Revista Romana de Psihanaliza Publicatie a Societatii Romane de Psihanaliza,
Grup de Studiu IPA
DE L'AMOUR DE TRANSFERT
AU RÉEL DE L'AMOUR
Didier Lauru
[Psychiatre, psychanalyste, Paris]
Freud, tout au long de son oeuvre, ne cesse de parler d'amour. Il s'intéresse
à ses différentes formes, dont deux principales émergent :
– l'amour proprement dit, dans tous les développements de la psychopathologie
de la vie amoureuse1;
– l'amour de transfert dans la clinique analytique. Une difficulté attend
Freud au tournant de la découverte de l'inconscient : quelle est la nature
des sentiments transférentiels positifs (au moins au début) des patients sur
la personne de l'analyste ?
Déjà en 1907, il déclare lors d'une des soirées du mercredi : « Nous
contraignons le patient à renoncer à ses résistances par l'amour pour nous. Nos
traitements sont des traitements par l'amour 2. »
Cette conception de l'amour de transfert est encore imprécise. Son
déchiffrement des arcanes de l'amour le conduit à comparer et à distinguer
nettement les places respectives de l'amour proprement dit et de l'amour
de transfert.
Il va considérablement évoluer dans ses points de vues, surtout en remaniant
sa théorie des pulsions. Nous relevons ainsi que l'amour est au
confluent de plusieurs concepts analytiques qu'il faut utiliser afin d'en rendre
compte : sexualité ou libido, pulsion, identification, pour ne citer que les principaux, avec refoulement, fantasme, inconscient, transfert, etc. La
théorie freudienne de l'amour condense en fait une part importante de
l'édifice théorique analytique.
Pris au sens large, les termes d'amour et de sexualité pourraient être
équivalents, englobant tous deux l'activité sexuelle génitale et le facteur psychique
de la vie sexuelle.
En 1920, Freud modifie sa théorie des pulsions et, pour ce qui nous
intéresse, il en vient à assimiler les pulsions sexuelles avec l'Éros des poètes
en tant qu'il « maintient la cohésion en toutes choses3 ».
L'amour dans la théorie freudienne
Freud effectue aussi un saut épistémologique important en ne suivant
pas les philosophes grecs qui distinguaient quatre sortes de philia (affection,
amour):
– physikè entre les êtres d'une même famille;
– xéniquè entre les hôtes;
– hétaïrikè entre amis;
– érotikè entre personnes du même sexe ou de sexes différents.
Il englobe ces différents registres pour en faire un seul amour.
En 1921, dans « Psychologie des foules et analyse du moi4 », Freud
donne de l'amour une longue définition synthétique qui est d'une clarté
extraordinaire.
« Le noyau de ce que nous appelons amour est formé naturellement par ce
qui est communément connu comme amour et qui est chanté par les poètes,
c'est-à-dire l'amour sexuel, dont le terme est constitué par l'union sexuelle.
Mais nous n'en séparons pas toutes les autres variétés d'amours telles que
l'amour soi-même, l'amour que l'on éprouve pour les parents et les enfants,
l'amitié, l'amour des hommes en général, pas plus que nous n'en séparons l'attachement
à des objets concrets et à des idées abstraites. Pour justifier de l'extension
que nous faisons subir au terme “ amour ”, nous pouvons citer les
résultats que nous a révélés la recherche psychanalytique, à savoir que toutes
ces variétés d'amours sont autant d'expressions d'un seul et même ensemble
de tendances, lesquelles, dans certains cas, invitent à l'union sexuelle, tandis que dans d'autres, elles détournent de ce but ou en empêchent la réalisation,
tout en conservant suffisamment de traits caractéristiques de leur nature pour
que l'on ne puisse pas se tromper sur leur identité...
Nous pensons qu'en assignant au mot amour une telle multiplicité de significations,
nous ne saurions faire que mettre cette synthèse à la base de nos
considérations.»
Cette citation essentielle appelle quelques commentaires. Mais nous ne
pouvons que rester admiratifs devant la concision du verbe freudien et sa
vision globalisante de l'amour.
Parti de l'amour commun, il en fait un parallèle avec les autres types
d'amour filial, parental, l'amitié et l'estime que se portent les personnes
entre elles d'une façon générale. Cela peut sembler évident au premier
abord, cependant il conviendra d'en repérer les traits spécifiques et les distinctions.
Déjà, Freud considère que « [...] toutes ces variétés d'amours sont autant
d'expressions d'un seul et même ensemble de tendances, lesquelles, dans certains
cas, invitent à l'union sexuelle, tandis que dans d'autres, elles détournent
de ce but ou en empêchent la réalisation...»
Deux axes de réflexion sont repérables:
– d'une part, il discerne les différentes tendances qui invitent à
l'union sexuelle et celles qui l'en détournent ou empêchent la
réalisation;
– d'autre part, il révèle ainsi la double face de l'amour qu'il ne
nommera que plus tard. L'amour a un envers, la haine, cet
envers et contre tout, contre l'amour lui-même. Nous y reviendrons,
forcément. Car cela nous introduira à l'énamoration.
C'est aussi une préfiguration de la transposition vers l'amour
de transfert, avec ses deux pôles opposés : le transfert comme
moteur de la cure dans le sens de l'amour de transfert, et le
transfert comme résistance au travail de l'inconscient et de la
cure.
D'un point de vue méthodologique, je propose de commencer par
exposer mes points de vue sur le rapport amoureux pour approfondir
ensuite la notion de transfert d'amour dans ses disparités subjectives, à partir
des arcanes de la pratique. La clinique nous sera en effet d'un grand
secours pour illustrer cette théorie pertinente. En fait, ce choix n'est pas
aussi arbitraire qu'il y paraît, puisqu'il convient de se référer au point où
la réalité fait corps avec l'expérience au sein de l'état amoureux avant d'en venir à la subjectivité du transfert dans ses modalités amoureuses, mais
aussi haineuses.
L'énamoration, la Verliebtheit
Dans Trois essais sur la théorie de la sexualité5, Freud distingue clairement
deux registres:
celui de l'amour (liebe) dit normal, par opposition à;
la passion amoureuse que l'on rencontre régulièrement dans l'énamoration
(Verliebheit).
Pour l'amour normal, Freud se réfère au mythe relaté par Aristophane
dans Le Banquet de Platon6. Lacan, pour sa part, reprendra une lecture au
plus près du texte du Banquet de Platon pour construire une théorie du
transfert cohérente avec ses élaborations théoriques, dont il dégagera la
place de l'analyste comme Sujet supposé savoir.
Freud est assez novateur dans son expérience et dans sa conception de
l'amour réélaboré à l'aune de l'expérience psychanalytique, à savoir que
l'amour vrai est un amour qui n'est pas réel. C'est précisément la révolution
freudienne dans toute sa subversion, dont Lacan saura reprendre le vif
de cet angle subversif et radicalement autre. C'est aussi tout le chemin parcouru
entre la vision platonicienne du mythe de l'amour et l'autre conception
de l'amour comme tromperie. C'est tout l'écart entre le mythe platonicien7
qui évoque la possible complémentarité dans l'autre sexe et
l'expérience analytique qui démontre l'impossible complémentarité
sexuelle et révèle la recherche par le sujet non d'un complément sexuel,
mais d'autre chose.
Cet « autre chose » sera en fait développé plus tard par Lacan qui
affirme que c'est l'image de l'autre qui est visée dans son aspect leurrant
d'image d'amour.
Je rappelle brièvement ici le passage du Banquet de Platon où il est question
de ce mythe fondateur de l'imaginaire de l'amour dans nos sociétés
occidentales post-modernes. L'espèce humaine se divisait en trois genres,
le masculin, le féminin et l'androgyne. Ce dernier possédait simultanément
les caractéristiques des deux sexes, c'est-à-dire quatre bras, quatre jambes et deux visages opposés en une seule tête et deux sexes. De force et de
vigueur stupéfiantes, les androgynes en viennent à défier les dieux en tentant
d'escalader le ciel. Zeus décide alors de les couper en deux. Les corps
ainsi dédoublés ne brûlaient plus que d'un désir, se trouver enfin réunis.
Mais ils ne pouvaient se reproduire et Zeus leur place alors un sexe afin
qu'ils puissent engendrer.
Ainsi, dans l'amour pour son semblable, il s'agit de retrouver sa «
moitié » et de rechercher cette unité première, perdue à jamais.
Cette nostalgie d'un amour ancien et d'une unité à jamais disparue
répond à certains aspects de la relation d'amour. Freud se réfère souvent
à la théorie platonicienne de l'amour dont il repère la proximité avec ce
qu'il qualifie de sexualité. Il a remarqué que celle-ci était à distinguer de la
sexualité génitale. Il avait indiqué très tôt, dans Trois essais sur la théorie de
la sexualité9. »
Ce terme de psychosexualité n'a pas eu d'avenir, car Freud englobera
plus tard cette acception de psychosexualité dans le terme sexualité. Puis
le concept de libido émerge et enfin le mot Éros, pour signifier ce qu'il
entend par sexualité. Cette évolution est parallèle à l'évolution de sa théorie des pulsions.
En effet, le mot sexualité recouvre, nous l'avons vu, un sens étendu du
verbe allemand lieben, « aimer ». Mais un manque de satisfaction psychique
peut exister là même où les relations sexuelles normales existent. Cliniquement,
nous pouvons observer que des aspirations sexuelles insatisfaites
ne trouvent bien souvent que très peu de débouchés dans le coït ou
d'autres actes sexuels. Nous développerons ce point plus tard.
Le réel du rapport amoureux
L'énamoration est un mode d'accès privilégié au réel de l'amour, expérience
communément partagée par le plus grand nombre de personnes.
Freud insiste sur le caractère passionnel (Leidenschaft) et le versant
anormal de ce type d'amour, qu'il range ainsi plus du côté du pathologique
que du normal. C'est à partir de là qu'il est possible de soutenir l'idée
d'une folie transitoire que serait l'énamoration.
Mais quels sont les étayages théoriques élaborés par Freud dans « Observations
sur l'amour de transfert10»?
L'énamoration comporte un trait spécifique qui est, pour rester dans
des termes freudiens, une surestimation sexuelle de l'objet, secondaire à
une idéalisation. Cette idéalisation se fait par un choix d'objet dont la
nature narcissique n'échappera à personne.
Cependant, «l'objet est traité comme le propre moi», c'est-à-dire que le
moi se comporte comme s'il voulait se porter atteinte à lui-même et
céder la place à un autre, car « l'objet a pour ainsi dire absorbé le moi » et
a pris la place de l'idéal du moi.
Quand Freud tente de décrire la qualité particulière de l'amour de transfert
et qu'il ne voit pas d'objection à le qualifier d'amour véritable, il va
faire quelques distinctions. Pour lui, il n'existe pas d'amour qui n'ait son
prototype dans l'enfance. Cette vision me semble juste au premier abord
et, en même temps, limitante, restrictive. C'est comme s'il ne tenait pas
compte de tout le travail métapsychologique de l'adolescence. Mais Freud
insiste en spécifiant que c'est le facteur infantile qui donne à l'amour « son
caractère compulsionnel et frisant le pathologique11 ». Il distingue aussi des degrés d'aliénation dans l'amour en précisant que celui qui survient dans le cadre du transfert est « d'un degré moins libre » que celui que l'on rencontre
dans la vie courante. Voilà cependant qui ne va pas nous rassurer.
Plus loin, il est plus net encore, en avançant que tout état amoureux
« rappelle plutôt des phénomènes anormaux que normaux12 ».
Deux caractéristiques de l'amour de transfert sont liées à la situation
analytique : la situation analytique elle-même et la résistance. Le troisième
caractère est que l'amour se révèle plus déraisonnable, moins soucieux des
conséquences et plus aveugle dans l'appréciation de l'être aimé. C'est
ainsi qu'il faut entendre Freud nous parler d'une folie amoureuse, car elle
tend vers le déraisonnable et qu'elle ne tient pas compte des réalités. Il
s'agit là d'un adulte parlant des amours tumultueuses de la jeunesse.
Il rajoute effectivement que ce sont précisément ces caractères anormaux
qui forment l'essentiel de l'état amoureux.
L'exigence de l'analyste impose de requestionner la problématique liée
à l'amour de transfert, et il conviendra de faire des distinctions précises
entre amour et amour de transfert. Les sociétés post-modernes oscillent
entre des réactions conservatrices et limitantes de la sexualité et une appétence
au libéralisme en matière de sexualité, comme cela s'est illustré
dans les médias ces dernières années.
Cela illustre l'actualité du malaise dans la civilisation et l'alternance
entre des phases de libéralisation des moeurs et des retours à une moralisation
excessive en matière de rapports amoureux et de sexualité. Ce que
Freud avait déjà repéré et qui lui avait permis une analyse pénétrante de la
situation, s'opposant vivement aux dérives de certains de ses disciples
comme Jung, Adler ou Reich.
Mais quelle que soit la morale sexuelle civilisée13 qui régit le socius,
l'analyse devra rester sur des positions éthiques incontournables et inamovibles.
Les différentes distinctions entre l'amour et l'amour de transfert ne doivent
pas faire oublier l'essentiel : l'amour de transfert, même s'il a toujours
été là, prêt à trouver un objet sur lequel se porter, est artificiellement créé
par la situation analytique. Ainsi, dans la cure, les mots peuvent s'entendre
ailleurs, sur l'autre scène, et sont dans le creuset des signifiants qui ne
demandent qu'à se libérer de leurs significations bloquées. La cure est donc
un lieu où la parole prime sur l'acte et où, précisément, la mise en acte du
transfert se heurte à la barrière éthique infranchissable, si bien décrite par
Freud dans ses observations sur l'amour de transfert.
Nous assistons actuellement à une multiplication de toutes sortes de
psychothérapies, dont certaines utilisent le discours psychanalytique pour
tenter de justifier des pratiques inqualifiables. En effet, aucune ne relève de
la cure psychanalytique. Mais il nous faut aussi balayer devant notre
porte, car des situations amenées par certains analysants montrent que des
analystes sont passés à l'acte en confondant amour et amour de transfert.
Ces passages à l'acte entraînent des catastrophes psychiques chez des analysants
qui n'avaient pas besoin de cela, et les conséquences obèrent parfois
toute possibilité de cure ultérieure.
La clinique de l'énamoration est à reprendre dans ses singularités et
dans ses errements. En effet, le sujet est dans une quête, une demande
d'amour que rien ni personne ne viendra combler. La complémentarité
dans l'autre, illusion suprême, rencontre un impossible structurel que
Lacan a désigné par l'aphorisme : « Il n'y a pas de rapport sexuel14 ».
Source de nombreuses interprétations et commentaires, cette phrase dit
simplement qu'il ne peut y avoir « d'Autre que l'amour » qui vient combler
le désir et apporter une pleine et entière satisfaction.
Tout sujet sera ainsi confronté de façon irrémédiable à l'impossible
complémentarité dans l'autre. Ce passage structurel essentiel sera rencontré
dans le parcours de l'analyse et ne pourra trouver sa résolution éventuelle
et singulière que dans le transfert et sa possible liquidation.
La problématique du transfert est fondatrice de la théorie et de la pratique
psychanalytique. Je ne reprendrai pas ici le cheminement de Freud
jusqu'à la découverte du transfert qui l'a conduit vers un approfondissement
de sa découverte de l'inconscient.
Hypothèse sur l'énamoration
Mon hypothèse consiste à soutenir que l'énamoration est un passage
nécessaire et obligé de la structuration de la vie psychique du sujet, tout
particulièrement à l'adolescence. Cette étape structurante devrait être
revalidée à l'âge adulte, dès lors que le sujet sera confronté à un rapport
amoureux qui le fera repasser par un cycle de problématiques adolescentes15.
C'est bien souvent lors de déconvenues de l'impossible rapport à
deux de la relation amoureuse que les sujets énamourés viennent à adresser une demande à l'analyste. Parfois, c'est l'opportunité de la substitution
d'un amour ordinaire en amour de transfert. Ce temps peut devenir celui
d'une énamoration de transfert, qui sera travaillée tout au long des cures
afin de rendre au sujet sa capacité à aimer, à jouir et à travailler.
La relation amoureuse est l'expression du désir du sujet et de son irrésistible
attirance pour l'Autre. Dans le meilleur des cas, les sentiments
éprouvés sont partagés, voire réciproques. Les adolescents doivent passer
par cette approche de l'autre, et il en est ainsi depuis l'aube de l'humanité.
Le mouvement même de l'énamoration est une étape nécessaire dans le
devenir et le parachèvement du sujet de l'inconscient. L'âge adolescent du
sujet est l'époque des commencements : premiers émois amoureux, temps
où les coeurs s'éprennent, premiers baisers, premières rencontres, premières
approches de l'autre et de la chair de l'autre.
L'énamoration induit un aveuglement volontaire où l'autre est perçu
dans sa dimension imaginaire et non dans sa réalité. Le sujet amoureux
attribue toutes les qualités à l'être aimé, le met sur un piédestal (idéal du
moi). Ces qualités correspondent en règle générale aux manques du sujet
amoureux.
La clinique psychanalytique indique d'autres voies d'exploration du
réel de l'amour. En particulier, le repérage par l'analyste de l'amour de
transfert qui reste le moteur des cures. Freud a tenté de décrire une
vision d'ensemble de la psychopathologie de la vie amoureuse. Cependant,
l'abord de l'autre, dans la relation amoureuse et dans la réalité du sexuel
contemporain, a considérablement évolué depuis le temps des descriptions
freudiennes. Les principaux bouleversements sont liés à la contraception,
la modification des rapports hommes/femmes, les nouveaux
modes de vie des couples : perte de vitesse du mariage et apparition de
nouvelles formes de cohabitation - concubinage ou PACS -, reconnaissance
des homosexualités, multiplication des maladies sexuellement transmissibles,
en particulier l'épidémie du SIDA. Malgré les bouleversements
profonds des relations culturelles et sociétales entre les sexes, il persiste un
certain nombre d'invariants de la relation amoureuse et des rapports
sexuels, comme en attestent l'histoire de l'humanité, la littérature, et
mieux encore la poésie.
La modernité doit payer un prix pour l'essor de sa sexualité. Ainsi le
degré d'harmonie d'un couple ou sa longévité tiendrait plus à la qualité de
la relation amoureuse qu'à une série de contingences sociales ou conventionnelles.
La relation amoureuse, l'amour éternel, amour toujours, est en fait
l'amour toujours recommencé. L'Éros maintient la cohésion dans le monde, comme l'indique Freud. Cette assertion est inaltérable à l'épreuve
du temps qui lui donne toute sa pertinence.
Avec Lacan, la relation à l'autre est structurellement imaginaire, car elle
passe par l'image de l'autre. Il a pointé, après d'autres, l'ambivalence foncière
de tout amour pris entre amour et haine. Il a forgé ainsi le néologisme
« hainamoration16 » à partir du mot français d'énamoration. Je propose
pour ma part de retenir le mot d'énamoration, appartenant à la langue
française.
Le sujet énamouré est happé par un signifiant de l'Autre qui vient combler
imaginairement son manque pour un temps. Freud et Lacan ont évoqué
une véritable psychologie du coup de foudre. L'éclair qui, en un instant,
l'instant d'un regard, précipite deux êtres à la vitesse de la lumière
dans l'amour est sidérant pour le sujet et pour celui qui tente d'interroger
ce rapport de l'amour au premier regard. Les adolescents sont passionnés
de cet amour naissant dans le premier regard, mais bien souvent sans
matérialisation charnelle. Cette formation nucléaire de la foule incarne un
monde, une néo-réalité que les amoureux créent l'un pour l'autre. Freud
en a souligné un point majeur commun entre l'hypnose et la passion
amoureuse, qui témoigne de la confusion entre l'idéal et l'objet17.
Le regard est l'élément constitutif essentiel du rapport amoureux. Il
scande l'humeur du sujet : du ravissement d'un amour heureux au désespoir
d'un amour malheureux, comme si la dépression guettait l'amoureux
au détour de son élation18 expansive de l'humeur.
D'où notre proposition suivante :
Le rapport amoureux comme manie normale ?
La dépression comme mélancolie amoureuse ?
Cette labilité extrême de l'humeur amoureuse semble reliée à la morosité
adolescente, aux fluctuations du caractère spécifiques de cet âge. Estce
que tout sujet n'attend pas secrètement d'être frappé par cette foudre
particulière, cette exaltation, cette élation du moi où le sujet renoue avec
sa pente maniaque ? Il existe un lien assez ténu entre l'exaltation de l'humeur
dans les états amoureux et la dépression parfois très intense liée aux
déceptions amoureuses. Existe-t-il du nouveau dans l'amour ? Les profonds bouleversements des
rapports entre les êtres et entre les sexes, la nouvelle donne sociologique et
la maîtrise du biologique changent-ils les rapports amoureux ?
La contraception a permis de disjoindre plus nettement sexualité et procréation,
autorisant une plus grande liberté de choix des partenaires
sexuels. Les interdits moraux ou religieux se sont considérablement amenuisés,
obligeant chacun à se forger un surmoi à sa mesure, mais n'a pas
pour autant entraîné la révolution sexuelle attendue ou prônée par certains.
Ce qui ne peut changer, c'est le fondement de l'aliénation dans l'autre.
Celle-ci est nécessaire pour le devenir du sujet, dans l'aliénation à l'autre
premier, à la mère en particulier dans le miroir.
Le sujet à l'adolescence reprendra le fil de cette aliénation dans l'autre.
Il devra réaborder l'oedipe avec une nouvelle donne, celle de la puberté, de
sa confrontation à la bisexualité psychique, au signifiant phallique et au
féminin. C'est le temps de la reviviscence du sexuel. Cette irrésistible attirance
vers l'autre se fera au rythme de chacun et rencontrera vite une limite.
L'impossible du rapport sexuel, en tant que limite des jouissances,
incarne la butée de l'autre, la limite que le sujet rencontre dans ses aspirations
imaginaires à trouver sa complétude dans l'autre. Le chemin vers
l'autre est le chemin de la subjectivation.
L'adolescent devra boucler le cycle des problématiques adolescentes.
Chez l'adulte, précisément par le biais de la relation amoureuse, il se produit
une reprise des problématiques adolescentes, qui est en fait le retour
d'un cheminement, jamais interrompu, vers le devenir sujet.
Ainsi le sujet, toujours à venir, est-il soumis aux aléas de son attirance
par l'autre et de sa captation par l'image de l'autre ? Le coup de foudre
représente l'illustration la plus saisissante de ce qui peut surgir de façon
inopinée chez tout sujet, le plus souvent, sans qu'il s'y attende.<>
Ma façon d'entendre l'aphorisme lacanien, scandé régulièrement dans
une période de son enseignement, « Il n'y a pas de rapport sexuel19», serait
: il n'y a pas de signifiant de la sexualité qui tienne. Le sujet est happé par
des traits de l'autre souvent représentés par des signifiants de l'amour. Littéralement,
le sujet est amoureux non pas de l'autre, mais des signifiants,
qu'il retrouve dans l'Autre, de la relation amoureuse. Cette progression
vers l'Autre va de pair avec ce qui chute du sujet dans sa pente vers l'autre
?
Le sujet énamouré sera attiré par les signifiants de l'Autre qui le renvoient
à des signifiants qui, pour lui, sont les signifiants d'un amour lointain,
dont la rencontre actuelle vient faire écho. D'où notre formulation :
Les histoires d'amour ne se répètent pas, elles riment. La relation
amoureuse serait ainsi la rencontre virtuelle de signifiants de l'amour, supposés
communs aux deux partenaires. Il n'y a pas d'amours heureux, nous
indique le poète, mais surtout il n'y a pas d'amour qui produise du Un.
La haine advient de même, aussi soudaine et peu distanciée que
l'amour. Ces mouvements de l'amour et de la haine expliquent ce qui est
classiquement décrit dans les cures d'adolescents : absences répétées,
retards, interruptions, arrêts, transgressions et attaques du cadre ou de la
personne de l'analyste. Pour ma part, cette occurrence n'est pas aussi fréquente,
l'expérience du laisser venir et de la neutralité engagée de l'analyste
influent sur la direction de ce type de cure. Ainsi, il n'y aurait que des cures
atypiques avec les adolescents.
La passion pourrait faire obstacle au travail de l'analyse, qu'elle soit
d'amour ou haineuse. La labilité des affects et leurs grandes fluctuations
dans le temps seraient observées plus régulièrement dans ces cures d'adolescents.
Ceux-ci inaugurent, au travers de ce temps structurant des problématiques
adolescentes, leur vie amoureuse. Le sujet à l'âge adulte, toujours
en devenir, est bien sûr aussi concerné par les émois amoureux.
[1]S. Freud, 1910, « Contributions à la psychologie de la vie amoureuse », in La vie Sexuelle, Paris, PUF, 1977, pp. 47-65. [2]S. Freud, Les Premiers Psychanalystes, Minutes de la société psychanalytique de Vienne, Paris, Gallimard, 1976, p. 287. [3]S. Freud,1920, « Au-delà du principe de plaisir », in Essais de psychanalyse, Paris, Petite bibliothèque Payot, 1983, p.100. [4]S. Freud, 1921, « Psychologie des foules et analyse du moi », in Essais de psychanalyse, Paris, Petite bibliothèque Payot, 1983, pp. 150-151. [5]S. Freud, 1905, Trois essais sur la théorie de la sexualité, Paris, Petite bibliothèque Payot, 1982. [6]Platon, Le Banquet, Paris, Le livre de poche, N°4610, 2000, pp.68-75. [7]Ibid, pp. 68-75. [8]S. Freud, 1905, Trois essais sur la théorie de la sexualité, Paris, Petite bibliothèque Payot, 1982, p. 13. [9]S. Freud, 1905, Trois essais sur la théorie de la sexualité, Paris, Petite bibliothèque Payot, 1982, p.152. [10]10 S. Freud, 1915, « Observations sur l'amour de transfert » in La technique analytique, Paris, PUF, 1977, pp. 116-130. [11]Ibid, p. 127. [12]Ibid, p. 127. [13]S. Freud, 1908, „Morale sexuelle civilisée“, in La Vie Sexuelle, Paris, PUF, 1977, pp. 28-46. [14]J. Lacan, Encore, Le Séminaire Livre XX, Paris, Le Seuil, 1975, p. 35. [15]D. Lauru, « Problématiques adolescentes », in Problématiques adolescentes et direction de la cure, sous la direction de D. Lauru et C. Hofffmann, Toulouse Erès, 1999, p. 9. [16]J. Lacan, Encore, Le Séminaire Livre XX, Paris, Le Seuil, 1975, p. 84. [17]S. Freud, 1921, « Psychologie des foules et analyse du moi », in Essais de psychanalyse, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1983, p. 179. [18]Terme utilisé dans les descriptions psychiatriques classiques des manies pour désigner une dysphorie expansive. [19]J. Lacan, Encore, Le séminaire Livre XX, Paris, Le Seuil, 1975, p. 35.