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Revista Romana de Psihanaliza
Publicatie a Societatii Romane de Psihanaliza, Grup de Studiu IPA

 

S. FERENCZI
ET NOTRE ADOLESCENCE ANALYTIQUE
ÉTUDE THÉORIQUE

Nadia Bujor
[Psychanalyste, S.P.P., Paris]

 

A mes amis de Bucarest

« La psychanalyse est en crise1» ou « tout se passe comme si l'idée d'un lien véritable entre psychanalyse et adolescence, malgré leur longue histoire, représentait toujours un danger2 » ou « il est encore difficile pour les psychanalystes de penser de façon spécifique la cure et l'adolescence 3»

Accablée par autant de pessimisme, je suis allée chercher dans le grenier de l'histoire de la psychanalyse avec l'espoir que «ce pauvre parent4 » l'adolescent, a malgré tout quelques riches ancêtres.
Par hasard, nous avons trouvé un trésor longtemps oublié et ignoré, la pensée clinique de S.Ferenczi. Alors, nous nous sommes proposés de repenser l'héritage de Ferenczi dans la perspective de nos connaissances actuelles et de notre expérience clinique avec les adolescents.
Enchantée de retrouver un ancien « ami », nous avons commencé par la lecture des nombreux écrits qui lui sont consacrés. De cette manière, nous avons appris qu'il est devenu célèbre. Un ancêtre célèbre, c'est déjà un bon commencement.
Après avoir passé de longs moments en compagnie de nombreux auteurs5, une question s'est imposée à nous : « Pourquoi est-il resté si longtemps dans le grenier ». Envahie par les réponses comme : « trop original », « trop en avance sur son époque », « tête de turc » (pour nous limiter aux plus connues), nous avons voulu le quitter et aller chercher ailleurs.
Mais la perspective de reste « pauvre » nous oblige à chercher encore. Il fallait se rendre à l'évidence, se faire une dot implique l'abandon des sentiers connus. Nul besoin de présenter les découvertes cliniques et théoriques de S.Ferenczi : le concept d'introjection, la théorie du traumatisme, l'importance attribuée au transfert et au contre-transfert, le rôle de l'analyste, le rôle de la mère, le clivage du moi et le clivage narcissique comme conséquence des traumatismes psychiques précoces, le clivage entre les pensées et le corps (clivage somato-psychique), l'importance de l'amour primaire et de la haine primaire ... Ces concepts, parmi d'autres, font non seulement partie de l'héritage de la psychanalyse contemporaine, mais ont aussi largement influencé la pensée de M. Klein, D.W.Winnicott, W.R.Bion, H.Searles etc.


« Thalassa », ou l'enfance analytique de Ferenczi

Ferenczi écrit Thalassa en 1924. Contribution originale aux « Trois Essais sur la théorie sexuelle », cette oeuvre constitue dans le même temps un tournant dans l'évolution de la pensée de Ferenczi.
A la première lecture, nous trouvons une conception personnelle du processus de la puberté. Grâce à sa théorie de l'amphimixie, il construit un autre destin aux érotismes prégénitaux. Il propose l'idée d'une «intéraction » complexe et minutieusement accordée des érotismes prégénitaux, leur « fusion » ou plutôt leur « composition », dans le but de coopérer au développement libidinal dans ses objectifs et dans les objets propres à la satisfaction.
«Appelons » donc amphimixie des érotismes ou des instincts partiels, la composition de deux ou plusieurs érotismes en une unité supérieure6.
Pour Ferenczi il s'agit d'un mélange savamment orchestré, qui remet en question la progression linéaire, naturelle du développement pulsionnel.
Là où Freud note la primauté de la zone génitale associée au dépérissement des érotismes précédents, et l'épanouissement, sur le mode de la sexualité génitale, d'une énergie réorientée, Ferenczi note la conservation de l'originalité qualitative des érotismes prégénitaux. Il affirme l'existence « d'un déplacement des qualités » et même l'existence de différences qualitatives des énergies elles-mêmes, « qui peuvent se déplacer et s'associer tout en conservant leur caractère propre. »7
Notons le caractère riche et créateur du mouvement des érotismes prégénitaux, qui donne lieu à un nombre infini de combinaisons possibles.
Pour Ferenczi cette combinaison d'érotismes, au fond, «une combinaison adroite des mécanismes de plaisir », constitue l'explication même de toute évolution et de toute éducation. Car sans l'existence des «éléments de satisfaction hédonistiques », «aucun être vivant n'est disposé à modifier, en quoi que ce soit, ses modes de fonctionnement.8»
Nous voilà devant la première partie d'un incroyable poème adressé à la vie, où le plaisir détient le rôle central.
Au deuxième niveau de lecture, Ferenczi s'avance vers une remise en question de la pulsion de mort.
Il écrit :
« Freud a mis en évidence l'action des pulsions de mort dans tout ce qui est vivant. Le but de la vie est la mort, car l'inanimé était là avant le vivant. Mais peut-être que la mort absolue n'existe peut-être que même l'inorganique dissimule des germes de vie et des tendances régressives. Alors nous devrions définitivement abandonner le problème du commencement et de la fin de la vie, et imaginer tout l'univers organique et inorganique comme une oscillation perpétuelle entre pulsions de vie et pulsions de mort, où ni la vie ni la mort ne parviendraient à établir leur hégémonie9. »
Comprenons que Ferenczi nous invite à une réflexion autour de l'amphimixie entre la pulsion de vie et la pulsion de mort.
L'amphimixie et la décomposition des érotismes constituent un même processus. Le but de ce processus semble être le maintien de la vie « Les organismes…se reconstruisent eux-mêmes à partir de leurs propres déchets, voire utilisent la force inverse produite par la destruction partielle, pour poursuivre leur développement : des éléments de ce début de décomposition deviennent les matériaux de l'évolution ultérieure.10 »
Donc, Ferenczi pense que les pulsions collaborent entre elles à partir de pôles relativement opposés, afin de soutenir la vie de la meilleure manière possible.
Il note :

« Il paraît plus plausible d'admettre que, d'une façon générale, il n'existe pas de désintrication totale entre pulsion de mort et pulsion de vie, que même la matière dite « morte » contient un « germe de vie » et par conséquent des tendances régressives vers le complexe d'ordre supérieur dont la décomposition leur a donné naissance11 ».

Comprenons que là où Freud met l'accent sur le travail de trépas de la pulsion de mort et prône un retour à l'inorganique et la disparition de l'objet, Ferenczi voit la possibilité d'un travail de réanimation alimenté par l'introjection pulsionnelle. Chez Ferenczi l'accent se déplace vers le travail de l'Eros qui permet « un avenir aux parties épargnées », le résultant étant « un nouveau psychisme.12 »
Au troisième niveau de lecture, nous trouvons la conception ferenczienne de la régression.
D'abord, Ferenczi conçoit la régression comme un mécanisme au service de la vie. « La conception bioanalytique des processus d'évolution ne voit partout que des désirs oeuvrant à rétablir des états de vie et de mort antérieures. »13
De cette façon, Ferenczi nous présente la régression comme un processus naturel d'auto-guérison. Le but ultime de la vie, ce n'est plus la mort, c'est la transformation, illustration possible de la célèbre loi de la conservation « rien ne se perd, tout se transforme ».
Ferenczi essaie de créer un espace ultime de refuge. Il écrit : « Le dégagement du narcissisme à partir de l'auto-érotisme est le résultat visible, même de l'extérieur, de la descente amphimitique des érotismes. 14»
« Avec l'auto-érotisme (comme avec le narcissisme), stade de la toute puissance de l'érotisme, on peut conserver toute sa vie l'illusion de la toutepuissance (…) la voie de la régression est toujours accessible après une déception venant d'un objet. 15»
Ainsi, le narcissisme devient chez Ferenczi le gardien de la vie. Il conçoit le narcissisme et la libido dans un rapport dynamique, qui détermine la manière originale, subjective d'être avec soi et avec l'autre.

La réalisation de cette unité difficile est le sens de toute l'aventure humaine, qui commence avec l'enfance de l'espèce et qui ne finit jamais.
Nous sommes donc, pendant toute une vie, créateurs de notre subjectivité et de notre histoire. Travail jamais fini et toujours réversible.
Dans ce sens nous pouvons comprendre « Thalassa » comme « l'un des livres les plus passionnants et les plus libérateurs de notre siècle. »16

Par ailleurs, « Thalassa » nous rappelle un beau conte : «La jeunesse sans vieillesse et la vie sans mort ». Dans ce conte, un humain vit dans le pays des fées, là où il n'y a pas de vieillesse, ni de mort, seulement une seule règle à respecter : ne jamais franchir la frontière vers l'autre monde. Il vit longtemps heureux, éternellement jeune. Mais, un beau jour, la nostalgie l'envahit. Pire encore, il a envie de revoir ses parents.
Les fées n'arrivent plus à le raisonner. Alors, il part en sachant qu'il ne pourra plus revenir. Dans son pays à lui, le temps a passé. Personne ne se souvient plus de ses parents.
Une légende raconte, peut-être, leur histoire. Incrédule, il insiste, il cherche… Au bout du chemin, il trouve les ruines de la maison parentale et la mort qui l'attendait depuis bien longtemps.
Apparemment, même dans le pays de la jeunesse éternelle, l'inconscient est là pour nous rappeler notre passé et notre condition d'êtres mortels.
Plus proche de nous, un médecin a plastifié des corps humains et a ouvert une exposition à Berlin, Tokyo et Bruxelles. Beaucoup de gens, après la visite de l'exposition, se sont précipités pour faire, de leur vivant, don de leur corps.
Nous voilà devant le fantasme éternel de nous tous, « triompher de la mort. »
Le poème cosmogonique de Ferenczi est-il simplement un déni de l'angoisse de la mort et finalement de la castration ?
Ferenczi s'est-il enlisé dans le rêve de la jeunesse éternelle ?
Certainement pas.
Dans l'oeuvre de Ferenczi, aucun texte ne justifie cet optimisme et cet oubli de la force des pulsions destructrices.
Bien au contraire, tout au long de son oeuvre il a réfléchi au traumatisme, cette forme de violence intrapsychique, véritable difficulté pour les humains et les psychanalystes que nous sommes.

L'adolescence analytique de Ferenczi

Ferenczi, par ses écrits des années trente, a déclenché des controverses passionnées, encore d'actualité, autour du traumatisme et surtout, autour de la réalité du traumatisme.18, 20»
b) dissymétrie entre le monde de l'adulte et le monde de l'enfant 22»
En effet, la plus grande partie des auteurs notent chez Ferenczi un changement d'accent vers la réalité du traumatisme. Mais ce n'est pas lui rendre justice de penser qu'il situe le traumatisme à l'extérieur du sujet et qu'il le réduit à la simple question, « à qui la faute, au sujet ou au réel ? »
Ecoutons M. Klein : « Je dois beaucoup à Ferenczi. Une chose qu'il a développée en moi, c'est la conviction de l'existence de l'inconscient et de son importance dans la vie psychique. »23
Par ailleurs, en 1928 Ferenczi écrit : « A M.Klein je répondais seulement que la pleine liberté de fantasmer pourrait être un soulagement extraordinaire tout au long de la vie.»24
Reprenons les choses différemment.
Nous allons essayer de comprendre la notion de traumatisme chez Ferenczi en continuité avec les notions avancées dans « Thalassa ».
Pour nous faciliter la tâche, nous allons demander l'aide de Balint25.
Celui-ci écrit :
a) avant le traumatisme, l'enfant, pris dans un mouvement de vie, est confiant et accepte toutes sortes d'expériences. L'enfant vit en harmonie avec son univers.
b) pendant le traumatisme, un adulte propose à Balint de vivre une expérience hautement excitante, effrayante et douloureuse, qui selon lui n'est pas en soi traumatique.
c) après, c'est le manque de communication, l'absence, (l'événement, l'affect, la pensée à autrui etc.), le fait que l'adulte fait comme si rien ne s'était passé et cela a la même valeur traumatique que l'événement luimême.

Balint souligne la proposition surprenante de Ferenczi : » La surdité et l'aveuglement de la mère, c'est là ce qui rend l'agression traumatique, c'est à dire propre à fissurer le psychisme »26.
On ne peut qu'être frappé par le changement d'accent, car le traumatisme devient aussi ce qui n'a pas lieu.
Retenons la notion de solitude traumatique, son caractère insupportable et sa résonance dans la clinique d'aujourd'hui.

Comment réagit l'enfant

a) par l'hyper maturité émotionnelle et intellectuelle. Dans ce sens, Ferenczi écrit :
« On pense aux fruits qui deviennent trop mûrs et savoureux, quand le bec d'un oiseau les a meurtris, et à la maturité hâtive d'un fruit véreux.27 » On peut remarquer comment le traumatisme devient atteinte narcissique.
b) par l'identification à l'agresseur et l'introjection du traumatisme.

Ferenczi écrit : « Sur le plan non seulement émotionnel mais aussi intellectuel, le choc peut permettre à une partie de la personnalité de mûrir subitement. Je vous rappellerai le rêve typique du « nourrisson savant » que j'ai isolé, il y a tant d'années, et dans lequel un nouveau-né, un enfant encore au berceau, se met subitement à parler et même à enseigner la sagesse à toute la famille. La peur devant les adultes déchaînés, fous en quelque sorte, transforme pour ainsi dire l'enfant en psychiatre ; pour se protéger du danger que représentent les adultes sans contrôle, il doit d'abord savoir s'identifier à eux.28 »
En plus, note Ferenczi, l'introjection du sentiment inconscient de culpabilité de l'adulte change l'amour de l'objet en haine.
Cette transformation est porteuse d'une grande souffrance psychique.
Une des solutions possible, c'est l'autodestruction, qui, en tant que facteur délivrant de l'angoisse, sera préférée à la souffrance muette. Une des conséquences possibles, c'est le clivage.
Ferenczi conçoit le clivage dans une triple perspective :
D'abord, le clivage peut « être une forme d'autoguérison, qui permet la création d'un narcissisme protecteur, qui peut aussi devenir mégalomane. »29
Deuxièment, le clivage modifie l'équilibre entre l'investissement narcissique et l'investissement objectal »un fait surprenant, mais apparemment de valeur générale, lors du processus d'autodèchirure, est la brusque transformation de la relation d'objet, devenue impossible, en une relation narcissique. »30
Troisièmement, le clivage induit « l'atomisation », « la fragmentation »31 de la personnalité, l'anéantissement, bref «l'agonie de la vie psychique » « le plus facile à détruire en nous, c'est la conscience, la cohésion des formations psychiques en une entité. »
Ensuite, nous constatons que pour Ferenczi le trauma est un mouvement psychotique. Il écrit : « l'énormité de la souffrance, la détresse, l'absence d'espoir de toute aide extérieure, poussent vers la mort ; mais, après la perte ou l'abandon de la pensée consciente, des instincts vitaux organisateurs (« orpha ») s'éveillent, apportant la folie au lieu de la mort. »32
Notons que Ferenczi associe le clivage et le concept de traumatisme.
Les réactions catastrophées de Freud et de ses contemporains, la peur du retour à la Neurotica et l'apparente mise en sourdine de la conflictualitéintrapsychique et du monde fantasmatique, figent les idées ferencziennes autour du traumatisme, dans un faux dilemme, pour assez longtemps.
Mais pour Ferenczi, le traumatisme est dynamique, autant moment de folie, porteur de destruction, que moment de relance du travail de reliaison libidinale, de transformation. Au coeur de ce processus se trouve l'introjection.
Retenons, d'abord, la définition qu'il nous propose de l'introjection33 :

« J'ai décrit l'introjection comme l'extension au monde extérieur de l'intérêt, à l'origine auto-érotique, par l'introduction des objets extérieurs dans la sphère du moi (…) Je considère tout amour objectal (ou tout transfert) comme une extension du moi ou introjection, chez l'individu normal comme chez le névrosé ... C'est cette union entre les objets aimés et nous-mêmes, cette fusion des objets avec notre moi, que j'ai appelée introjection. »

Remarquons ensuite qu'avec le concept d'introjection, Ferenczi introduit la notion de la transformation continue de la vie psychique.
Ferenczi écrit : « J'estime que le mécanisme dynamique de tout amour objectal et de tout transfert sur un objet est une extension du moi « Donc un élargissement du moi, au service de la créativité.34» C'est le deuxième volet de son « poème adressé à la vie.35 »
A partir de cette perspective, Ferenczi situe le traumatisme dans un contexte relationnel.
Les conséquences thérapeutiques ne sont pas des moindres.
Ferenczi a promu au rang de principe analytique « la vérité relationnelle », (l'analyste doit contrôler rigoureusement autant son narcissisme que ses diverses réactions affectives). En outre, l'analyste, par sa « présence », (la bonté de l'analyste etc.) peut favoriser les liens et la mise en forme d'une expérience relationnelle nouvelle.36

Ferenczi conclut :

« Il convient de concevoir l'analyse comme un processus évolutif qui se déroule sous nos yeux, plutôt que le travail d'un architecte qui cherche à réaliser un plan préconçu. »37

A ce stade de notre étude, on peut s'interroger : Pourquoi autant de bruit ?
Après tout, la conception du traumatisme de Ferenczi complète celle de Freud. De nos jours, quel psychanalyste pourrait s'arrêter à l'investigation des processus Intrapsychiques, sans prendre en compte la relation du sujet avec autrui (par exemple la relation analyste-analysant).
Nous allons essayer de trouver quelques réponses expliquant ce bruit fait au sujet de Ferenczi.
Premièrement, on n'aime pas la manière de concevoir le traumatisme comme une « collusion » malheureuse et inadéquate entre les fantasmes et la réalité, quelle que soit la nature de ces fantasmes.38
Deuxièmement, Ferenczi a réussi à nous blesser. Sommes-nous à l'abri de cette malheureuse rencontre, dans notre vie ordinaire et, pire encore, dans notre travail d'analyste ? Non seulement les traumas de nos patients peuvent toujours réactiver les nôtres, mais nous sommes pas à l'abri de « terroriser » nos patients par une autre forme d'incompréhension.
Reprenons avec W.Granoff une question restée sans réponse : Sur le divan de l'analyste, « est-ce un enfant qui se plaint ? Ou est-ce un adulte ?... C'est insoutenable la plainte d'un enfant ! Alors que la plainte d'un adulte n'est qu'insupportable. »39
La question est tellement douloureuse que plusieurs analystes reprochent à Ferenczi de « confondre la structure adulte avec la structure infantile » et de réduire l'adulte à l'enfant, d'oublier qu'il est en présence des aspects infantiles de son patient et de l'enfant d'autrefois chez cet adulte. »41

L'incompréhension est de taille.

Bien évidemment, nous avons envie de répondre avec W.Granoff : « Il (Ferenczi) joue le rôle du compas à mesurer l'ampleur des écarts et, par là, il témoigne de leur possibilité. Il apporte un brin de poésie : Est-ce donc que le besoin s'en fait sentir ? »42

Certainement, oui.

Tout autre est la position des psychanalystes des adolescents, qui considèrent Ferenczi, comme un maître précieux.
Dans ce sens, Ph.Gutton écrit :

« La mise en vive-voix de positions contre-transférentielles fait partie de l'analyse mutuelle, telle qu'elle apparaît dans le journal de S.Ferenczi : s'inversent alternativement les positions du patient et de l'analyste. Nous dirions plus : l'adolescent ne peut s'adresser qu'à un thérapeute susceptible de se poser ce type de questions auto-analytiques. » 43

Le deuil et la créativité

Il nous semble que la réponse à la question de Granoff est ailleurs. Nous pensons à une histoire bien connue, celle du « désaccord »entre Freud et Ferenczi, histoire considérée par Balint comme un véritable traumatisme pour la communauté analytique. » 44
Regardons l'histoire afin de comprendre un oubli ou un déni perpétue depuis.
Ferenczi était adolescent, il avait quinze ans, quand son père est mort... Longtemps après, il écrit : « le lendemain de la mort, le jeune adolescent s'empare du flacon d'éther, qui avait servi à son acte de blasphématoire et d'interdit il se propose de garder le souvenir du père et de penser à lui, au moins une fois par jour, pendant toute sa vie. Ultérieurement, il a compris, l'immortelle rivalité avec le père était finalement le motif pour lequel il fit, lors de sa mort, ce feu de triomphe (...) le généreux destin se contenta de faire de moi un analyste et pas un incendiaire blasphématoire. »45
A ce moment, l'accusation de sa mère « tu es mon meurtrier 46» prend, l'après-coup, toute son importance. Ferenczi écrit : l'accusation « m'a atteint en plein coeur et m'a amené à vouloir compulsivement aider tous ceux qui souffrent et surtout les femmes.47 »

La répétition dans le transfert

Freud tombe malade en 1923 et voyons comment l'histoire se répète.
L'année où le cancer de Freud se déclare, Ferenczi écrit « Le rêve du nourrisson savant ».
Il écrit : il n'est pas rare d'entendre les patients raconter des rêves dans lesquels des nouveau-nés, de très jeunes enfants ou des bébés en maillot, sont capables de parler ou d'écrire avec une parfaite aisance, de régaler leur entourage de paroles profondes ou de soutenir des conversations d'érudit, de tenir des discours, de donner des explications scientifiques et ainsi de suite »48
Ferenczi nous explique « le désir de devenir savant et de surpasser les « grandes » en sagesse et en savoir ne serait donc qu'une inversion de la situation où se trouverait l'enfant ».49
Jusqu'a ce moment, Ferenczi est le fils préféré de Freud... Ils font de longues promenades ensemble, comme autrefois Ferenczi faisait avec son père.
Inévitablement, le « nourrisson savant » (Ferenczi) commence à grandir et à écrire des articles « bêtes » (disait Freud) comme « Confusion de langue entre les adultes et l'enfant ».
Freud a vraiment peur que Ferenczi puisse détruire ou porte préjudice à la théorie analytique... Il écrit à Ferenczi en août 1932, après lui avoir demandé, en vain, de réviser ses idées :

« Je ne crois pas que vous allez vous corriger, comme je me suis corrigé une génération plus tôt (...) Depuis deux ans, vous vous êtes systématiquement éloigné de moi (...) Je suis convaincu que vous êtes inaccessible à toute remise en question »

Ferenczi a compris. Il écrit dans son Journal, le même jour, sa réponse à la note de Freud.

« Est-ce que je dois (si je peux) me créer une nouvelle base de personnalité et abandonner comme fausse et peu fiable celle que j'avais jusqu'à présent ? Ai-je le choix entre mourir et me « réaménager » et ce, à l'âge de 59 ans. »50

Shakespeare a compris bien avant. La collusion entre les fantasmes et la réalité a bien un prix : la mort, la folie...(Hamlet)
Ferenczi ajoute :

« D'autre part, vivre toujours la vie (la volonté) d'une autre personne, cela a-t-il une valeur-une telle vie n'est-elle pas déjà presque la mort ? Estce que je perd trop, si je risque cette vie-là. »51

Au fond, Ferenczi nous dit :
La séparation du « père » (Freud en l'occurrence) est la condition nécessaire de la liberté psychique du sujet.
Il était certainement difficile pour Freud d'envisager que la séparation, signifiée par l'originalité de Ferenczi ne fût pas porteuse de la mort de la théorie analytique.
Par ailleurs, pour écarter tout danger, Freud affirmait, à la mort de Ferenczi : « Depuis des années, Ferenczi n'était plus avec nous, et en réalité, il n'était plus avec lui-même. »
La suite de l'histoire appartient à la légende analytique.

Les hypothèses concernant cette histoire sont multiples :
- Ferenczi a fait « une dépression de transfert », développée sur fond de dépression infantile insurmontée, dans la longue et complexe relation avec Freud.52
- la maladie de Ferenczi « sinon produite, du moins aggravée et en tout cas nullement tamponnée, par la prise de conscience auto-analytique de son échec à traiter psychiquement, donc à transformer sans violence narcissique, autrement que magiquement ou de façon omnipotente (en wise baby), de façon à lui donner un poids de réalité et une valeur sublimatoire acceptable, son rapport avec le cadre de Freud, et par lui, avec Freud lui-même. »53
- Ferenczi est la nouvelle figure du masochisme christique.54

Toutes ces hypothèses sont certainement vraies. Mais nous oublions la force de la compulsion de répétition.
La maladie de Freud, son profond désaccord avec les nouvelles idées de Ferenczi, ont donné dans l'après-coup, un autre sens au deuil de l'adolescent Ferenczi. Il n'a pas fini son analyse, comme il n'a pas fini son deuil. Donc, une histoire de séparation (dans la vie fantasmatique la séparation équivaut à la mort) et de deuil impossible.
Nous faisons l'hypothèse, certainement inaudible, d'une collusion entre les fantasmes de parricide et d'infanticide, dans l'histoire Freud-Ferenczi.
Granoff a écrit une partie de cette histoire : après lui, Freud a vécu les choses avec Ferenczi jusqu'à leur « aboutissement mortel. »55 Quelque chose qui pourrait s'exprimer ainsi : « J'ai eu avec Ferenczi une relation pas ordinaire, il fallait bien que l'un des deux meure et, finalement, je ne peux pas dire que je suis mécontent que ce fût lui. »56
On peut donc admettre avec Winnicott: « grandir est par nature un acte agressif (...) dans le fantasme de l'adolescence, il y a le meurtre »57...
D'accord, pour les fantasmes de meurtre, avec la condition, d'ailleurs winnicotienne, que les « parents » ne tombent pas gravement malades...
Ce n'est pas la moindre leçon de l'histoire Freud-Ferenczi.
Cependant, grâce à Ferenczi, nous avons accès à un monde inaccessible. Car il démystifie le traumatisme, en montrant qu'il est pensable, qu'il est même la source de la pensée.
Avec Ferenczi, la psychanalyse devient la « logique de l'espoir »58
Notre voyage dans ce monde n'est pas fini, il vient juste de commencer. Ferenczi est notre Virgilius à nous.



[1]A.Haynal (2001), Un psychanalyste pas comme un autre. La renaissance de S.Ferenczi, Lausanne-Paris, Delauchaux et Nestlé, p. 13.
[2]F.Ladame (1997), Adolescence et psychanalyse : l'histoire d'une histoire dans Adolescence et psychanalyse : toute une histoire ; Lausanne-Paris, Delachaux et Niestlé, p. 36.
[3]P.Gutton (2000), Psychothérapie et adolescence, Paris, PUF, p. 9.
[4]A. Freud(1960), L'adolescence dans Adolescence et psychanalyse : une histoire ; op.cit.
[5]W.Granoff, Ilse Barande, Th.Bokanowski, A.Haynal, M.Stanton, B.This ... .
[6]S.Fezrenczi (1924), Thalassa, Psychanalyse des origines de la vie sexuelle, trad. fr. J. Dupont et M. Viliker, Paris, Payot, 1974, p. 53.
[7]Ibid. p. 55.
[8]Ibid. p. 57.
[9]Ibid. p. 156.
[10]Ibid. p. 151.
[11]Ibid. p. 155.
[12]Ibid.
[13]Ibid. p. 151.
[14]Ibid. p. 61.
[15]S.Ferenczi (1951), Le développement du sens de la réalité et ses stades dans S.Ferenczi, Psychanalyse II, Paris, Payot, 1970, p.62.
[16]N. Abraham dans Thalassa, op.cit.
[17]S .Ferenczi (1933), Confusion de langue entre les adultes et l'enfant dans S.Ferenczi, op.cit.
[18]S.Ferenczi, Reflexions sur le traumatisme, article posthume dans S.Ferenczi ; op.cit.
[19]S.Ferenczi (1932), Journal Clinique, Janvier-Octobre 1932, Paris, Payot, 1985.
[20]I.Barande, S.Ferenczi, Paris, Payot, 1972, p. 188.
[21]T.Bokanowski, S.Ferenzi, Paris, PUF, 1977, p. 61.
[22]C.Janin, Figures et destins du traumatisme, Paris, PUF, 1966, p. 87.
[23]P.Grosskurth, M.Klein, Son onde et son oeuvre, Paris, PUF, p. 104.
[24]S.Ferenczi (1928), L'adaptation de la famille à l'enfant dans op.cit. p. 41.
[25]M. Balint (1969), Trauma et objet Relationship in International Journal of Psycho- Anaysis, 1969, pp. 429-435.
[26]S.Ferenczi(1932), Journal Clinique, op.cit.Note du 8 Août, 1932.
[27]S.Ferenczi (1933), Confusion... op.cit. p. 133.
[28]Ibid.
[29]S.Ferenczi, Journal clinique ; op.cit. Note du 12 Janvier, 1932.
[30]S.Ferenczi, Reflexions sur le traumatisme, op.cit. p. 147.
[31]S.Ferenczi, Confusion... op.cit. p. 133.
[32]S.Ferenczi, Journal Clinique, op.cit.Note du 12 Janvier, 1932.
[33]S.Ferenczi (1912), Le concept d'introjection dans Psychanalyse I, Payot, 1968.
[34]S.Ferenczi, op.cit.
[35]N.Abraham, op.cit.
[36]S.Ferenczi (1928), Elasticité de la technique psychanalytique dans Psychanalyse, IV ; op.cit.
[37]Ibid, p. 56.
[38]S.Ferenczi, Journal Clinique, op.cit.Note du 7 Aout, 1932.
[39]W.Granoff (2001), Lacan, Ferenczi et Freud, Paris, Gallimard, p. 141.
[41]R.Roussillon (1995), Monographies de la RFP, p. 108.
[42]W.Granoff,op.cit. p. 65.
[43]Ph.Gutton(1991), Le pubertaire, PUF, p. 209.
[44]M. Balint, Le défaut fondamental, Paris, Payot, p. 202.
[45]S.Ferenczi (vers 1922), Psychanalyse et criminologie, Psychanalyse IV, op.cit., p. 238.
[46]S.Ferenczi, Journal Clinique, op.cit. Note du 17 Mars, 1932.
[47]S.Ferenczi, Psychanalyse et criminologie, op.cit.
[48]S.Ferenczi(1923), Le rêve du nourrisson savant, Psychanalyse III, op.cit. p. 203.
[49]Ibid.
[50]S.Ferenczi, Journal Clinique ; op.cit.Note du 2 Octobre , 1932.
[51]Ibid.
[52]Th.Bokanowski : op. cit.
[53]J.Guillaumen, Ferenczi : la mort et l'auto-analyse. Monographies de la RFP op.cit.
[54]J.J.Baranes(1988), Ferenczi : notre arrière-pays, Topique. 42, Dunod.
[55]W .Granoff, op. cit. p. 85.
[56]Ibid.
[57]D.W.Winnicott : Jeu et réalité, Paris, Gallimard.
[58]S.Ferenczi, Journal Clinique, op. cit. p. 279.