Publicatii

Revista Romana de Psihanaliza
Publicatie a Societatii Romane de Psihanaliza, Grup de Studiu IPA

 

PRÉLIMINAIRES NÉCESSAIRES POUR UNE MÉTAPSYCHOLOGIE
DE L'ADOLESCENCE

Thomas Aichhorn1
[Psychanalyste, Société Psychanalytique de Vienne]

 

C'est au 18ème siècle que l'adolescence2 fut découverte, comme une terre jusqu'alors inconnue. Rousseau fit partie des premiers à avoir écrit sur ce sujet et déjà à l'époque, il fut constaté que les processus psychiques déclenchés par la maturité sexuelle, la puberté, avaient une signification qui restait encore à déchiffrer.
Rousseau a défini la puberté comme étant au début de l'intersubjectivité, comme étant l'entrée dans la vie, comme étant une deuxième naissance sociale. Comme le dit Lapassade : « La puberté c'est, pour Rousseau, le moment de l'intersubjectivité: la jeunesse de l'homme est, comme la jeunesse du monde, le temps de la première rencontre. Cela semble paradoxal pour qui sait, par l'expérience et l'observation, que l'enfance est déjà marquée par les relations avec autrui. Mais c'est mal lire Rousseau que de s'en tenir à cet apparent paradoxe: si la puberté est le lieu de l'intersubjectivité, c'est parce que la relation est cette fois fondée sur cette dimension essentielle de la rencontre: le sexe. »3 A travers la puberté, avec le corps arrivé à la maturité sexuelle auquel il faut s'habituer, quelque chose de profondément nouveau s'introduit dans les rapports avec autrui. Rousseau a souligné que ce passage de l'enfance vers l'âge adulte était vécu individuellement de manière différente et que ce vécu dépendait de manière importante des conditions sociales, c'est-à-dire de la classe sociale tout comme de l'environnement culturel. C'est donc ainsi que l'adolescence fut reconnue comme un problème pour chaque jeune individu comme un défi social et est devenu l'objet d'investigation scientifique.
Des sociétés traditionnelles ont glorifié et ritualisé ce passage, ce moment durant lequel le jeune quitte l'enfance, termine sa croissance, a atteint sa maturité sexuelle et a pris sa place définitive dans la société. Le jeune doit prouver à travers les rites d'initiation qu'il dispose des qualités requises pour s'affirmer comme adulte: maîtrise de soi, capacité de pouvoir assumer des responsabilités et de procréer. Dans ces sociétés, dans lesquelles l'univers est un monde durable et ordonné, l'adulte est considéré comme étant la réalisation d'un accomplissement définitif, dans lequel les devoirs à accomplir sont plus ou moins dictés et fixés à l'avance et les techniques de travail peuvent être transmises d'une génération à la suivante, sans grande transformation. Les idéologies, la politique, l'art et même les sciences du monde moderne étaient encore pour une longue période basés sur des idées de stabilité universelle. La pensée devait développer des systèmes universels, unitaires et si possible cohérents, dans lesquels l'ordre primait sur le changement. Un discours sur le nonachevé par principe, sur le non-accomplissable était considéré comme un manque, une perte, un « ne pouvant être ». L'inattendu, l'imprévisible, la créativité, tout cela étaient des phases de haute préparation que l'on ne montrait pas en public; des phases qui, tout comme l'enfance étaient refoulées derrière le masque de l'accomplissement et de la maturité.
Mais les changements constants des techniques de production et des conditions sociales dans les sociétés modernes industrielles ont fait que plus rien ne dure, même pas la notion de maturité. L'inachèvement se trouvant dans tout niveau d'évolution est une condition nécessaire dans un monde qui est marqué par des changements constants dans le domaine technique et qui exige sans cesse de nouveaux apprentissages. A cause de l'anéantissement de plus en plus rapide des vieilles attaches et des structures sociales, la maturité ne peut plus être comprise comme étant la sortie d'une évolution mais étant son point de départ. Les adultes représentent les aïeuls, l'homme progresse en s'éloignant de ces origineslà et l'adulte est plutôt identifié au passé qu'à l'avenir. Il est devenu impossible dans le cadre de la philosophie, de la psychologie du développement ou de la pédagogie de définir une norme de l'adulte parce que l'imperfection et le non-achevé sont fondamentalement inhérents à l'évolution humaine. Et même les catastrophes du siècle dernier peuvent trouver leurs origines dans ces nouvelles conditions de vie qui pèsent sur l'individu.
Ceci correspond parfaitement aux résultats de la psychanalyse. Elle a reconnu comme étant à l'origine de la douleur le désir de la perfection qui en vérité est impossible à atteindre, c'est-à-dire l'idéal de la perfection. On comprend mal la psychanalyse, si l'on ne voit en elle qu'une technique qui veut permettre à un individu resté enfant de pouvoir atteindre l'idéal d'un état adulte donné. A l'inverse, la théorie de la psychanalyse - et la méthode de sa cure - essaient de travailler sur l'illusion d'un possible accomplissement. Chacun imagine que l'autre a réussi à le réaliser et pense que lui n'a pas eu cette chance. La psychanalyse a pu naître, parce que Freud, dans ses travaux de recherche, a écarté les dichotomies puissantes et apparemment inébranlables de bon et de mauvais, de beau et de laid, de malade et de sain et de normal et d'anormal. Sa réussite est due au fait qu'au lieu de considérer ces catégories comme étant présumées normales, il a analysé leur genèse. Ainsi, la psychanalyse a contribué à détruire le mythe de l'adulte mûr. Elle a mis en doute, en tant que valeurs et normes, les notions et les formes de vie traditionnelles qui signifiaient stabilité et maturité et veut nous aider, pour être en mesure d'agir, à ne plus devoir penser à un avenir sans conflit, ni à un état final idéal. La psychanalyse a révélé la liberté de concevoir l'ordre qui s'oppose à tout changement et entreprend tout, afin qu'une société libre et vivante puisse se baser sur la création de nouvelles institutions imprévisibles.
Toutefois, ses idées ont suscité des contestations et elles continuent à provoquer: la psychanalyse découvre dans l'action, dans des comportements apparemment rationnels un sens psychiquement déterminé et dont le concerné ne doit nullement avoir conscience. Il s'agit d'un sens qui, en principe, est déchiffrable, mais si ceci est parfois difficile et à l'inverse de la logique raisonnable et qui reconnaît des comportements comme étant le résultat de processus de négociation entre des motions de désir et de pulsion inconscients et des stratégies de défense. Le concept de Freud de l'inconscient, qui met en évidence en particulier la transparence du soi structurellement imparfaite et la disponibilité incomplète du sujet pour luimême, tente de saisir les conséquences des pouvoirs inconscients, mais cependant effectifs sur le plan psychique - et non physique. Il a rédigé les grandes lignes d'une théorie de systèmes psychiques qui révèle le champ du psychique dans son renvoi à soi-même comme champ véritable et particulier dans sa non-identité face aux processus corporels et dans sa sincérité vis-àvis de l'environnement social. C'est une théorie qui considère l'appareil psychique comme un système composé de représentants, de signifiants ou d'opérations de conscience, donc d'éléments dotés d'un sens, d'un système constitué de sens par lui-même4. Le domaine d'activité spécifique à la psychanalyse se situe dans celui des expériences vécues qui, même si elles ont été déclenchés par des processus corporels, vont être psychiquement reproduits, se manifestent par des troubles et provoquent des souffrances. La connaissance psychanalytique est une re-connaissance, un procédé émotionnel défini et affectif qui doit déclencher de nouveaux refoulements. La psychanalyse s'emploie à découvrir la signification du resté enfoui, du non-assimilé dans le conscient et du resté incompris qui ne peut être compris qu'après-coup. Elle est marquée par une ouverture vers la question qui ne peut mener à aucune fin, sa connaissance n'a pas été acquise grâce au progrès linéaire et sa théorie est axée sur l'ouverture et est en évolution constante. Elle n'est pas la science de la prévision, du savoir au préalable, elle ne peut pas être systématisée comme une science close et elle ne se laisse pas transmettre comme une application mécano-technique de thèses. Elle représente un mouvement vers le passé et elle est une dissolution. Ses investigations se situent au-delà de la compréhension empirique et positiviste et elles laissent exprimer et font prendre conscience l'inaperçu auparavant, l'exclu de la réalité, le souhait inconscient, le désir soumis à une contrainte mécanique qui ne peut être supprimée uniquement par la réflexion. La psychanalyse est sur ce point une science semblable aux sciences naturelles parce qu'elle a révélé que dans le domaine de l'action humaine, ce sont des causalités machinales qui travaillent et parce que, lorsque les sujets pensent disposer d'une libre intentionnalité, ils se font avoir par une tromperie qui détermine inévitablement dans sa totalité leur pensée.
Les hypothèses fondamentales de chaque science sont comme le dit Popper des inventions hardies, dont la performance est démontrée si elles sont capables de créer des liens cohérents et plausibles entre les phénomènes hétérogènes de l'expérience à l'aide de quelques notions théoriques de base devant en principe être réfutées par l'argumentation. Les théories ne disent pas comment les choses sont véritablement mais comment elles ont été conceptualisées. Cela signifie que les théories se créent dans la différence, dans l'espace entre les faits connus de la réalité et les raisons inconnues et recherchées ou bien dans les conditions d'origine de ces faits. Le développement de la théorie a pour but de remplir cet espace et a donc toujours une partie spéculative5. Et c'est justement parce que la psychanalyse est une science qu'elle ne peut pas, par principe, reproduire une image correcte et définitive de la réalité, elle ne peut que révéler des illusions nécessaires et les interpréter, sans pour autant disposer d'un savoir meilleur. Elle peut permettre de se rendre compte ce qui en soi est toujours perspectif et, donc, limité, et ainsi aider les sujets à se reconnaître eux-mêmes et à pouvoir procéder à des changements dans leurs processus de vie.
Si la psychanalyse revendique sa reconnaissance en tant que science, alors elle doit naturellement accepter que des critiques dubitatives proposent d'autres explications aux expériences qui la caractérisent. La suite des investigations effectuées dans la psychanalyse depuis Freud a entraîné la création de nombreuses tendances et écoles différentes qui se livrent à de violents débats et disputes. Elles s'excluent les unes les autres et chacune affirme représenter la seule et vraie psychanalyse. En outre, aucun théorème de Freud n'échappe à une contestation sérieuse de la part des psychanalystes. Il règne dans la psychanalyse moderne un pluralisme, souvent au nom de la scientificité, du progrès ou de la démocratisation qui donne à entendre que la psychanalyse (avec un grand P) n'existe plus. Ce n'est pas simple à décider s'il s'agit là d'insécurités nécessaires et de progrès théoriques ou bien d'une banalisation générale et d'une dénégation des découvertes essentielles de Freud.
"Freud avait raison, là où il avait tort'"écrit Adorno6, sa grandeur consistait à ne pas toucher aux contradictions irrésolues, là où il n'y avait pas d'harmonisation, là où la chose en elle-même est déchirée. Adorno continue : « C'est avant tout lors de la polémique contre la théorie de la pulsion de Freud que les révisionnistes psychanalytiques se seraient écartés de la théorie de Freud, en apaisant ses contradictions. Ils auraient isolé l'application thérapeutique et se seraient mis au service, sans aucune réserve, de l'adaptation: « Ils font de l'analyse de l'inconscient une partie de la culture de masse industrielle, d'un instrument de lumières, ils en font un instrument de l'illusion, de sorte que la société et l'individu, l'adaptation à la réalité omnipotente et le bonheur coïncident. »7
La théorie psychanalytique est issue de l'expérience de la cure et doit aussi se prouver à travers elle. Cette preuve nécessite une reconsidération, elle nécessite un effort théorique et métapsychologique qui ne doit pas être confondu avec des succès empiriques et reconnus thérapeutiques. La théorie, la pratique et l' enseignement de la psychanalyse sont basés par principe sur le renoncement au pouvoir et ce n'est uniquement que quand cette condition est strictement respectée que la violence qui pénètre dans toutes les conditions de vie peut être analysée. Quand le contrôle perfectionniste domine, la psychanalyse cesse d'être de la psychanalyse. Ceci est aussi valable si on essaie de dominer le sujet sous prétexte de scientificité, d'adaptation ou de socialisation à l'aide d'une technique psychanalytique perfectionnée.
Des manifestations psychiques à partir desquelles on peut reconnaître quelque chose, une reconnaissance libératrice pour les sujets dans la cure psychanalytique et le message de libération, même de la révolte, comme la découverte psychanalytique a été comprise dès le début, doivent par conséquent être intégrés à un statu quo. Mais, la psychanalyse ne peut être un signe de libération seulement à une condition qui est comparable à celle que peut provoquer une analyse individuelle réussie, lorsqu'elle s'en tient à l'extrême de leurs formulations métapsychologiques et au paradoxe : « Un tel changement, le sujet, quand il ne le nie pas est inapte à la localiser », écrit Pontalis dans la préface de son livre Après Freud, et : « Tout comme nous, quand nous sentons bien, au sens fécond du terme, cette fois que nous vivons après Freud : quelque chose a parlé qu'il ne sera plus possible de faire taire [...] Une écoute nous est venue, plus attentive au non-dit, ou à ce qui se dit autrement qu'au tumulte au silence pareil. »8 Et Laplanche écrit: « D'emblée et de tout temps, la découverte psychanalytique a été comprise comme un message de libération, voir de révolte. La révélation de l'inconscient, la mise à jour de l'universelle présence de la sexualité et de son universelle répression, l'instauration d'une thérapeutique visant à désintriquer la pulsion sexuelle de ses manifestations symptomatiques déplacées, défigurées et "aliénées" ne pouvaient être interprétées que comme une attaque directe contre la morale conventionnelle et sociale, dont la "morale culturelle sexuelle" restait le bastion le plus solide. D'un autre côté, et même si la pratique psychanalytique demeurait strictement limitée à l'individu, la théorie freudienne débouchait immédiatement sur le domaine des structures, des institutions et des idéologies sociales. »9


La théorie sexuelle

L'originalité de Freud se retrouve dans sa découverte, selon laquelle la sexualité joue un rôle décisif dans l'inconscient de l'individu, que la vie psychique de l'individu est définie par la sexualité. Sa théorie sexuelle, la découverte de la sexualité infantile déterminée par la pulsion, l'évolution diphasée de la vie sexuelle, de la signification sexuelle des symptômes et des rêves et le fait que la sexualité est ancrée dans le Ça inconscient et par principe inaccessible a été et est toujours embelli et dissimulé comme s'il s'agissait d'une idée bête ou d'une erreur de jeunesse dont l'importance peut sans problèmes être minimisée. Et pourtant ce sont justement les résultats de la théorie sexuelle de Freud, comme l'écrit par exemple Gérard Bonnet10, qui représentent l'origine et la base de l'expérience et du travail psychanalytique, eux seuls justifient la pratique et la théorie de la psychanalyse. Des symptômes psychiques - mais aussi la créativité - dus à la sexualité, des blocages et des angoisses peuvent être levés, s'ils sont réactivés dans le transfert. La théorie selon laquelle la sexualité est d'une importance décisive pour le développement psychique de l'individu a permis une nouvelle compréhension et de nouvelles formes de traitement dans des comportements fous, pervers, asociaux ou antisociaux. En outre, l'exemple du rêve - mais aussi celui des actes manqués ou du lapsus - a pu prouver la validité générale des mécanismes psychiques découverts.
Freud a dans un premier temps considéré la sexualité sous le point de vue de la génitalité, comme évènement entre les sexes, comme une fonction vitale entre autres qui, lorsqu'elle est troublée, provoque divers symptômes psychiques. Par la suite, son travail clinique a fait prendre conscience du caractère spécifiquement démoniaque de la sexualité humaine. Celle-ci se différencie par principe de celle des autres êtres vivants, une différence qui n'avait pas été découverte avant Freud et dont jusqu'alors la qualité n'avait pas été constatée: la sexualité humaine est l'expression de relations, de différences. Il s'agit premièrement de la différence entre le propre à soi et l'étranger, deuxièmement de la différence entre deux instincts, celui de l'auto-conservation et celui de la sexualité endogène et troisièmement de la différence entre la sexualité endogène et la pulsion.
C'est en 1895 que Freud a présenté pour la première fois les résultats de ses découvertes dans son travail Esquisse d'une psychologie scientifique11, avant tout en rapport avec l'après-coup. La deuxième partie, Psychopathologie, représente à mon avis le travail le plus fondamental sur la psychologie de l'adolescence, les phénomènes trouvés d'après l'expérience faite sur la jeune patiente Emma et dont les théories furent résumées n'ont perdu en rien de leur actualité ni de leur importance. Freud avait découvert que le caractère général de l'organisation sexuelle est dû à la particularité de son évolution qui avance par phases bien délimitées. Les adolescents ont des souvenirs qu'ils ne peuvent comprendre qu'après que soient apparues chez eux des sensations sexuelles propres à l'adulte, mais des expériences d'excitation sexuelle se rattachent à ces souvenirs et non au vécu actuel. Le Moi n'accepte pas de charges effrénées d'affect, parce qu'il accepterait sinon un processus primaire qui est opposé à son organisation ; son attention est préparée à la perception, pour se préserver des douleurs. Pourtant, ici il ne s'agit pas de perception, mais étonnamment d'un souvenir qui attaque le sujet de l'intérieur et provoque le non-désir. Il n'y a que dans le sexuel qu'existe le jeu complexe et incessant, dans lequel durant des phases successives des événements ont lieu toujours trop tôt ou trop tard, de telle sorte que des réminiscences, des souvenirs de veille peuvent devenir des sources d'attaques pulsionnelles. Cela se produit trop tard, parce que l'aspect biologique de la sexualité humaine, qui provoque des attitudes de comportement sexuel plus ou moins génétiquement programmées poussant, sans que l'on en soit véritablement conscient, à servir les fins de l'espèce, n'apparaît qu'à la puberté. L'enfant ne dispose pas encore de ces conditions intérieures nécessaires qui lui permettraient de pouvoir intégrer les scènes sexuelles d'adultes dans leur entière signification. Chez l'être humain, la sexualité instinctive biologique, génétique et hormonale se tient au repos de la naissance à la prépuberté. Durant cette période, une autre sexualité prédomine, à savoir la sexualité pulsionnelle, la sexualité infantile découverte par Freud. La sexualité de l'adulte arrive en revanche trop tôt pour l'enfant. Si l'on considère la sexualité comme accompagnateur de toutes les formes relationnelles humaines, elle est toujours présente de l'extérieur, venant du monde des adultes et elle incite l'enfant à former des théories sexuelles infantiles, dont il puise la matière de son propre vécu sexuel. L'aspect biologique de la sexualité ne peut succéder à l'autre pulsionnel simplement comme son successeur légitime, même s'il prend sa succession dans le temps. Il ne peut y avoir, comme Freud l'a montré dans l'exemple de son propre cas de mélange harmonieux des deux aspects, mais ils s'opposent dans une relation tout à fait conflictuelle caractérisée par l'un dans l'autre et l'un contre l'autre qui définit la vie et le vécu psychique des individus. Ceux-ci sont, en ce qui concerne leur sexualité, soumis aux plus grands paradoxes parce que les fonctionnements les plus divers des deux aspects qui définissent leur sexualité sont quasiment impossible à réunir : d'une part, la recherche de l'excitation caractérisant la sexualité infantile, d'autre part, la recherche de la satisfaction par l'objet. Les formes et les faits de la sexualité humaine sont en effet semblables à celle des mammifères, mais en même temps, la sexualité chez l'homme est radicalement déterminée par le psychique car elle est issue du fondement bien spécifique qui est la sexualité infantile refoulée, inaccessible, inconsciente et pourtant sans cesse efficace. La sexualité de l'homme s'exprime à travers le corps, mais en parallèle ce qu'elle veut dire est lié de manière très intime à l'histoire de la vie de chaque individu. Dans le cadre de la sexualité biologique, la sexualité psychique et la diversité du désir s'expriment, limitées par les possibilités données du corps. Bonnet écrit: « À cet égard, il existe entre l'expression langagière et biologique de la sexualité humaine et son vécu réel et psychique à la fois la même différence et la même articulation que celles que les Anciens ont introduites entre l'âme et le corps. Le corps et la sexualité biologique constituent un moyen d'expression, un instrument, à la façon d'un instrument de musique, alors que la sexualité psychique qui s'y exprime met en jeu un véritable concert de désirs. »12
La théorie de Freud est révolutionnaire dans la mesure où ses investigations ont prouvé que chacun doit se construire lui-même sa sexualité. Pour chaque individu, la sexualité s'accomplit à travers une manière que lui seul peut reconnaître, à travers un impératif propre à luimême auquel il ne peut échapper. Il revient à chaque individu de trouver une solution acceptable pour la maîtrise de la pulsion sexuelle, qui est en lui, une solution qui auparavant ne peut être définie.
Et c'est Freud qui, à travers sa théorie sexuelle, a exprimé la vérité de la sexualité de chaque individu, dans sa dualité. La plus révolutionnaire de ses théories consiste donc à avoir découvert chez l'homme un aspect de la sexualité semblable à l'animal, gouverné par l'instinct, qui n'apparaît qu'à la puberté et dépend des processus de maturité de l'organisme. Et à partir de la constatation de la signification sexuelle des symptômes et des rêves, il a découvert la sexualité infantile pulsionnelle, la sexualité infantile, qui est ancrée dans le Ça et dont l'observation directe est impossible.
Freud résume les résultats de ses découvertes qui sont importants pour la suite de mes réflexions dans un passage appelé La découverte de l'objet tiré des Trois essais sur la théorie sexuelle comme suit : « Tandis que les processus pubertaires établissent le primat des zones génitales et qu'en passant au premier plan le membre devenu érectile indique impérieusement, chez l'homme, le nouveau but sexuel: la pénétration dans une cavité du corps qui excite la zone génitale, s'accomplit du coté psychique la découverte de l'objet, en faveur de laquelle un travail préparatoire s'est effectué depuis la prime enfance. Quand la toute première satisfaction sexuelle était encore liée à l'ingestion d'aliments, la pulsion sexuelle avait, dans le sein maternel, un objet sexuel à l'extérieur du corps propre. Elle ne le perdit que plus tard, peut-être précisément à l'époque où il devint possible à l'enfant de former la représentation globale de la personne à laquelle appartenait l'organe qui lui procurait la satisfaction. [Il est bon de remarquer qu'il s'agit là d'un objet qui est à la fois objet de pulsion d'auto-conservation tout comme objet de pulsion sexuelle. Alors que dans le registre des pulsions sexuelles, la perte de l'objet dans la réalité du monde extérieur est possible, dans le registre de l'auto-conservation le rapport avec un objet dans le monde extérieur doit sans cesse être rétabli.] En règle générale, la pulsion sexuelle devient alors auto-érotique, et ce n'est qu'une fois le temps de latence dépassé que le rapport originel se rétablit. [Il s'agit là de la théorie de l'étayage qui dit que la pulsion sexuelle se développe en s'étayant aux fonctions de l'autoconservation. Au moment de son apparition, la pulsion sexuelle semble être la perversion d'un instinct, à travers lequel son objet spécifique tout comme la finalité organique ont disparu.] Ce n'est pas sans de bonnes raisons que la figure de l'enfant qui tète le sein de sa mère est devenue le modèle de tout rapport amoureux. La découverte de l'objet est à vrai dire une redécouverte. [La pulsion sexuelle ayant perdu son objet, devenu autoérotique et égoïste est devenue altruiste. A mon avis, la traduction française ne retranscrit pas bien l'original. Et l'autre traduction de Reverchon-Jouve que j'ai trouvée non plus : « Trouver l'objet sexuel n'est, en somme, que le retrouver »13, elle non plus ne traduit pas parfaitement l'original allemand et le simplifie même. Dans le texte original, Freud dit: "Die Objektfindung ist eigentlich eine Wiederfindung". Cette manière de s'exprimer rappelle tout à fait l'inquiétante étrangeté14, le sentiment ressenti lorsque resurgit quelque chose que l'on croyait surmonté, lorsque des pulsions infantiles et des convictions primitives ressurgissent au présent. C'est sans doute toujours le cas lorsque des phénomènes d'aprèscoup jouent un rôle définitif. La difficulté de la traduction repose d'une part dans le fait que le mot "eigentlich" dans son imprécision ne correspond ni à l'expression "à vrai dire" ni à "en somme" et que d'autre part, "Wiederfindung" est un mot qui n'apparaît pas dans la langue parlée, c'est tout du moins ce que j'ai pu constater dans mes recherches. Je suppose qu'il s'agit là d'une création de mot ou de notion de la part de Freud. La retrouvaille de l'objet ne doit en aucun cas être comprise comme le fait de retrouver par chance un objet extérieur perdu, elle n'aura pas lieu non plus d'après des règles prédéfinies, mais il s'agit d'une "trouvaille" donc d'un processus caractérisé par des conflits psychiques intérieurs qui seront définis essentiellement par le trouble entre l'objet de l'autoconservation, celui de la pulsion sexuelle et celui de la sexualité biologique.] Cependant, de ce rapport sexuel qui est le premier et le plus important de tous, un élément important subsiste, même après la séparation de l'activité sexuelle d'avec ingestion d'aliments, qui contribue à préparer le choix d'objet, autrement dit à rétablir le bonheur perdu.[...] Le commerce de l'enfant avec la personne qui le soigne est pour lui une source continuelle d'excitation sexuelle et de satisfaction partant des zones érogènes, d'autant plus que cette dernière - qui, en définitive, est en règle générale la mère - fait don à l'enfant de sentiments issus de sa propre vie sexuelle, le caresse, l'embrasse et le berce, et le prend tout à fait clairement comme substitut d'un objet sexuel à part entière. [Laplanche montrera que la pulsion et l'inconscient trouvent leurs origines dans la relation entre la mère et l'enfant qu'il nomme « situation anthropologique fondamentale ». Il écrira que la seule vérité de l'étayage est la séduction originaire15.] La mère serait probablement effrayée si on lui expliquait qu'avec toutes ses marques de tendresse elle éveille la pulsion sexuelle de son enfant et prépare son intensité future. Elle considère ses actes comme « pur » amour asexuel, puisqu'elle évite soigneusement d'apporter aux parties génitales de l'enfant plus d'excitations qu'il est indispensable pour les soins corporels. Mais, comme nous le savons, la pulsion sexuelle n'est pas seulement éveillée par excitation de la zone génitale, et ce que nous appelons tendresse ne manquera pas non plus de faire sentir un jour son action sur la zone génitale. »16
L'objet central des recherches et le principal domaine du travail de la psychanalyse est donc l'inconscient qui doit être compris comme étant dynamique, insistant et avant tout sexuel, tout comme Freud a défini la sexualité : pulsionnelle, à l'origine infantile et issue d'une source phantasmatique. Ce n'est qu'à l'introduction de ce moment sexuel qui échappe à toute observation directe que le domaine de travail de la psychanalyse est à considérer comme étant constitué. Il a lieu au moment, où la sphère dominée par la pulsion sexuelle se sépare inévitablement et irréversiblement de la sphère de l'auto-conservation dirigée par l'instinct vital à laquelle elle se superposera et qu'elle masquera. Si la sexualité infantile, difficile à cerner, est considérée comme étant purement physiologique, organique et génétiquement prévisible, et si la fonction d'ingestion d'aliments et le plaisir d'ingestion d'aliments ne sont pas différenciés de la sexualité orale et de son plaisir, alors la sexualité infantile auto-érotique sera abandonnée. L'enfant est dès le début fixé sur l'autre, l'adulte, mais leur relation est orientée sur un plan varié : dans les relations d'objet observables, qui expriment ce que Freud a nommé tendresse, on pourrait tout aussi bien parler de liaison, ce n'est pas la pulsion qui se révèle. Ces relations servent à l'auto-conservation et à la maîtrise, à la limitation et à la liaison de la sexualité infantile auto-érotique, qui sans cesse est perdue de vue en tant que déclencheur intérieur au développement psychique : c'est essentiellement la sexualité infantile dangereuse, la revendication des pulsions non-liées, non-éducables, qui cause la détresse chez l'enfant, et le rend dépendant. Et c'est cette dépendance qui le rend éducable, surtout à travers l'identification. Il s'agit ici d'un phénomène qui constitue les théories de la pédagogie psychanalytique, mais aussi celles de l'Ecole de Vienne de la psychanalyse des enfants.


La première phase de la vie sexuelle

Freud écrit dans son Abrégé de psychanalyse : « La vie sexuelle ne commence pas à la puberté, mais se manifeste très tôt après la naissance. »17 Les phénomènes sexuels apparaissant dans la petite enfance s'intensifient en grandissant et atteignent leur summum vers l'âge de cinq ans, il s'en suit une pause, une latence, tandis que la phase du progrès stagne. Il poursuit : « Après cette période de latence, la sexualité réapparaît à la puberté, nous pourrions dire qu'elle refleurit. Nous nous trouvons donc en présence d'une évolution diphasée de la vie sexuelle, phénomène qui n'est observable que chez l'homme et dont le rôle dans le devenir de ce dernier doit être considérable. Les événements de cette période précoce de la sexualité sont tous, à de rares exceptions près, soumis à l'amnésie infantile, ce qui ne doit pas nous laisser indifférents. C'est en effet, la constatation de cette amnésie qui nous a permis de nous faire une idée de l'étiologie des névroses et d'établir notre technique de traitement analytique. »18
Les individus naissent non-achevés, ils ont une enfance longue qui peut être comprise comme une non-détermination provisoire, comme condition pour une éducabilité nécessaire et possible. Un être vivant achevé, adapté à son entourage, tel un animal lié à des instincts pourrait (ou devrait) ne pas avoir d'historique. Alors que les conditions internes pour marcher et parler se développent dans la première phase de l'enfance, la vie sexuelle chez l'homme ne se développe pas dès le début, comme celle des animaux d'un seul coup jusqu'à la maturité définitive, mais elle est marquée de discontinuités et de rebondissements : sa vie sexuelle mûrit lentement et en l'espace de deux phases séparées par une phase de latence. Freud écrit: « Nous trouvons que la vie sexuelle de l'être humain ne poursuit pas son développement de manière continue depuis le début jusqu'à la maturation, comme celle de la plupart des animaux qui lui sont proches [...] La significativité pathogène de ce facteur résulte de ce que la plupart des revendications pulsionnelles de cette sexualité enfantine sont traitées et écartées défensivement par le moi comme des dangers, si bien que les motions sexuelles ultérieures, celles de la puberté, qui devraient être conformes au moi, sont en danger d'être soumises à l'attraction des prototypes infantiles et de les suivre dans le refoulement. Nous rencontrons ici l'étiologie la plus directe des névroses. Il est remarquable que le contact précoce avec les revendications de la sexualité agisse sur le moi d'une façon similaire à celle du contact prématuré avec le monde extérieur. »19
Etant donné que l'individu n'est pas suffisamment préparé génétiquement au contact avec un monde extérieur dominé par des exigences sexuelles, le monde vivant se révèle pour lui inadéquat : des traces de vécu traumatisant resteront toute sa vie. La notion de traumatisme ne doit pas être comprise comme étant l'abréviation d'un grand nombre imprévisible et chaotique d'influences environnantes, comme étant l'explication pour la thèse standard, selon laquelle l'identité d'un individu n'est rien d'autre que le résultat de son héritage génétique et de l'influence de son environnement. Le sujet n'est pas uniquement le résultat d'une interaction entre les gènes et l'environnement en tant que deux entités contraires, mais il est bien plus acteur impliqué et personnifié qui ne se réfère pas seulement à son environnement mais crée et transmet son monde vivant. A cause de la longue période de détresse et de dépendance durant l'enfance, une très grande importance est attribuée à l'objet protecteur qui donne des soins- que l'on appelle habituellement relation d'objet. Certes, il est en général correct que l'enfant qui ne serait pas capable de survivre de ses propres moyens serait aidé, mais cette aide est à la fois inadéquate et traumatisante, parce que l'enfant est livré à une puissance supérieure à lui. Ce que lui donne sa mère ne satisfait pas uniquement les besoins nécessaires pour survivre, il s'agit, avant tout, de signes de son amour et si elle refuse de les lui donner, alors elle se reconnaît comme étant réellement omnipotente. Cette relation nécessairement traumatisante à l'objet du désir précède toute autre chose. Le devenir d'un individu ne repose donc pas uniquement sur le développement d'un potentiel inhérent, sur la mise en action de forces psychiques latentes ou bien d'un programme génétique donné d'avance, mais il est déclenché essentiellement par la rencontre avec le désir insondable de l'autre, par la rencontre avec le message énigmatique comme Laplanche le dit dans sa théorie. Il est vrai qu'il existe des conditions endogènes génétiques qui doivent être remplies pour qu'un enfant soit capable de parler, mais quand il commence vraiment à parler, alors il ne peut entrer dans l'univers symbolique parce qu'il réagit ainsi à un choc traumatique et la forme de cette réaction, le fait que cela doit symboliser un traumatisme pour pouvoir s'entendre avec lui, ne réside pas dans ses gènes.
Quand Freud désigne la phase orale comme étant la première de l'évolution de la libido, il veut dire que déjà cette phase a lieu sous la domination de la sexualité : « C'est ainsi que le premier objet de la composante orale de la pulsion sexuelle est le sein maternel, qui satisfait le besoin de nourriture du nourrisson. Dans l'acte de suçotement, la composante érotique co-satisfaite dans la tétée se rend autonome, abandonne l'objet étranger et le remplace par un lieu du corps propre. La pulsion orale devient a u t o- é r o t i q u e, comme le sont d'emblée les pulsions anales et les autres pulsions érogènes. Le développement ultérieur a, pour l'exprimer très brièvement, deux buts, premièrement quitter l'auto-érotisme, échanger de nouveau l'objet appartenant au corps propre contre un objet étranger, et deuxièmement : unifier les divers objets des pulsions isolées et les remplacer par un objet unique. »20
En s'étayant sur une fonction vitale importante, la nutrition, se forme un plaisir non fonctionnel, que Freud associe à la sexualité et à travers lequel se manifeste en premier la libido, qui à l'origine était sans objet. La faim connaît son objet dès le début et s'adapte à lui, la pulsion caractérisée par son inaccomplissement ne le connaît pas. L'objet du désir sexuel n'est pas inclus dans une structure relationnelle préalable comme l'objet servant à l'alimentation; la capacité de se développer sans conflits à l'aide de relations d'objets adéquats n'est pas innée chez l'individu. C'est la raison pour laquelle Freud à ce sujet ne parle pas de relation d' objet, mais de choix d'objet, d'investissement de l'objet par la libido: d'après sa théorie, il ne s'agit pas d'une relation prédéterminée entre un sujet et un objet, mais celle d'une référence à l'objet. C'est une théorie qui représente la relation entre la pulsion et son objet dans un processus dans lequel se forme le moi. Cette première relation avec l'objet est uniquement déterminée dans le sens de l'auto-conservation, génétiquement par la norme et la finalité, mais dans l'esprit du désir, elle est caractérisée par une indétermination fondamentale. Les relations d'objet peuvent mûrir, le choix de l'objet lui, exige du travail psychique, il doit se constituer à travers des choix successifs. Pour ces processus, l'enfant ne trouve pas en lui d'indications prédéterminées, ni de règles auxquelles il pourrait se tenir, c'est pourquoi elles doivent lui être apprises de l'extérieur. Mais étant donné que ces règles apprises ne reposent pas sur l'ordre vital, mais sur l'ordre symbolique, sur la loi, le sujet se trouve exposé dès le début à une confrontation inévitable. L'expérience de la sexualité et de la différence des sexes, la relation sexuelle qui existe entre les parents qui signifie pour l'enfant une exclusion absolue et un sentiment d'être superflu, les conflits oedipiens qui en résultent et à travers lesquels l'enfant fait son entrée dans l'ordre humain, dans le monde de l'échange et de la communication, tous ces éléments constituent la culmination et la rupture de la première phase d'évolution sexuelle. L'enfant doit se soumettre au niveau symbolique et imaginaire de l'interdiction de l'inceste, à une loi passible de sanctions et qui repose sur l'interdiction de faire ce que, de toute façon, l'enfant n'est pas encore apte à effectuer. Etant entré prématurément dans une communication symbolique l'informant des lois, selon lesquelles fonctionnera son désir, l'enfant apprend que son désir est à la fois immature et interdit, que lui-même peut se donner, mais qu'il n'a rien à donner, ni à échanger. Durant la longue période de l'enfance, pendant laquelle le sujet est soumis et livré à ses protecteurs apparemment omnipotents, des expériences s'inscrivent en lui qui sont marquées de mauvaise humeur, de détresse, de dépendance, de peur et de désir d'amour.


La deuxième phase de la vie sexuelle

L'analyse de Freud de l'adolescence est basée sur la condensation des facteurs individuels, biologiques et culturels, à travers lesquels la deuxième phase de la vie sexuelle sera déterminée. Freud écrit : « Nous apprenons qu'au moment de la puberté, quand la pulsion sexuelle élève pour la première fois ses revendications dans leur pleine force, les anciens objets familiaux et incestueux sont repris et de nouveau investis libidinalement. Le choix d'objet infantile n'a été qu'un prélude sans grande force, mais donnant sa direction au choix d'objet de la puberté. Ici se déroulent maintenant des processus de sentiment très intenses en direction du complexe d'OEdipe ou en réaction à lui, mais qui, parce que leurs présupposés sont devenus insupportables, doivent rester, pour une grande part, éloignés de la conscience. A partir de ce moment, l'individu humain doit se consacrer à la grande tâche de se détacher des parents, et ce n'est qu'après s'en être acquitté qu'il peut cesser d'être un enfant pour devenir un membre de la communauté sociale [...] Ces tâches s'imposent à chacun; il faut noter combien il est rare que leur liquidation réussisse de façon idéale, c'est-à-dire d'une manière psychologiquement comme socialement correcte. [...] En ce sens, le complexe d'OEdipe passe à juste titre pour être le noyau des névroses. »21
Les conflits de l'adolescence dont le sujet est possédé dès son entrée dans sa vie d'adulte se trouvent donc au centre de l'expérience psychanalytique: les structures et les conflits psychiques de l'adolescence subsistent, comme ceux de l'enfance, ils agissent encore, lorsque le sujet a quitté, depuis longtemps, la période de vie à laquelle ils appartenaient à l'origine. Le caractère initialement inadéquat du désir, l'expérience selon laquelle l'objet est perdu, absent et par principe inaccessible ne peut plus jamais être surmonté, même quand la maturité sexuelle biologique est atteinte. Certes, nous pouvons devenir adulte, chercher et trouver des objets d'amour, mais l'expérience nous montre que le commencement de notre vie nous a marqué pour toujours. L'individu n'est pas apte à trouver en lui-même le sens de sa vie, il ne peut devenir lui-même qu'à travers l'Autre et non pas à travers un processus de maturation endogène de lui-même. Il vit comme s'il n'était pas entier et devait sans cesse chercher à se compléter par l'autre, son affectivité reste inachevée, radicalement immature et sujette à des régressions. Des stades de développement psychique apparemment surmontés ne peuvent plus être rendus complètement inefficaces, l'enfance, les expériences vécues avec les premiers objets, le passé, tout cela reste menaçant et terriblement actuel et présent.
La réalité psychique découverte par Freud affirme que le sujet est pénétré de contradictions de toutes parts, dont il ne peut pas se libérer, qu'il est divisé, clivé, et le restera et ne pourra jamais atteindre l'unité, dont il rêve. Il ne peut qu'apprendre à accepter exactement cela. Cet état des choses est déterminé par l'imperfection de l'appareil psychique qui est divisé en ça, en moi et en surmoi. Le ça, l'irrationnel réservoir diabolique de la pulsion est dominé par le processus primaire, loin de tous les impératifs possibles de contrôle social. Cependant, malgré la maturité physiologique atteinte, aucun accès à un état de maturité assuré n'est accessible, étant donné que la pulsion sexuelle qui, à l'origine, est sans loi et sans norme implicite, continue à ne suivre aucune loi de développement déterminée au préalable. L'expérience psychique reste marquée par l'obscurité de la répétition, d'un toujours pareil et même la psyché de l'adolescent ne peut pas suivre de règles intérieures innées durant le deuxième apogée de la sexualité.
La sexualité infantile s'exprime principalement par l'auto-érotisme, son mode est le plaisir préliminaire, elle est caractérisée par une demande incessante d'excitation qui ne connaît pas l'orgasme, par le plaisir de la tension qui s'accroît et non par celui de sa résolution. Elle équivaut à une quête, à laquelle aucun but n'a été fixé et elle ne connaît pas de satisfaction par le recours à un objet spécifique. C'est cette sexualité infantile qui fraye le chemin à la sexualité instinctive biologique. La pulsion est présente avant l'instinct et les fantasmes liés à la pulsion se forment avant la maturité fonctionnelle. La sexualité instinctuelle endogène dépend de la maturation des organes génitaux, la recherche du partenaire est liée à elle et elle rend apte à l'orgasme. Lorsqu'elle a mûri avec la puberté - c'est à partir de cette période que les pulsions et instincts sexuels sont présents en même temps - elle trouve sa place prise par la pulsion : « Quand l'instinct sexuelsexuel arrive, le fauteuil est déjà occupé », écrit Laplanche22. C'est la raison pour laquelle elle ne peut jamais être observée dans son état pur, mais uniquement dans les transactions incertaines avec la pulsion. La différence entre l'instinct sexuel et la pulsion n'est pas celle entre le corps et le psychique, mais entre l'inné, l'endogène et l'acquis ; la pulsion n'est pas pour autant moins ancrée dans le corps que l'instinct.
Il n'y a aucune certitude sur le fait que les formes hétérogènes de sexualité donnent un mélange harmonieux. Freud écrit: « La normalité de la vie sexuelle n'est garantie que par l'exacte convergence des courants dirigés tous deux vers l'objet et le but sexuels: le courant tendre et le courant sensuel, dont le premier renferme ce qui subsiste de la prime floraison infantile de la sexualité. C'est comme lorsqu'on perce un tunnel des deux côtés à la fois. »23 C'est avant tout dans les perversions que Freud définit comme étant des restes permanents de la sexualité infantile à l'âge adulte que se montre l'évolution diphasée propre à la sexualité humaine. Même chez l'adulte peuvent continuer à subsister des formes d'organisation infantiles et prendre la place de la sexualité dite normale, parce que la sexualité infantile a imposé ses buts à la sexualité biologique. Freud écrit: « Aucun bien-portant ne laisse probablement de joindre au but sexuel normal un supplément quelconque, que l'on peut qualifier de pervers, et ce trait général suffit en lui-même à dénoncer l'absurdité d'un emploi réprobateur du terme de perversion. C'est précisément dans le domaine de la vie sexuelle que l'on se heurte à des difficultés particulières, à vrai dire insolubles, tant qu'on veut établir une démarcation nette entre les simples variations à l'intérieur du champ physiologique et les symptômes morbides. »24
Durant l'adolescence, une sorte de répétition est reconnaissable, dans la mesure où les conflits préoedipiens et oedipiens réapparaissent. Le travail de l'adolescence, la trouvaille de l'objet qui est en quelque sorte une retrouvaille (ou redécouverte) consiste en ceci que l'objet est retrouvé à un tout autre niveau, à un niveau complètement nouveau. L'enfant a fait ses expériences libidinales avec l'objet, nécessairement immatures et anticipées, selon ses possibilités innées, mais désormais, en raison de la maturité génitale enfin pleinement développée, une condition est posée, d'après laquelle le désir pourrait être réalisée. Une nouvelle qualité et une nouvelle force de pulsion sont nées, la maturité génitale pénètre dans le système psychique, elle est implantée et force la défense du moi de l'enfance. Jusqu'alors, l'impuissance infantile formait une barrière, mais la relation avec la réalité valable jusqu'à maintenant est troublée par l'apparition de cette nouvelle réalité biologique et il en suit un affaiblissement de l'épreuve de la réalité. La métamorphose dans l'adolescence est marquée par une rupture psychique et physique, elle est marquée par un choc, par une cassure de l'identité.
Si la sexualité chez l'humain n'était guidée que par des règles de maturation endogènes et biologiques, alors l'objet aurait toujours été présent, ou alors il serait apparu, pour ainsi dire de lui-même, en même temps que la maturation organique, sans qu'un travail psychique fût nécessaire. L'enfant veut devenir adulte et en même temps, il veut rester enfant, conformément à ses expériences et ses habitudes vécues jusqu'alors. Pouvoir rester enfant, étant donné que pour lui, en raison de son manque d'expérience, être adulte, atteindre un stade anticipé dans ses fantasmes reste une énigme. Dans son système psychique, il doit se construire de nouvelles représentations de son corps transformé et de nouvelles manifestations de son monde pulsionnel intérieur. Ne pas être ou ne pas encore être, la différence entre son moi déjà atteint réel et le moi que l'individu veut réaliser, à savoir son idéal souhaité crée une séparation entre le moi et l'idéal qui est la condition nécessaire, afin que l'adolescent se laisse entraîner dans ce processus de transformation dans le temps. C'est la raison pour laquelle la désidéalisation de soi-même est une condition nécessaire, elle est décisive pour les processus psychiques de structuration. La désidéalisation du moi implique la désidéalisation de l'enfance. Le passage du moi investi de libido et idéalisé à l'investissement d'idéaux marque l'entrée du sujet dans la temporalité. Se séparer de ses parents est vécu comme une perte et tout comme dans le cadre du travail de deuil, il faut retirer des investissements libidinaux d'objets pour rendre possible une réorganisation de la structure psychique. Le moi transforme la libido d'objet en libido narcissique, un narcissisme sexualisé secondaire se crée qui a pour conséquence, tout d'abord, un retour en force de l'auto-érotisme, de la masturbation. Ce n'est qu'après coup qu'il se tourne vers de nouveaux objets et de nouvelles modalités, avec lesquels des processus sexuels satisfaisants peuvent être vécus. Freud a souligné le manque initial de but de ce développement, qui, pour autant que l'on souhaite lui attribuer un but, nécessite une influence normative et culturelle. Logiquement, les rites d'initiation n'ont pas pour but de « produire » des adultes; mais de confirmer les jeunes dans leur sexe biologique. Lapassade25 écrit que l'initiation est une naissance nouvelle, en même temps, elle répète sous une forme dramatique les conflits oedipiens et révèle l'impossibilité fondamentale d'achever un développement. Tout comme dans les cultes des morts, dans lesquels la mort est tuée, dans les rites d'initiation, c'est l'enfant qui est tué et ainsi l'accès à une autre vie est ouvert à l'individu. A l'inverse de la mort qui peut être considérée comme un retour à la nature, comme un échec de la culture, l'initiation permet l'entrée dans la culture. Les rites signifient dire adieu au monde de l'enfant et entrer, pénétrer dans un monde qui reste problématique et nécessairement énigmatique, même après l'adoption de l'initié par le monde des adultes.


[1] Gentzgasse 125/13, A-1180 Wien ; thomas.aichhorn@chello.at
[2] Nous disposons de deux termes, dont les significations ne se recouvrent pas complètement, pour désigner cet âge de la vie : adolescence et puberté. L'adolescence n'est pas un état, c'est un mouvement évolutif, progrédient, qui s'inscrit dans le temps et conduit de l'état d'enfant à celui d'adulte. Être adolescent, c'est grandir pour devenir adulte.
Le mot « puberté » renvoie à une réalité anatomo-physiologique. Il dérive de « pubis » et désigne l'apparition des poils sur des régions du corps.
Théoriquement, c'est la poussée pubertaire, avec les transformations corporelles qu'elle détermine, qui marque l'entrée dans l'adolescence, mais les choses sont loin d'être aussi simples, car nous connaissons des adolescents qui ne sont pas encore pubères et des sujets déjà « formés » sur le plan sexuel mais dont le psychisme est encore celui de jeunes enfants. Nous connaissons aussi des adultes qui, pubères depuis longtemps, continuent de se conduire comme des adolescents et c'est précisément l'une des caractéristiques essentielles de l'espèce humaine que ce décalage entre les aspects psychologiques et somatiques du développement sexuel.
[3] Lapassade, G. (1963), L'entrée dans la vie, Paris, Les Editions de Minuit, p. 50
[4] Khurana, Th. (2002), Die Dispersion des Unbewussten. Gießen: Psychosozial-Verlag, S. 19
[5] Schmidt-Hellerau (2003), Plädoyer für einen postödipalen Diskurs in der Metapsychologiedebatte, Psyche, 57 Jg., 2003, 667-672, S. 667
[6] Adorno, T.W. (1972), "Die revidierte Psychoanalyse", in Gesammelte Schriften 8, Frankfurt am Main: Suhrkamp, S. 35
[7] a.a.O. S. 40
[8] Pontalis, J.-B. (1965): Après Freud, Paris 1993 Coll. Tel Ed. Gallimard, p. 17
[9] Laplanche, J. (1969): "Notes sur Marcuse et la Psychanalyse" in La révolution copernicienne inachevée. Aubier, 1992, p. 59
[10] Bonnet, G. (2001): L'irrésistible Pouvoir du Sexe. Paris : Éditions Payot & Rivages, p. 16
[11] Freud (1895d): Entwurf einer Psychologie. Nachtragsband
[12] a.a.O, S. 22f
[13] Traduit par B. Reverchon-Jouve, Gallimard
[14] Freud (1919) : GW 12, S. 227-268
[15] Laplanche, J. (1987): Nouveaux fondements pour la psychanalyse, Paris : PUF
[16] Freud (1905d): Drei Abhandlungen zur Sexualtheorie, Traduit de l'allemand par Philippe Koeppel, Paris: Gallimard, 1987, S. 164ff
[17] Freud (1940a): Abrégé de psychanalyse, Traduit de l'allemand par Anne Berman, Paris PUF 1950 p.13
[18] a.a.O, p.13f
[19] Freud (1926d) : Inhibition, symptôme et angoisse, Trad. de l'allemand pat Joël et Roland Doron, Quadrige/PUF, Paris, 1993 p. 67f
[20] Freud (1916-17a): Leçons d'introduction à la psychanalyse. OEuvres complètes, PUF, Paris p.340
[21] Freud (1916-17a): Leçons d'introduction à la psychanalyse. OEuvres complètes, PUF, Paris p.348
[22] Laplanche, J. (2000): "Pulsion et instinct". in Adolescence. Tome 18, Nr. 2, S. 649-677, S. 664
[23] Freud (1905d) : Trois essais sur la théorie sexuelle. Trad. de l'allemand par Philippe Koeppel, Paris, Gallimard 1987 p.143f
[24] Freud (1905d): Trois essais sur la théorie sexuelle. Trad. de l'allemand par Philippe Koeppel, Paris, Gallimard 1987 p.73
[25] a.a.O, S. 68ff