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Revista Romana de Psihanaliza
Publicatie a Societatii Romane de Psihanaliza, Grup de Studiu IPA

 

DE L'AMOUR DE TRANSFERT
AU RÉEL DE L'AMOUR

Didier Lauru
[Psychiatre, psychanalyste, Paris]

 


Freud, tout au long de son oeuvre, ne cesse de parler d'amour. Il s'intéresse à ses différentes formes, dont deux principales émergent : – l'amour proprement dit, dans tous les développements de la psychopathologie de la vie amoureuse1; – l'amour de transfert dans la clinique analytique. Une difficulté attend Freud au tournant de la découverte de l'inconscient : quelle est la nature des sentiments transférentiels positifs (au moins au début) des patients sur la personne de l'analyste ? Déjà en 1907, il déclare lors d'une des soirées du mercredi : « Nous contraignons le patient à renoncer à ses résistances par l'amour pour nous. Nos traitements sont des traitements par l'amour 2. » Cette conception de l'amour de transfert est encore imprécise. Son déchiffrement des arcanes de l'amour le conduit à comparer et à distinguer nettement les places respectives de l'amour proprement dit et de l'amour de transfert.
Il va considérablement évoluer dans ses points de vues, surtout en remaniant sa théorie des pulsions. Nous relevons ainsi que l'amour est au confluent de plusieurs concepts analytiques qu'il faut utiliser afin d'en rendre compte : sexualité ou libido, pulsion, identification, pour ne citer que les principaux, avec refoulement, fantasme, inconscient, transfert, etc. La théorie freudienne de l'amour condense en fait une part importante de l'édifice théorique analytique.
Pris au sens large, les termes d'amour et de sexualité pourraient être équivalents, englobant tous deux l'activité sexuelle génitale et le facteur psychique de la vie sexuelle.
En 1920, Freud modifie sa théorie des pulsions et, pour ce qui nous intéresse, il en vient à assimiler les pulsions sexuelles avec l'Éros des poètes en tant qu'il « maintient la cohésion en toutes choses3 ».


L'amour dans la théorie freudienne

Freud effectue aussi un saut épistémologique important en ne suivant pas les philosophes grecs qui distinguaient quatre sortes de philia (affection, amour):
physikè entre les êtres d'une même famille;
xéniquè entre les hôtes;
hétaïrikè entre amis;
érotikè entre personnes du même sexe ou de sexes différents.
Il englobe ces différents registres pour en faire un seul amour.
En 1921, dans « Psychologie des foules et analyse du moi4 », Freud donne de l'amour une longue définition synthétique qui est d'une clarté extraordinaire.
« Le noyau de ce que nous appelons amour est formé naturellement par ce qui est communément connu comme amour et qui est chanté par les poètes, c'est-à-dire l'amour sexuel, dont le terme est constitué par l'union sexuelle. Mais nous n'en séparons pas toutes les autres variétés d'amours telles que l'amour soi-même, l'amour que l'on éprouve pour les parents et les enfants, l'amitié, l'amour des hommes en général, pas plus que nous n'en séparons l'attachement à des objets concrets et à des idées abstraites. Pour justifier de l'extension que nous faisons subir au terme “ amour ”, nous pouvons citer les résultats que nous a révélés la recherche psychanalytique, à savoir que toutes ces variétés d'amours sont autant d'expressions d'un seul et même ensemble de tendances, lesquelles, dans certains cas, invitent à l'union sexuelle, tandis que dans d'autres, elles détournent de ce but ou en empêchent la réalisation, tout en conservant suffisamment de traits caractéristiques de leur nature pour que l'on ne puisse pas se tromper sur leur identité... Nous pensons qu'en assignant au mot amour une telle multiplicité de significations, nous ne saurions faire que mettre cette synthèse à la base de nos considérations.»
Cette citation essentielle appelle quelques commentaires. Mais nous ne pouvons que rester admiratifs devant la concision du verbe freudien et sa vision globalisante de l'amour.
Parti de l'amour commun, il en fait un parallèle avec les autres types d'amour filial, parental, l'amitié et l'estime que se portent les personnes entre elles d'une façon générale. Cela peut sembler évident au premier abord, cependant il conviendra d'en repérer les traits spécifiques et les distinctions.
Déjà, Freud considère que « [...] toutes ces variétés d'amours sont autant d'expressions d'un seul et même ensemble de tendances, lesquelles, dans certains cas, invitent à l'union sexuelle, tandis que dans d'autres, elles détournent de ce but ou en empêchent la réalisation...»

Deux axes de réflexion sont repérables:
– d'une part, il discerne les différentes tendances qui invitent à l'union sexuelle et celles qui l'en détournent ou empêchent la réalisation;
– d'autre part, il révèle ainsi la double face de l'amour qu'il ne nommera que plus tard. L'amour a un envers, la haine, cet envers et contre tout, contre l'amour lui-même. Nous y reviendrons, forcément. Car cela nous introduira à l'énamoration.
C'est aussi une préfiguration de la transposition vers l'amour de transfert, avec ses deux pôles opposés : le transfert comme moteur de la cure dans le sens de l'amour de transfert, et le transfert comme résistance au travail de l'inconscient et de la cure.

D'un point de vue méthodologique, je propose de commencer par exposer mes points de vue sur le rapport amoureux pour approfondir ensuite la notion de transfert d'amour dans ses disparités subjectives, à partir des arcanes de la pratique. La clinique nous sera en effet d'un grand secours pour illustrer cette théorie pertinente. En fait, ce choix n'est pas aussi arbitraire qu'il y paraît, puisqu'il convient de se référer au point où la réalité fait corps avec l'expérience au sein de l'état amoureux avant d'en venir à la subjectivité du transfert dans ses modalités amoureuses, mais aussi haineuses.


L'énamoration, la Verliebtheit

Dans Trois essais sur la théorie de la sexualité5, Freud distingue clairement deux registres:

  • celui de l'amour (liebe) dit normal, par opposition à;
  • la passion amoureuse que l'on rencontre régulièrement dans l'énamoration (Verliebheit).
  • Pour l'amour normal, Freud se réfère au mythe relaté par Aristophane dans Le Banquet de Platon6. Lacan, pour sa part, reprendra une lecture au plus près du texte du Banquet de Platon pour construire une théorie du transfert cohérente avec ses élaborations théoriques, dont il dégagera la place de l'analyste comme Sujet supposé savoir.
    Freud est assez novateur dans son expérience et dans sa conception de l'amour réélaboré à l'aune de l'expérience psychanalytique, à savoir que l'amour vrai est un amour qui n'est pas réel. C'est précisément la révolution freudienne dans toute sa subversion, dont Lacan saura reprendre le vif de cet angle subversif et radicalement autre. C'est aussi tout le chemin parcouru entre la vision platonicienne du mythe de l'amour et l'autre conception de l'amour comme tromperie. C'est tout l'écart entre le mythe platonicien7 qui évoque la possible complémentarité dans l'autre sexe et l'expérience analytique qui démontre l'impossible complémentarité sexuelle et révèle la recherche par le sujet non d'un complément sexuel, mais d'autre chose.
    Cet « autre chose » sera en fait développé plus tard par Lacan qui affirme que c'est l'image de l'autre qui est visée dans son aspect leurrant d'image d'amour.
    Je rappelle brièvement ici le passage du Banquet de Platon où il est question de ce mythe fondateur de l'imaginaire de l'amour dans nos sociétés occidentales post-modernes. L'espèce humaine se divisait en trois genres, le masculin, le féminin et l'androgyne. Ce dernier possédait simultanément les caractéristiques des deux sexes, c'est-à-dire quatre bras, quatre jambes et deux visages opposés en une seule tête et deux sexes. De force et de vigueur stupéfiantes, les androgynes en viennent à défier les dieux en tentant d'escalader le ciel. Zeus décide alors de les couper en deux. Les corps ainsi dédoublés ne brûlaient plus que d'un désir, se trouver enfin réunis. Mais ils ne pouvaient se reproduire et Zeus leur place alors un sexe afin qu'ils puissent engendrer. Ainsi, dans l'amour pour son semblable, il s'agit de retrouver sa « moitié » et de rechercher cette unité première, perdue à jamais. Cette nostalgie d'un amour ancien et d'une unité à jamais disparue répond à certains aspects de la relation d'amour. Freud se réfère souvent à la théorie platonicienne de l'amour dont il repère la proximité avec ce qu'il qualifie de sexualité. Il a remarqué que celle-ci était à distinguer de la sexualité génitale. Il avait indiqué très tôt, dans Trois essais sur la théorie de la sexualité9. »
    Ce terme de psychosexualité n'a pas eu d'avenir, car Freud englobera plus tard cette acception de psychosexualité dans le terme sexualité. Puis le concept de libido émerge et enfin le mot Éros, pour signifier ce qu'il entend par sexualité. Cette évolution est parallèle à l'évolution de sa théorie des pulsions.
    En effet, le mot sexualité recouvre, nous l'avons vu, un sens étendu du verbe allemand lieben, « aimer ». Mais un manque de satisfaction psychique peut exister là même où les relations sexuelles normales existent. Cliniquement, nous pouvons observer que des aspirations sexuelles insatisfaites ne trouvent bien souvent que très peu de débouchés dans le coït ou d'autres actes sexuels. Nous développerons ce point plus tard.


    Le réel du rapport amoureux

    L'énamoration est un mode d'accès privilégié au réel de l'amour, expérience communément partagée par le plus grand nombre de personnes.
    Freud insiste sur le caractère passionnel (Leidenschaft) et le versant anormal de ce type d'amour, qu'il range ainsi plus du côté du pathologique que du normal. C'est à partir de là qu'il est possible de soutenir l'idée d'une folie transitoire que serait l'énamoration.
    Mais quels sont les étayages théoriques élaborés par Freud dans « Observations sur l'amour de transfert10»?
    L'énamoration comporte un trait spécifique qui est, pour rester dans des termes freudiens, une surestimation sexuelle de l'objet, secondaire à une idéalisation. Cette idéalisation se fait par un choix d'objet dont la nature narcissique n'échappera à personne.
    Cependant, «l'objet est traité comme le propre moi», c'est-à-dire que le moi se comporte comme s'il voulait se porter atteinte à lui-même et céder la place à un autre, car « l'objet a pour ainsi dire absorbé le moi » et a pris la place de l'idéal du moi.
    Quand Freud tente de décrire la qualité particulière de l'amour de transfert et qu'il ne voit pas d'objection à le qualifier d'amour véritable, il va faire quelques distinctions. Pour lui, il n'existe pas d'amour qui n'ait son prototype dans l'enfance. Cette vision me semble juste au premier abord et, en même temps, limitante, restrictive. C'est comme s'il ne tenait pas compte de tout le travail métapsychologique de l'adolescence. Mais Freud insiste en spécifiant que c'est le facteur infantile qui donne à l'amour « son caractère compulsionnel et frisant le pathologique11 ». Il distingue aussi des degrés d'aliénation dans l'amour en précisant que celui qui survient dans le cadre du transfert est « d'un degré moins libre » que celui que l'on rencontre dans la vie courante. Voilà cependant qui ne va pas nous rassurer. Plus loin, il est plus net encore, en avançant que tout état amoureux « rappelle plutôt des phénomènes anormaux que normaux12 ».
    Deux caractéristiques de l'amour de transfert sont liées à la situation analytique : la situation analytique elle-même et la résistance. Le troisième caractère est que l'amour se révèle plus déraisonnable, moins soucieux des conséquences et plus aveugle dans l'appréciation de l'être aimé. C'est ainsi qu'il faut entendre Freud nous parler d'une folie amoureuse, car elle tend vers le déraisonnable et qu'elle ne tient pas compte des réalités. Il s'agit là d'un adulte parlant des amours tumultueuses de la jeunesse. Il rajoute effectivement que ce sont précisément ces caractères anormaux qui forment l'essentiel de l'état amoureux.
    L'exigence de l'analyste impose de requestionner la problématique liée à l'amour de transfert, et il conviendra de faire des distinctions précises entre amour et amour de transfert. Les sociétés post-modernes oscillent entre des réactions conservatrices et limitantes de la sexualité et une appétence au libéralisme en matière de sexualité, comme cela s'est illustré dans les médias ces dernières années.
    Cela illustre l'actualité du malaise dans la civilisation et l'alternance entre des phases de libéralisation des moeurs et des retours à une moralisation excessive en matière de rapports amoureux et de sexualité. Ce que Freud avait déjà repéré et qui lui avait permis une analyse pénétrante de la situation, s'opposant vivement aux dérives de certains de ses disciples comme Jung, Adler ou Reich.
    Mais quelle que soit la morale sexuelle civilisée13 qui régit le socius, l'analyse devra rester sur des positions éthiques incontournables et inamovibles. Les différentes distinctions entre l'amour et l'amour de transfert ne doivent pas faire oublier l'essentiel : l'amour de transfert, même s'il a toujours été là, prêt à trouver un objet sur lequel se porter, est artificiellement créé par la situation analytique. Ainsi, dans la cure, les mots peuvent s'entendre ailleurs, sur l'autre scène, et sont dans le creuset des signifiants qui ne demandent qu'à se libérer de leurs significations bloquées. La cure est donc un lieu où la parole prime sur l'acte et où, précisément, la mise en acte du transfert se heurte à la barrière éthique infranchissable, si bien décrite par Freud dans ses observations sur l'amour de transfert.
    Nous assistons actuellement à une multiplication de toutes sortes de psychothérapies, dont certaines utilisent le discours psychanalytique pour tenter de justifier des pratiques inqualifiables. En effet, aucune ne relève de la cure psychanalytique. Mais il nous faut aussi balayer devant notre porte, car des situations amenées par certains analysants montrent que des analystes sont passés à l'acte en confondant amour et amour de transfert. Ces passages à l'acte entraînent des catastrophes psychiques chez des analysants qui n'avaient pas besoin de cela, et les conséquences obèrent parfois toute possibilité de cure ultérieure.
    La clinique de l'énamoration est à reprendre dans ses singularités et dans ses errements. En effet, le sujet est dans une quête, une demande d'amour que rien ni personne ne viendra combler. La complémentarité dans l'autre, illusion suprême, rencontre un impossible structurel que Lacan a désigné par l'aphorisme : « Il n'y a pas de rapport sexuel14 ».
    Source de nombreuses interprétations et commentaires, cette phrase dit simplement qu'il ne peut y avoir « d'Autre que l'amour » qui vient combler le désir et apporter une pleine et entière satisfaction.
    Tout sujet sera ainsi confronté de façon irrémédiable à l'impossible complémentarité dans l'autre. Ce passage structurel essentiel sera rencontré dans le parcours de l'analyse et ne pourra trouver sa résolution éventuelle et singulière que dans le transfert et sa possible liquidation.
    La problématique du transfert est fondatrice de la théorie et de la pratique psychanalytique. Je ne reprendrai pas ici le cheminement de Freud jusqu'à la découverte du transfert qui l'a conduit vers un approfondissement de sa découverte de l'inconscient.


    Hypothèse sur l'énamoration

    Mon hypothèse consiste à soutenir que l'énamoration est un passage nécessaire et obligé de la structuration de la vie psychique du sujet, tout particulièrement à l'adolescence. Cette étape structurante devrait être revalidée à l'âge adulte, dès lors que le sujet sera confronté à un rapport amoureux qui le fera repasser par un cycle de problématiques adolescentes15. C'est bien souvent lors de déconvenues de l'impossible rapport à deux de la relation amoureuse que les sujets énamourés viennent à adresser une demande à l'analyste. Parfois, c'est l'opportunité de la substitution d'un amour ordinaire en amour de transfert. Ce temps peut devenir celui d'une énamoration de transfert, qui sera travaillée tout au long des cures afin de rendre au sujet sa capacité à aimer, à jouir et à travailler.
    La relation amoureuse est l'expression du désir du sujet et de son irrésistible attirance pour l'Autre. Dans le meilleur des cas, les sentiments éprouvés sont partagés, voire réciproques. Les adolescents doivent passer par cette approche de l'autre, et il en est ainsi depuis l'aube de l'humanité. Le mouvement même de l'énamoration est une étape nécessaire dans le devenir et le parachèvement du sujet de l'inconscient. L'âge adolescent du sujet est l'époque des commencements : premiers émois amoureux, temps où les coeurs s'éprennent, premiers baisers, premières rencontres, premières approches de l'autre et de la chair de l'autre.
    L'énamoration induit un aveuglement volontaire où l'autre est perçu dans sa dimension imaginaire et non dans sa réalité. Le sujet amoureux attribue toutes les qualités à l'être aimé, le met sur un piédestal (idéal du moi). Ces qualités correspondent en règle générale aux manques du sujet amoureux.
    La clinique psychanalytique indique d'autres voies d'exploration du réel de l'amour. En particulier, le repérage par l'analyste de l'amour de transfert qui reste le moteur des cures. Freud a tenté de décrire une vision d'ensemble de la psychopathologie de la vie amoureuse. Cependant, l'abord de l'autre, dans la relation amoureuse et dans la réalité du sexuel contemporain, a considérablement évolué depuis le temps des descriptions freudiennes. Les principaux bouleversements sont liés à la contraception, la modification des rapports hommes/femmes, les nouveaux modes de vie des couples : perte de vitesse du mariage et apparition de nouvelles formes de cohabitation - concubinage ou PACS -, reconnaissance des homosexualités, multiplication des maladies sexuellement transmissibles, en particulier l'épidémie du SIDA. Malgré les bouleversements profonds des relations culturelles et sociétales entre les sexes, il persiste un certain nombre d'invariants de la relation amoureuse et des rapports sexuels, comme en attestent l'histoire de l'humanité, la littérature, et mieux encore la poésie.
    La modernité doit payer un prix pour l'essor de sa sexualité. Ainsi le degré d'harmonie d'un couple ou sa longévité tiendrait plus à la qualité de la relation amoureuse qu'à une série de contingences sociales ou conventionnelles.
    La relation amoureuse, l'amour éternel, amour toujours, est en fait l'amour toujours recommencé. L'Éros maintient la cohésion dans le monde, comme l'indique Freud. Cette assertion est inaltérable à l'épreuve du temps qui lui donne toute sa pertinence.
    Avec Lacan, la relation à l'autre est structurellement imaginaire, car elle passe par l'image de l'autre. Il a pointé, après d'autres, l'ambivalence foncière de tout amour pris entre amour et haine. Il a forgé ainsi le néologisme « hainamoration16 » à partir du mot français d'énamoration. Je propose pour ma part de retenir le mot d'énamoration, appartenant à la langue française.
    Le sujet énamouré est happé par un signifiant de l'Autre qui vient combler imaginairement son manque pour un temps. Freud et Lacan ont évoqué une véritable psychologie du coup de foudre. L'éclair qui, en un instant, l'instant d'un regard, précipite deux êtres à la vitesse de la lumière dans l'amour est sidérant pour le sujet et pour celui qui tente d'interroger ce rapport de l'amour au premier regard. Les adolescents sont passionnés de cet amour naissant dans le premier regard, mais bien souvent sans matérialisation charnelle. Cette formation nucléaire de la foule incarne un monde, une néo-réalité que les amoureux créent l'un pour l'autre. Freud en a souligné un point majeur commun entre l'hypnose et la passion amoureuse, qui témoigne de la confusion entre l'idéal et l'objet17.
    Le regard est l'élément constitutif essentiel du rapport amoureux. Il scande l'humeur du sujet : du ravissement d'un amour heureux au désespoir d'un amour malheureux, comme si la dépression guettait l'amoureux au détour de son élation18 expansive de l'humeur.
    D'où notre proposition suivante :
    Le rapport amoureux comme manie normale ?
    La dépression comme mélancolie amoureuse ?

    Cette labilité extrême de l'humeur amoureuse semble reliée à la morosité adolescente, aux fluctuations du caractère spécifiques de cet âge. Estce que tout sujet n'attend pas secrètement d'être frappé par cette foudre particulière, cette exaltation, cette élation du moi où le sujet renoue avec sa pente maniaque ? Il existe un lien assez ténu entre l'exaltation de l'humeur dans les états amoureux et la dépression parfois très intense liée aux déceptions amoureuses.
    Existe-t-il du nouveau dans l'amour ? Les profonds bouleversements des rapports entre les êtres et entre les sexes, la nouvelle donne sociologique et la maîtrise du biologique changent-ils les rapports amoureux ?
    La contraception a permis de disjoindre plus nettement sexualité et procréation, autorisant une plus grande liberté de choix des partenaires sexuels. Les interdits moraux ou religieux se sont considérablement amenuisés, obligeant chacun à se forger un surmoi à sa mesure, mais n'a pas pour autant entraîné la révolution sexuelle attendue ou prônée par certains. Ce qui ne peut changer, c'est le fondement de l'aliénation dans l'autre. Celle-ci est nécessaire pour le devenir du sujet, dans l'aliénation à l'autre premier, à la mère en particulier dans le miroir.
    Le sujet à l'adolescence reprendra le fil de cette aliénation dans l'autre. Il devra réaborder l'oedipe avec une nouvelle donne, celle de la puberté, de sa confrontation à la bisexualité psychique, au signifiant phallique et au féminin. C'est le temps de la reviviscence du sexuel. Cette irrésistible attirance vers l'autre se fera au rythme de chacun et rencontrera vite une limite.
    L'impossible du rapport sexuel, en tant que limite des jouissances, incarne la butée de l'autre, la limite que le sujet rencontre dans ses aspirations imaginaires à trouver sa complétude dans l'autre. Le chemin vers l'autre est le chemin de la subjectivation.
    L'adolescent devra boucler le cycle des problématiques adolescentes. Chez l'adulte, précisément par le biais de la relation amoureuse, il se produit une reprise des problématiques adolescentes, qui est en fait le retour d'un cheminement, jamais interrompu, vers le devenir sujet.
    Ainsi le sujet, toujours à venir, est-il soumis aux aléas de son attirance par l'autre et de sa captation par l'image de l'autre ? Le coup de foudre représente l'illustration la plus saisissante de ce qui peut surgir de façon inopinée chez tout sujet, le plus souvent, sans qu'il s'y attende.<> Ma façon d'entendre l'aphorisme lacanien, scandé régulièrement dans une période de son enseignement, « Il n'y a pas de rapport sexuel19», serait : il n'y a pas de signifiant de la sexualité qui tienne. Le sujet est happé par des traits de l'autre souvent représentés par des signifiants de l'amour. Littéralement, le sujet est amoureux non pas de l'autre, mais des signifiants, qu'il retrouve dans l'Autre, de la relation amoureuse. Cette progression vers l'Autre va de pair avec ce qui chute du sujet dans sa pente vers l'autre ?
    Le sujet énamouré sera attiré par les signifiants de l'Autre qui le renvoient à des signifiants qui, pour lui, sont les signifiants d'un amour lointain, dont la rencontre actuelle vient faire écho. D'où notre formulation :

    Les histoires d'amour ne se répètent pas, elles riment. La relation amoureuse serait ainsi la rencontre virtuelle de signifiants de l'amour, supposés communs aux deux partenaires. Il n'y a pas d'amours heureux, nous indique le poète, mais surtout il n'y a pas d'amour qui produise du Un.

    La haine advient de même, aussi soudaine et peu distanciée que l'amour. Ces mouvements de l'amour et de la haine expliquent ce qui est classiquement décrit dans les cures d'adolescents : absences répétées, retards, interruptions, arrêts, transgressions et attaques du cadre ou de la personne de l'analyste. Pour ma part, cette occurrence n'est pas aussi fréquente, l'expérience du laisser venir et de la neutralité engagée de l'analyste influent sur la direction de ce type de cure. Ainsi, il n'y aurait que des cures atypiques avec les adolescents. La passion pourrait faire obstacle au travail de l'analyse, qu'elle soit d'amour ou haineuse. La labilité des affects et leurs grandes fluctuations dans le temps seraient observées plus régulièrement dans ces cures d'adolescents. Ceux-ci inaugurent, au travers de ce temps structurant des problématiques adolescentes, leur vie amoureuse. Le sujet à l'âge adulte, toujours en devenir, est bien sûr aussi concerné par les émois amoureux.


    [1]S. Freud, 1910, « Contributions à la psychologie de la vie amoureuse », in La vie Sexuelle, Paris, PUF, 1977, pp. 47-65.
    [2]S. Freud, Les Premiers Psychanalystes, Minutes de la société psychanalytique de Vienne, Paris, Gallimard, 1976, p. 287.
    [3]S. Freud,1920, « Au-delà du principe de plaisir », in Essais de psychanalyse, Paris, Petite bibliothèque Payot, 1983, p.100.
    [4]S. Freud, 1921, « Psychologie des foules et analyse du moi », in Essais de psychanalyse, Paris, Petite bibliothèque Payot, 1983, pp. 150-151.
    [5]S. Freud, 1905, Trois essais sur la théorie de la sexualité, Paris, Petite bibliothèque Payot, 1982.
    [6]Platon, Le Banquet, Paris, Le livre de poche, N°4610, 2000, pp.68-75.
    [7]Ibid, pp. 68-75.
    [8]S. Freud, 1905, Trois essais sur la théorie de la sexualité, Paris, Petite bibliothèque Payot, 1982, p. 13.
    [9]S. Freud, 1905, Trois essais sur la théorie de la sexualité, Paris, Petite bibliothèque Payot, 1982, p.152.
    [10]10 S. Freud, 1915, « Observations sur l'amour de transfert » in La technique analytique, Paris, PUF, 1977, pp. 116-130.
    [11]Ibid, p. 127.
    [12]Ibid, p. 127.
    [13]S. Freud, 1908, „Morale sexuelle civilisée“, in La Vie Sexuelle, Paris, PUF, 1977, pp. 28-46.
    [14]J. Lacan, Encore, Le Séminaire Livre XX, Paris, Le Seuil, 1975, p. 35.
    [15]D. Lauru, « Problématiques adolescentes », in Problématiques adolescentes et direction de la cure, sous la direction de D. Lauru et C. Hofffmann, Toulouse Erès, 1999, p. 9.
    [16]J. Lacan, Encore, Le Séminaire Livre XX, Paris, Le Seuil, 1975, p. 84.
    [17]S. Freud, 1921, « Psychologie des foules et analyse du moi », in Essais de psychanalyse, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1983, p. 179.
    [18]Terme utilisé dans les descriptions psychiatriques classiques des manies pour désigner une dysphorie expansive.
    [19]J. Lacan, Encore, Le séminaire Livre XX, Paris, Le Seuil, 1975, p. 35.