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Revista Romana de Psihanaliza
Publicatie a Societatii Romane de Psihanaliza, Grup de Studiu IPA

 

LA MENACE NARCISSIQUE ET LA HAINE DANS LA PROBLÉMATIQUE DE L ANOREXIE

Monique Avant

 

Nous nous proposons, en nous appuyant, sur deux vignettes cliniques, de repérer les figures de la haine de l’objet et de la haine de soi qui s’agrègent dans la problématique anorexique, quand à l’adolescence le bouleversement pubertaire fait du corps un objet étranger. A l’origine, la relation de haine est issue de « la lutte du moi pour sa conservation et son affirmation ( Freud) ». D’une manière paradoxale, la haine qui participe de l’attaque de l’objet et de soi, est aussi un sauve-qui-peut. Le retournement de la haine, en haine du corps peut-il participer d’un sauvetage ? Nous tenterons d’approcher les multiples facettes, parfois périlleuses, de ces contradictions en lien avec la réémergence à l’adolescence de la blessure constituée par la dépendance fondamentale du petit humain.

Dans ce travail nous nous proposons de nous confronter à la question du rôle de la haine dans la problématique anorexique. Ceci nous conduira à prendre en compte l’impact du bouleversement pubertaire et de la fragilité narcissique qu’il entraîne
Le thème de la haine m’a conduite à associer des situations cliniques qui concernent deux problématiques anorexiques de gravité et d’approches thérapeutiques différentes. Le surgissement de cette dimension de la haine s’inscrit dans le déroulement de la première rencontre. Dans la demande, l’objet et, - la psychanalyste dans un cas - ou l’institution soignante dans l’autre, se trouvent expulsés.
Je reçois Claire, 13 ans, avec sa mère, suite à la demande de rendezvous faite par la mère devant l’aggravation de l’anorexie de sa fille. Il était convenu que je recevrais la jeune fille seule si elle était d’accord dans un rendez-vous ultérieur. La mère m explique la situation familiale et ses inquiétudes pour l’état de santé de sa fille dont l’anorexie s’aggrave malgré une période d’éloignement qui avait été souhaitée par la jeune fille. Claire, pendant ce moment de l’entretien avec sa mère, est attentive, silencieuse sans manifester d’hostilité. Je lui demande si elle souhaite ajouter quelque chose à ce qui est dit. D’une voix calme et presque douce elle s’adresse à sa mère pour lui dire : Mère voulez-vous me laisser seule avec Madame Avant afin que je puisse lui parler ? La mère, un peu heurtée, propose de s’absenter pendant une demi-heure, ce que j’accepte Si pour pouvoir parler, Claire doit expulser sa mère, elle m’expulse également de la conduite de l’entretien, ce qui va lui permettre dans une position paradoxale de m’investir comme interlocutrice à qui elle fait confiance.
A l’hôpital psychiatrique, une jeune fille de 27 ans, Anne, est reçue par l’équipe soignante. Depuis le début de son adolescence, elle a connu de nombreuses hospitalisations pour son anorexie, les périodes de rémissions ayant toujours été très courtes. Elle est dans un état physique et psychique très préoccupant. Elle arrive accompagnée par son père chez qui elle vit. Elle refuse de s’alimenter depuis plusieurs jours. Dans cet entretien d’accueil elle annonce qu’elle vient se faire hospitaliser pour mourir en paix, c’est-à-dire ne pas avoir à faire à la sollicitude de son père . La violence du propos, en présence du père, adressé à une équipe dont la fonction est de sauvegarder des possibilités de vie, aurait pu entraîner un rejet en miroir. Un compromis est possible, elle va accepter ce qui lui ait proposé, à savoir le respect de son refus de manger et la mise sous perfusion pour permettre aux soignants d’être en accord avec leur éthique. C’est dans cette tension que des possibilités d’élaboration ou au contraire de régressions dangereuses vont s’inscrire.
Avant de revenir sur le déroulement de quelques moments significatifs en lien avec le thème, je reprendrai quelques points théoriques sur la question de la haine et de la fragilisation de l’organisation psychique à l’adolescence.

Dans l’oeuvre de Freud

Freud envisage la haine, à la fois en lien avec les pulsions sexuelles et les pulsions de conservation. C’est la possible transformation de l’amour en haine qui témoigne de son lien avec Eros. « Tout acte de haine naît de l’érotisme. L’amour dédaigné rend cette transformation possible. » Dans cette configuration, le haïr est une des caractéristiques du sadisme, « la haine motivée dans le réel, est renforcée par la régression de l’aimer au stade préliminaire sadique, si bien que le haïr prend un caractère érotique et que la continuité d’une relation d’amour est garantie ». Cette possible transformation de l’amour en haine se retrouve dans l’ambivalence.
Néanmoins, avant « Au-delà du principe de plaisir » Freud accorde une place tout à fait privilégiée au lien de la haine avec les pulsions de conservations du moi.. « Le moi hait, exècre, persécute, avec des intentions destructrices, tous les objets qui deviennent pour lui sources de sensations de déplaisir, qu’ils signifient pour lui indifféremment un refusement de satisfaction sexuelle, ou un refusement de la satisfaction du besoin de conservation ; on peut même affirmer que les prototypes véritables de la relation de haine ne sont pas issus de la vie sexuelle, mais de la lutte du moi pour sa conservation et sa survie ». Dans plusieurs textes l’enjeu de la conservation du fonctionnement du moi , de sa capacité à obtenir du plaisir, de se préserver de la désorganisation est prédominant. On peut dire que Freud attribue un caractère quasiment originaire à la haine : « La haine, en temps que relation à l’objet, est plus ancienne que l’amour, elle prend sa source dans la récusation, aux primes origines, du monde extérieur dispensateur de stimulus, récusation du moi narcissique » La sortie d’une relation primordiale de non séparation de l’objet et du sujet, s’appuie donc sur ce mouvement d’expulsion de la source du déplaisir, dans ce mouvement l’objet acquiert son statut. L’objet se crée dans la haine mais cette haine peut s’intensifier jusqu’à le détruire. A ces propos freudiens j’associe, les remarques de Winnicott. « La mère hait son petit enfant dès le début.......ce qu’il y a de plus remarquable chez une mère, c’est qu’elle est capable d’être aussi mal traitée par son enfant et de haïr autant sans s’en prendre à son enfant et d’attendre la réponse qui s’offrira ou ne s’offrira pas ultérieurement ». On peut dire que dans la haine telle qu’elle est abordée, c’est l’existence, de l’autre en temps qu’autre différent, peut-être surtout différent proche, qui est élaborée ou attaquée. Dans les éléments que j’ai exposés, Freud se situe dans l’opposition des pulsions sexuelles et des pulsions de conservation. Cette opposition perd de sa pertinence quand il introduit la pulsion de mort., je n’entrerais pas dans les aspects complexes de ce remaniement, mais je retiendrais la question du lien de la pulsion de destruction et de la haine « nous sommes très contents de pouvoir , pour la pulsion de mort , difficile à saisir, indiquer un représentant dans la pulsion de destruction à laquelle la haine montre le chemin » . Ce mouvement donc qui va permettre l’émergence de l’objet, de l’affirmation d’existence du sujet, sera aussi le support des potentialités destructrices. Ces pulsions de destruction sont affectées de la capacité de déliaison, Eros étant connoté par la liaison. Je mentionnerai la nuance qu’introduit André Green. Pour lui effectivement si les pulsions de destructions sont « pure déliaison »,, Eros est compatible avec la liaison et la déliaison imbriquées ou alternées.. Si la pulsion de mort est du côté de l’immobilisation, Eros domestique la haine dans un mouvement pulsatile.
Dans la continuité de la théorie freudienne, je proposerai quelques axes de réflexions qui peuvent faire écho à la problématique anorexique, à partir des travaux de Nicole Jeammet, et Paul Denis.et de Philippe Jeammet dans la perspective de la problématique adolescente

La haine nécessaire et la haine de soi

C’est sur ces deux développements de Nicole Jeammet que je m’arrêterais .L’élaboration de la haine est un chemin obligé pour dégager l’amour d’un risque de confusion de soi avec l’autre source éventuelle de violence Elle reprend la notion freudienne de haine de soi : lorsque l’amour pour l’objet se réfugie dans l’identification narcissique, « la haine rentre en action sur cet objet substitutif ». Reprenant R. Scaffer elle propose que la haine de soi puisse traduire la haine entre deux personnages investis. Ou dans une référence à André Green, cette haine de soi pourrait être « un compromis entre un désir de vengeance contre l’objet et le souci de protéger cet objet des désirs hostiles dirigés contre lui ». La haine de l’objet et la haine de soi sont dans un mouvement réflexif.. On peut également se demander quelle est la place du corps par rapport à l’objet substitutif ?

Haine et emprise

Je reprendrais quelques propositions théoriques de Paul Denis dans son article « S’exalter dans la haine »La haine est un moyen de lutte contre la désorganisation psychique. « La haine devient nécessaire lorsque le fonctionnement du moi selon le principe de plaisir/déplaisir se trouve débordé et qu’il est soumis au principe d’organisation/ désorganisation ». Ce recours à la haine entraîne un sentiment d’exaltation « L’exaltation dans la haine correspondrait au sentiment de reconquérir par elle une unité une étendue, un pouvoir pour le moi menacé de se désorganiser » Il compare l’exaltation dans l’amour et l’exaltation dans la haine. La première donne lieu à une expansion du moi et fait vivre des satisfactions antérieures et d’autres anticipées. L’exaltation dans la haine est focalisée et le registre de l’emprise est surinvesti. « La satisfaction de la haine est essentiellement un sentiment de triomphe sur l’objet de haine », il s’agit plus de jubilation que de joie, car la dimension narcissique est dominante. La haine possède son objet éventuellement jusqu’à la destruction, d où une sorte de toxicomanie de la haine. Le sentiment d’une catastrophe intérieure fait surgir la haine dans un mouvement de défense où illusion de l’emprise et de la toute puissance destructrice tente de reconstituer le fonctionnement psychique

La menace narcissique à l’adolescence

Je résumerai donc d’une manière très réductrice le point de vue psychanalytique sur l’adolescence, pour insister davantage sur la fragilisation narcissique qu’elle peut engendrer. Le poids somatique de la puberté détermine des remaniements psychiques, dans les identifications, dans l’activité fantasmatique, dans les représentations de soi et de l’objet. Il y a des processus de changements spécifiques à l’adolescence, dont la pathologie montre les avatars et les échecs.
La libido de l’adolescent doit se détacher des objets parentaux pour se tourner vers de nouveaux investissements entraînant un deuil nécessaire de la mère nourricière et du corps de l’enfance. L’adolescent est amené à modifier sa relation à ses pulsions et à s’engager dans un processus d’autonomisation qui va mettre à l’épreuve les assises narcissiques qui se sont constituer dans l’enfance. Il y a un surcroît de travail psychique inhérent au processus d’adolescence A l’adolescence au moment où la désorganisation pubertaire bouleverse les éprouvés corporels et fragilise les assises narcissiques, les symptômes manifestent les achoppements de la possibilité de transformation du sujet. Les forces génitales, la reviviscence des fantasmes oedipiens et préoedipiens vont entrer en collision avec d’éventuelles lacunes narcissiques, jusque là silencieuses.
Dans son article « Haine de soi, haine de l’autre :l’ultime défense d’un narcissisme menacé » Philippe Jeammet considère l’adolescence comme le révélateur de la fonction de la haine. Le sentiment d’insécurité, la mauvaise estime de soi, la peur de la rencontre avec les autres manifestent les vulnérabilités de l’adolescent. Il va donc être à la recherche de ce qui lui manque et ainsi être confronté à sa dépendance à l’égard de l’environnement, ressentie comme une passivation forcée qui le soumet aux objets dont il se sent dépendants. Le besoin est une menace pour l’autonomie, cette violence faite au moi est une menace pour son intégrité. La menace de débordement et de désorganisation va s’appuyer sur le mouvement archaïque de haine pour constituer ses défenses Parmi elles,je retiendrai –l’opposition où l’on s’appuie sur l’autre tout en méconnaissant qu’on en a besoin, - l’échec -l’autosabotage où est surinvesti le plaisir d’emprise. Même si l’adolescent a besoin de support, il a une hantise des liens qui font naître l’angoisse lié à la passivation et à la dépendance La haine permet d’échapper aux risques du plaisir partagé, « le moi s’appuie sur l’objet, mais en ignorant cet étayage il se perçoit actif dans son rejet et ses attaques » On peut dire qu’il y a un défaut d’intériorisation du lien à laquelle l’emprise se substitue dans la relation à l’objet, à son corps. C’est un mouvement de haine qui vise tout ce qui porte les traces du lien à l’objet , objet dont il faut se détacher.
J’en viens maintenant à la confrontation de ces approches théoriques avec les deux vignettes que j’ai déjà introduites.

Claire

Claire est une jeune adolescente de 13 ans , plus proche de l’enfant que de l’adolescente dans son aspect physique. Entourée d’un vaste pull et d’une longue jupe , elle ne laisse voir que ses mains et ses articulations décharnées. Comme beaucoup d’anorexiques elle a une beauté inquiétante. Le médecin qui me l’avait adressée m’avait dit que l’hospitalisation pouvait encore être évitée mais elle avait peu de marge (sur un plan physiologique) Au-delà de son surinvestissement intellectuel elle est d’une grande intelligence et d’emblée se manifeste capable d’un intérêt pour son fonctionnement psychique. Ses parents sont divorcés, son père qu’elle voit régulièrement, est atteint d’une pathologie psychique lourde. Elle appartient à un milieu aisé où les modalités de rapport parents/enfant ne sont plus très courantes comme en témoigne le vouvoiement. Après une période de régime pour imiter sa soeur aînée selon ses dires, elle s’est enfermée dans un dégoût progressif de la nourriture à l’insu de sa mère semblet- il, puis ce comportement devint source de conflit. A sa demande elle est éloignée dans un pensionnat, elle se réalimente un peu puis de nouveau s’enfonce dans un refus de nourriture de plus en plus important. Elle atteint un état grande fragilité, parfois au bord de l’évanouissement, ce qui à la fois la fascine et l’effraie, elle demande à rentrer chez sa mère et accepte la consultation Elle refuse toute alimentation solide, mais peut accepter le liquide en quantités limités ce qui l’amène à se nourrir exclusivement de laitage. Les premières séances, sont envahies par son rapport à la nourriture et le vécu conflictuel qu’elle vit entre cette nourriture et son corps. Elle manifeste un violent rejet de ce corps qui pourrait grossir se remplir Je décide de ne pas intervenir sur cette manière de se nourrir. Lorsqu’elle quitte le terrain de la nourriture elle laisse entrevoir une grande souffrance liée au conflit entre ses parents, au mode de relation à son père dont elle perçoit la pathologie ; à ce moment, sa fragilité physique devient représentative de sa fragilité psychique. Son insistance sur l’angoisse que suscite le conflit parental me conduit à l’associer au conflit quelle instaure entre son corps et la nourriture et à lui en faire part. Bien sûr si ce sens subvertit quelque peu son conflit avec la nourriture, il permet surtout d’ouvrir la voie à un travail psychique qui durera deux ans avant de la dégager réellement de son fonctionnement anorexique. Ce n’est que beaucoup plus tard qu’elle prendra conscience que son anorexie s’était vraiment installée peu de temps après qu’elle eut découvert dans les affaires de sa mère, du courrier, que son père avait adressé à la mère, courrier à tonalité sexuelle crue, violente. Cette effraction dans son organisation psychique déjà fragile, la menace. Sa possible intégrité psychique passe par la haine de son corps accédant à la génitalité et à un statut de femme,Par l’anorexie elle s’affirme dans le refus de cette dépendance des besoins et dans une maîtrise toute puissante pour résister à cette effraction . Si je reprends les propositions de Schaffer , on peut également considérer que cette haine de soi, sous la forme de haine de son corps, pouvait perpétrer la violence passionnelle dominée par la haine du rapport du père à la mère .

Anne

Le cadre dans lequel se déroule la relation psychothérapique avec Anne est bien différent. Anne n’est plus une adolescente, mais on peut dire que son processus d’adolescence a rencontré une butée qui perdure.
Elle est fille unique, a perdu sa mère à l’âge de 8 ans dans un accident de voiture, elle-même étant dans la voiture conduite par sa mère Depuis l’âge de 14/15 ans son histoire est dominée par celle de ses hospitalisations. dans différents hôpitaux Les propositions thérapeutiques diverses se sont toutes, à plus ou moins long terme, soldées par des échecs.
J’aurais des entretiens réguliers avec elle au cours de 4 mois d’hospitalisation environ. Les premiers entretiens se déroulent dans sa chambre car non seulement elle est perfusée mais elle n’est pas en état physique de faire un entretien dans un bureau. Dans les premiers entretiens, si elle accepte ma présence, elle en souligne l’inutilité. Elle s’enferme dans le silence et m’impose d’être spectatrice de quelques gestes auto agressifs. Après quelques propos agressifs vis-à-vis de ce que l’institution lui impose, elle va me tester sur ma capacité à lui donner de l’aide en me demandant d’intercéder pour qu’on lui remette des dessins que lui avaient fait des enfants dans un hôpital accueillant des enfants gravement mutilés (où elle avait fait un stage). C’est autour de ce matériel quelle commencera à échanger et manifester des affects. L’évocation du contact avec ces enfants semble lui fournir un appui à son sentiment d’existence et elle peut aborder son propre vécu. Même s’il est idéalisé après-coup,le lien à la mère semble avoir été très fusionnel ; l’accident l’ avait rompu violemment. La mère, ayant une soeur jumelle , on peut faire l’hypothèse que peut-être, sa fille était investie sur ce mode en miroir Après l’accident son père l’avait confiée au couple de sa tante(la jumelle) pendant un certain temps, mais leurs relations étaient restées très distantes
Elle revient plusieurs fois sur un fait, qui pour elle, fait traumatisme presque inélaborable : après l’accident elle avait été légèrement blessée, donc hospitalisée ; elle demandait des nouvelles de sa mère, on lui disait qu’elle ne pouvait se déplacer pour l’instant, or elle était morte ; ce qu’elle n’apprendra qu’à sa sortie d’hôpital après l’enterrement. Dans cette période de temps très courte, elle se vit abandonnée par sa mère qui ne vient pas la voir et elle lui en veut, puis s’enferme dans un fonctionnement imaginaire pour tenter de maintenir la relation vitale avec elle . La révélation après coup de la mort a pu à la fois engendrer de la culpabilité et aussi faire chuter l’illusion du fonctionnement symbiotique, créant une faille narcissique importante.
Ce retour sur son enfance manifeste un assouplissement du fonctionnement psychique, mais n’est pas réellement une élaboration. Néanmoins cette ouverture va lui permettre d’accepter peu à peu de la nourriture sur un mode très particulier où l’on perçoit son besoin d’emprise. Elle arrive dans l’hôpital à mener une vie quasiment normale. Puis un jour elle refuse de se nourrir de nouveau pendant plus d’ une journée, et une perfusion doit être envisagée. Le médecin qui l’a en charge ne supporte pas de devoir prescrire une perfusion alors qu’elle peut se nourrir, et tente de la faire manger de force. La catastrophe est frôlée Non seulement elle refuse de se nourrir mais aussi de boire et arrache la perfusion et s’automutile assez gravement de nouveau. L’équipe n’en peut plus, et envisage de l’envoyer dans un service de réanimation Le passage à l’acte étant évité , ce qui était acquis n’est pas détruit et l’on peut sortir d’une logique réflexive de la haine.
La fragilité de Anne est manifeste quand elle se sent menacée elle ne peut se maintenir comme existante psychiquement qu’en s’attaquant et attaquant l’autre dans un même mouvement par son symptôme.
Lorsqu’elle devint adolescente, le deuil de la mère ne s’était pas fait. Dans ce qu’elle présente, sa vie s’est immobilisée et le mouvement de transformation de l’adolescence ne pouvait être qu’une impasse, une dépossession de plus. Cette catastrophe intérieure fait surgir la haine. Son symptôme s’inscrit certainement dans ce mouvement de sauvegarde Mais dans un mouvement paradoxal, elle attaque le lien à la mère qui pourrait la dégager, et s’attaque elle même pour protéger le lien fusionnel qui s’était constitué De plus au moment où je la rencontre, ce recours à cette modalité de fonctionnement anorexique est aussi inscrite dans une répétition où les tendances destructrices de la pulsion de mort sont à l’oeuvre.
Le bouleversement imposé de la puberté ébranle l’organisation narcissique qui s’est constituée à partir de la dépendance fondamentale du petit humain à l’égard de l’autre pour sa survie. Le refus de se nourrir vient se charger des conflits, des failles, pour tenter d’affirmer une autonomie d’existence. Les rejetons de la haine que sont le rejet, la maîtrise, l’exaltation de la toute puissance, peuvent être un passage ou ouvrir le chemin à un processus de destruction qui figera ou mettra en péril toute tentative de transformation.