t. XVI, Paris, PUF, 1991
Freud S. (1923), Le moi et le ça, OEuvres complètes, t. XVI, Paris, PUF, 1991,
pp. 255-303.
Freud S. L’inquiétante étrangeté, Paris, Gallimard, 1985
Mendelsohn D. (2006) Les Disparus, Tr.fr, Paris,
Roussillon R. (2004) Le reflet et son négatif, Libres Cahiers pour la Psychanalyse,
n°10, Automne 2004, Paris, IN Press
Winnicott D.W., Conversations ordinaires, Recueil de textes, Paris, Gallimard,
Connaissance de l’inconscient
Discussion sur Catherine Chabert
La haine de l’amour
Vera Şandor
Ce qui frappe dès le début dans le travail de Catherine Chabert, ce qui
m’a fortement impressionnée c’est la description, le témoignage sensible et
honnête de son travail d’analyste. Je cite :
« L’idée que je voudrais soutenir - et pour laquelle je propose pour
l’instant une formule un peu simpliste - c’est que le passage vers « l’autre
scène » ( de l’inconscient - ma précision ) se dessine en passant par l’intrication/
l’entrecroisement/ jonction des mots et des images prises dans
l’analyste dans cette situation singulière ( qui est l’analyse - ma précision )
et dans laquelle il parait de ne plus disposer de son théâtre intérieur....d’un
intimité effective avec sa réalité interne. »
Au delà des figures transférentiels qui lui sont attribué, la capacité de
l’analyste d’encaisser les affects et les représentations sorties du discours du
patient est mise a l’épreuve. Quelles sont les potentialités associatives qui
peuvent être conservées par l’analyste dans le service de la pensée apparemment
émaciée de l’analysant ?
Quels supports pourrait-il utiliser pour favoriser l’émergence, et les
transformations qui permettront a la réalité interne de faire son chemin
contre les obstacles et les résistances ?
Catherine Chabert répond énumérant les supports et les réferences personnelles
qui lui permettent l’aménagement de son écoute d’analyste : La
métapsychologie freudienne, la littérature, la tragédie comme équivalentes
du mythe.
Ce trépied est celui utilisé pour le cas présenté.
La base théorique de la métapsychologie freudienne sert ici à articuler
la problématique du deuil, de la perte, de l’abandon, de la séparation et la
différenciation/non-différenciation Moi/Non Moi - de Deuil et Mélancolie
- avec celle de la dynamique et de la transformation réciproque de l’activité
et de la passivité de Pulsions et destins des pulsions.
Une problématique narcissique et une problématique objectale articulées
dans le cas de la jalousie pathologique présentée ici.
La tache théorique de l’analyste serait ici d’identifier la forme de jalousie
qui provoque une intense et impressionnante souffrance. Est-ce la
jalousie "normale" résultante d’une histoire personnelle et/ou de la
projection ? Est-ce la jalousie délirante dans laquelle la projection s’articule
avec le déni des pulsions homosexuelles ?
Les mythes présentés ici comme référentiels et afin de soutenir la capacité
de l’analyste pour contenir les affects surgis du discours et de la présence/
transfert de son patient sont Le mythe d’Abel et Caïn - pour l’envie,
la jalousie fratricide dans lesquelles la haine échoue dans sa fonction
de différenciation et individuation - et le mythe du Déluge comme représentation
d’une époque de non-différenciation.
L’histoire du patient aurait pu l’induire en erreur avec toutes les informations
et les éléments narratives occupant le devant de la scène. Tous ces
éléments auraient pu conduire l’analyste vers une problématique fratricide,
vers une mère réjection et séductrice, vers un OEdipe refoulé.
Pourtant, au delà de la séduction qui pourrait exercer cette hypothèse
sur l’écoute et l’interprétation de l’analyste, le sens complexe et véritable
de ce vécu de jalousie du patient se constitue des ineffables vécus de l’analyste
: une intimité où il s’effondre,un étrange et bizarre sourire qui se pose
sans contrôle sur son visage, la sensation qu’elle existe comme femme pour ce
patient, comme être différente , comme être sexué , qu’elle est en danger de disparaître
, qu’il lui faut résister avec haine pour ne pas être engloutie par ce discours
séducteur, trop "conforme" de cet homme, de ce discours qu’elle sent
comme étranger de son être avec laquelle - nous dit Catherine Chabert - cet
homme ne parait pas être en contact...
Ce discours qui tisse des mots, des images, des affects, passéset présents, des
ineffables vécus posés ou provoqués dans l’analyste, arrive a construire dans
l’analyste l’image complète, l’hypothèse cohérente.
Reste à partir de là accompagner son patient dans le troublant parcours
de découverte, d’élaboration, d’acceptation.
Ce parcours se fait souvent par des rêves, comme c’est le cas pour cet
homme.
Je vous invite a retenir cette belle définition de la jalousie comme
"haine de l’amour", la description du travail singulier de l’analyste
comme travail de rêve (la seule forme qui nous rapproche de la fonction
de l’analyste) et aussi la troublante description d’un climat transférentiel
comme "intimité mélancolique du transfert"
Je suis convaincue que tous ces vécus vous parlent de tout prés.