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Revista Romana de Psihanaliza
Publicatie a Societatii Romane de Psihanaliza, Grup de Studiu IPA

 

ESPACE TRANSITIONNEL, ESPACE CORPOREL
ET CONDUITES ADDICTIVES

Rodica Matei
[Psychanalyste, membre direct A.P.I., Bucarest]

 

« Nous avons tous la tendance à somatiser lorsque des circonstances à l'intérieur ou à l'extérieur de nous dépassent nos modes psychologiques habituels de résistance. Il advient souvent, aussi, que certains phénomènes psychosomatiques, de même que certaines tendances récurrentes à tomber physiquement malade, disparaissent en tant qu'effet secondaire, imprévu, du traitement psychanalytique » (McDougall, Théâtre du corps)
Confrontée à des situations où les coordonnées de la technique analytique semblaient mettre en difficulté le processus thérapeutique avec des patients qui avaient choisi la psychanalyse même, j'ai essayé à comprendre ce qui se passe dans l'économie affective de ceux-ci, pour qu'ils arrivent à la difficulté d'investir la relation analytique d'une manière qui leurs permet de s'exprimer et d'aménager de façon contenante le cadre analytique. Il s'agit par excellence de personnes qui, confrontées à la moindre émotion, recourent à des conduites de nature addictive dans le sens le plus large du terme, en plongeant soit dans l'alcool, soit dans le travail, soit dans les relations sexuelles. En travaillant avec ce type de personnes, j'ai découvert qu'elles utilisent plutôt soit le corps soit des images corporelles pour exprimer leurs sentiments. Alors j'ai essayé à retrouver les origines d'un telle manière de fonctionner, et j'aimerais partager ici quelques résultats de mes recherches.
Le but du comportements addictif sera de mettre à l'écart les affects qui dépassent la capacité de tolérance de l'individu. Dans la structure mentale de l'addictif les défenses sont de nature archaïque y compris la somatisation. L'affect lui-même à une grande partie somatique qui peut à tout moment prendre le contrôle. McDougall parle de la "dispersion" de l'affect et aussi de l'incapacité de l'addictif de distinguer un affect de l'autre. La solution addictive ne résout pas la tension émotionnelle de sorte qu'une explosion somatique risque toujours de se produire.
L'objet de l'addiction peut être quelconque, même l'autre. On peut comparer l'objet de l'addiction aux self objects de Kohut ou aux objets transitionnels. Il est haï et aimé, mais il n'amène pas le même soulagement que l'objet transitionnel. Il est ressenti comme un bon objet, même si son utilisation endommage le corps.
Les personnes qui utilisent les conduites addictives n'ont pas pu introjecter une image de la bonne mère qui soulage. La mère a été trop fragile pour contenir les affects du bébé. L'expérience de l'objet transitionnel a été donc endommagée et l'individu est à la quête d'un objet toujours « transitoire », éphémère et inconstant. D'après McDougall, on retrouve chez les psychosomatiques aussi un manque au niveau des mécanismes de défense. Le sujet n'est pas capable de surmonter la douleur psychique, de l'élaborer. Il risque d'être submergé par ses émotions, de même qu'il a développé la capacité d'éliminer de la conscience les émotions et même les événements de la réalité qui puissent engendrer des émotions intolérables. On retrouve chez les patients qui manifestent des comportements addictifs une incapacité de tolérer toute tension psychique, de sorte qu'ils mettent en marche des défenses primitives, comme le clivage et la projection. Dans leur histoire on rencontre des traumatismes psychiques précoces, issus de la relation avec la mère. Ce type de fonctionnement mental est spécifique tant pour les psychotiques que pour les sujets qui manifestent des troubles psychosomatiques. Il y a donc des racines communes pour ces trois types de pathologie.
Le manque d'une image maternelle soignante, capable de contenir la tension, de comprendre sa cause, de la verbaliser et de la soulager finalement, fait que le sujet n'a pas un bon objet introjecté qui le rendait capable de trouver de solution face à la douleur mentale. Il va donc chercher à l'extérieur, dans l'univers matériel, un objet capable de réduire la tension et de soulager la douleur.


La métaphore corporelle dans la thérapie des conduites addictives

Le patient qui utilise des conduites addictives face à ses mouvements affectifs, étant incapable de reconnaître et ensuite de tolérer la tension psychique, il va éviter, dans la cure, toute association qui pourrait le mener vers ses conflits. Au lieu d'exprimer ses affects par la parole il se verra poussé à utiliser soit son corps, soit des objets extérieurs pour mettre effectivement en scène ses motions pulsionnelles. Egalement, un patient pourrait utiliser la métaphore corporelle, c'est-à-dire des images du corps dans le même but. J'ai pu déceler qu'on rencontre toujours la tendance de déplacer le discours sur des thèmes corporels chez les patients qui présentent des conduites addictives.
Chez certains sujets, l'affect sera déchargé sous la forme de l'action dans la séance psychanalytique et, par la suite, l'action sera une défense contre la douleur mentale chez des sujets qui ne connaissent la voie de l'élaboration mentale. Ce type de sujets présente aussi une vulnérabilité psychosomatique. La nature duale de l'affect, psychique et somatique, permet la resomatisation de l'affect, comme dans la première enfance, si la partie psychique est éjectée.
On observe chez ces patients une absence de rêves et de fantasmes. Leurs associations libres ne concernent pas leur vie affective, leurs émotions, dont ils ne peuvent pas prendre conscience. Le travail analytique pourrait sembler impossible si on ne change pas la perspective sur le discours du patient et la façon de comprendre ce qu'il nous communique dans le registre corporel.
Ils s'expriment par des sensations corporelles, par des associations concernant l'image de leur corps ou le fonctionnement de leur corps. McDougall considère ces manifestations comme équivalents d'affect.
« Quand la relation mère-enfant est « good-enough », à partir de la matrice somatopsychique originelle, se développera alors une différenciation progressive dans la structuration psychique du petit enfant, entre son propre corps et cette première représentation du monde extérieur qu'est le corps maternel, le « sein-univers ». Parallèlement, ce qui est psychique se distingue, petit à petit, dans l'esprit de l'enfant de ce qui est somatique. » (McDougall, Théâtre du corps, p.47).
Alors la séparation psychique s'opère à partir de la distance que le corps prend par rapport au corps maternel. La première indépendance est corporelle. S'il y a des lacunes dans ce processus, dans la cure analytique, la régression pourrait concerner le corps et le besoin de séparation corporelle échoué.
Dans l'évolution psychique de tout individu, les angoisses archaïques surgissent dans la relation mère-nourrisson et sont liées à une image corporelle sans limite, en fusion avec celle de la mère. Ces angoisses sont hors langage, elles sont vécues dans les corps ou dans les fantasmes concernant le corps. Les conflits archaïques entre les désirs fusionnels et le besoin de séparation sont en grande partie surmontés, dans la phase oedipienne, et leur force est transférée aux conflits névrotiques, grâce à l'image d'un père qui protège l'individu contre ses désirs fusionnels. Il y a des cas où les angoisses psychotiques sont encore investies, même si les symptômes sont à mi-chemin entre névrose et somatisation. Alors on peut parler de somatisation, comme un cas particulier de tout acte qui atteint l'intégrité physique, y compris les addictions. McDougall parle ici d'une sexualité primitive, avec des désirs sadiques et fusionnels, d'une hystérie archaïque concernant le corps entier, concernant la survie qui se construit à partir de liens somatopsychiques préverbaux. Les symptômes psychosomatiques apparaissent comme défense contre des vécus mortifères archaïques.
La « capacité » de tomber malade s'avère une expression du besoin de séparation. La maladie, les somatisations, apparaissent là où toute autre individuation semble être interdite. Le champ du corps serait le seul univers où l'autre n'aura accès et ne saurait imposer son désir. Ainsi, les somatisations ont une fonction défensive archaïque. La défense mise à l'oeuvre dans les phénomènes concernant le corps, est décrite par McDougall comme une sorte de « forclusion » de l'affect, l'affect serait gelé et la représentation des mots « pulvérisée » comme si le sujet n'a jamais eu accès à elle. Le discours du patient n'est pas chargé d'affect, le conflit étant jeté hors psyché car il n'est pas encore symbolisable. Les interdictions précoces qui viennent de l'inconscient de la mère peuvent se référer aux gestes, mouvements, expression d'émotions et marquent le fonctionnement mental du bébé. Il va renoncer à certains aspects de sa personnalité, sentiments, pensées ou même zones corporelles.
Dans les maladies psychosomatiques, le corps est vraiment endommagé. L'affect n'accède pas aux mots et tout mouvement psychique reste dans le registre présymbolique, le corps fonctionne de façon « délirante », un délire sans mots. Dans les psychoses, l'individu s'accroche aux mots, en cherchant un sens, bien que sa souffrance ne puisse pas être verbalisée. Chez les personnalités addictives, le corps est mis à l'oeuvre, il doit actionner, là ou l'économie affective est débordée. L'accès vers les mots est bloqué, ils ne peuvent par remplir leur fonction de contenants de la tension psychique.
Ce type de personnalité somatise souvent dans les situations où la solution addictive n'est pas suffisante pour estomper la tension psychique. La psyché, face aux conflits archaïques, n'a pas accès aux mots pour contenir la tension. Cette tension sera la source des signaux de détresse de type présymbolique qui va susciter des réactions somatiques plutôt que psychiques. Les patients qui somatisent, ainsi que ceux qui manifestent des comportements addictifs, n'ont pas la capacité de mettre leur souffrance en mots. Là où les mots manquent il y a toujours les émois créateurs qui puissent court-circuiter le mécanisme de la somatisation.


Aux origines du processus créateur

La création artistique serait-elle une énigme pour la psychanalyse ? Les études psychanalytiques se sont appuyées sur la problématique de la création avec obstination et intérêt dans l'espoir de découvrir le mystère de ce que Freud désignait en 1910, dans « Un souvenir d'enfance de Leonard de Vinci » comme un processus énigmatique, bien que, dans « Le poète et le rêve éveillé », il fait une analyse du processus de la création tant du point de vue de ses origines que de son rôle dans la vie psychique. La fonction de l'oeuvre serait celle d'accomplir un désir insatisfait éveillé par un événement réel. C'est le principe de plaisir qui dirige le mouvement créateur, le but étant la décharge de la tension. Même en 1928, en écrivant « Dostoievski et le parricide », il n'avance plus dans son investigation : "Malheureusement l'analyse ne peut que déposer les armes devant le problème du créateur littéraire.", le don artistique restant "ce que c'est inanalysable". Le rôle de la création serait quand même plus facile à déterminer. Suivant Freud, notre appareil psychique est conçu pour maîtriser la tension; si l'homme possède le don artistique, il peut à partir des conflits transformer ses rêves en créations esthétiques, échappant ainsi au destin de la névrose.
Même si pour Freud le pouvoir créateur reste une énigme, il ne va pas cesser de se référer aux oeuvres, soient-elles littéraires ou picturales, pour soutenir ses affirmations théoriques, car l'oeuvre témoigne, comme toute production de l'individu, de la configuration et de la dynamique du psychisme. C'est peut-être le sens qu'il faut donner à la préoccupation que la psychanalyse a pour l'art.
C'est aussi à partir d'une frustration que Laplanche explique la démarche créatrice: "un sujet qui a suffisamment de répondant fantasmatique, peut à partir d'une frustration externe imaginer d'autres voies (la sublimation par exemple) mais, dans les cas où l'élaboration psychique à ses différentes niveaux est insuffisante, on assiste à un refus ou à un échec de l'élaboration psychonévrotique aboutissant au fait que l'excitation doit retrouver les voies peu élaborées (angoisse, symptôme psychosomatique)". Dans le schéma de Laplanche la sublimation est située au même niveau d'élaboration que les névroses. À partir de là il nous reste à établir les conditions qui vont déterminer le choix d'une voie ou d'une autre. Mais s'agit-il vraiment de deux voies différentes ? Ne constituentelles, dans un mouvement pareil à celui qui alterne l'angoisse et la joie dans le vécu du sublime tel que l'a décrit Kant, deux facettes de même processus ? Souvent la production d'une oeuvre et les états d'angoisse et de dépression s'entrelacent. La résolution du symptôme dans l'évolution de la cure s'accompagne parfois de l'apparition des productions artistiques. Marguerite Arcadias interprète les dessins qui peuvent apparaître pendant la cure analytique comme "un aménagement dont le moi a besoin pour éviter d'être envahi par les trop fortes excitations dues à la séduction de la rencontre", chez « L'homme aux loups » particulièrement il s'agissait des angoisses archaïques liées à l'intrusion et à la séparation qui déterminent un retour régressif au dessin. La création semble remplir dans ce cas un rôle de construction, d'élaboration structurante et d'expression la où la construction du symptôme semble être défaite et le représentant inconscient cherche sa voie vers la conscience. Ce serait donc une essai de maîtriser la tension psychique, fonction que Freud lui attribue d'ailleurs : "la fonction de l'art est économique car on y trouve une décharge d'affect qui est maîtrisé par le biais de la création". Dans le même sens on pourrait interpréter les productions artistiques des malades mentaux qui constituent une expression brute des contenus inconscients, dans ce cas l'intensité de la décharge étant peu maîtrisée et les émotions tellement déchirantes que le créateur n'est pas en mesure d'assurer les voiles dont Freud parle. Peuton regarder l'art comme une façon d'exprimer l'affect pour le comprendre donc l'élaboer et le maîtriser ?
Les émois créateurs peuvent apparaître pendant que l'individu traverse une crise de la vie. Le metteur en scène René Ferré réalise à 33 ans un film autobiographique dont il dit: "Avec ce film j'évite une psychanalyse." Après avoir été à 22 ans en proie à une crise presque psychotique. La mise en oeuvre des contenus psychiques plus ou moins conscients est toujours accompagnée par de forts affects qui amènent en scène la dimension économique. "La prime de plaisir" est souvent précédée par des moments d'angoisse et de douleur.
La souffrance est la condition d'accès vers la perfection, en créant, l'âme est déchirée par des pouvoirs antagoniques confesse Baudelaire. Il est possible que l'apaisement de la tension constitue l'origine et non pas l'effet de l'émoi créateur.
... j'ai mis la main sur la plume pour décharger mon coeur d'une certaine vive souffrance laquelle ne pouvait pas être retenue ou par une violente inquiétude qui s'agitait en moi... je sentais le besoin d'extérioriser certains troubles... nécessité dangereuse pour un artiste... écrit George Sand dans "L'histoire de ma vie". Le danger dont il s'agit c'est, à mon avis, l'incapaité de maîtriser les sentiments, de les exprimer voilés, élaborés. Si on considère le principe de plaisir et sa conséquence, la tentative de décharge pulsionnelle, comme étant à l'origine de l'expression, les conditions dans lesquelles cette expression arrive à la valeur d'une oeuvre tiennent de l'intensité de la tension exprimée et de la force du moi de la contenir et de l'élaborer.
Le talent, écrit Staël dans son roman CORINNE, concerne les idées générales, les sentiments universels qui répondent au voeu de tous les hommes. La douleur personnelle est trop ardente, impétueuse, sans nuances. Pour bien écrire il faut une émotion vraie, mais pas déchirante ... la poésie la plus mélancolique doit être inspirée par une sorte de verve qui suppose à la fois force et jouissances intellectuelles. La véritable douleur n'a point de fécondité, n'est qu'une agitation sombre.
La fabrication d'une oeuvre remplit le rôle du travail de deuil; créer envisage le dépassement de la perte et de la douleur. L'accomplissement du deuil amène la séparation, l'abandon, le désinvestissement de l'objet en supposant le passage par un état de chaos où la mort est figurée symboliquement. La création suppose l'activation des secteurs endormis de la libido, le danger avec lequel le créateur est confronté c'est celui de l'autodestruction. L'objet perdu est restauré comme objet symbolique, le travail de la réparation amenant après soi le dégagement de la position dépressive. La difficulté à saisir les fins mécanismes qui dirigent la tension psychique vers un destin ou un autre a été soulignée par Freud dans "Un souvenir d'enfance de Leonard de Vinci", mais si pour lui la sublimation était, à portir des origines, distincte de tout conflit, les études ultérieurs nous dévoilent un tableau tout différent.
Anzieu décrit la création artistique comme issue d'une crise, "un bouleversement intérieur" qui détermine une régression aux "ressources inemployées" et l'activation des secteurs endormis de la libido ayant comme résultat un état de déséquilibre qui peut mener à tout moment à la maladie, au vide, à la mort physique ou psychique. La création serait l'alternative à la vie, la découverte d'un nouvel rapport entre les éléments en conflit. Le Moi du créateur doit être capable d'entrer en contact avec le Ça par la régression aux sources pulsionnelles de l'inconscient et avec le Surmoi qui impose les codes de la figuration symbolique dans l'oeuvre. Les défenses rendent, dans le cas des névrosés, ce contact impossible. Pour créer il est nécessaire d'avoir une tolérance psychique aux conflits et la capacité de représenter ces conflits sur une scène, de les dramatiser. L'échec du dépassement créateur a comme résultat une décompensation et le refuge dans la maladie.
Michel Ledoux dans son livre CORPS ET CRÉATION comprend la création comme une élaboration de plus en plus exigeante qui va du corps à l'esprit et qui s'achemine vers un ordre symbolique qui tend à se dégager de la matérialité sans jamais l'abandonner pour accéder au pur symbole. C'est le corps et son fonctionnement qui impose la forme de l'oeuvre. La source du mouvement créateur étant la zone non représentée et irreprésentable du psychisme, antérieure à toute représentation dont la mémoire est imprimée dans le corps. Ce sont les souvenirs du corps ceux qui cherchent une voie vers l'expression et vers l'élaboration. Le poète Roland Gaspar témoigne :
Au départ c'est senti, c'est éprouvé comme une sorte d'activité magmatique. C'est dans le corps. Dans ce mélange apparaissent rapidement des fragments de mémoire, de sentiments… À l'origine c'est presque kinesthésique et cénesthésique, c'est comme si la totalité du corps était impliquée.
La spécificité de l'oeuvre, les formes d'expression, seront constituées à partir du langage du corps. On entre ici dans une perspective qui lie le corporel à la psyché et à son expression la plus élevée, la sublimation. Pierre Fraysse considère qu'on peut parler d'intrications somatiques propres à la création. La production artistique serait au-delà d'une expression d'un processus sublimatoire, l'équivalent d'un processus de somatisation, non pas dans le viscéral ou motrice, mais dans l'esthétique1. Didier Anzieu adopte ce point de vue: "Créer c'est se laisser travailler dans sa pensée consciente, inconsciente et préconsciente dans son corps et dans son Moi corporel qui est présent tout au long du travail". Le corps de l'artiste laisse des traces dans l'oeuvre en imposant les rythmes et les formes. Le corporel intervient dans l'acte même de la production de l'oeuvre par le maniement de la brosse ou de la plume, par les mouvements intrinsèques propres à l'artiste.
Le concept freudien de sublimation ne rend pas compte de cette étrange transsubstantiation par laquelle les éléments du conflit participent à la création, les traces corporelles s'inscrivent dans le corps de l'oeuvre2.
De même que le corps est impliqué dans la production artistique, le travail créateur est considéré être à l'ouvre dans le corps. En ce sens même des processus somatiques, ou trouve des essais d'interprétation tant dans la littérature de spécialité, plutôt dans celle psychosomatique, que dans les oeuvres artistiques:
La maladie est une création, comme une oeuvre d'art, la seule dont l'individu est capable dans son aliénation, avec le prix de la vie3.
Dans le même sens, la maladie constitue, d'après Groddeck, le seul domaine où l'individu est totalement libre et ou il peut exercer sa créativité. Certaines somatisations apparaissent, considère Christophe Dejours - un autre psychosomaticien, comme étapes de la symbolisation par la voie qui mène de l'excitation à la pulsion et à la représentation mentale du conflit. Cet arrêt ne conduirait pas à une construction mais par contre c'est la destruction qui s'exerce sur un corps qui n'a jamais été symbolisé. Peuton donc supposer que dans le cas où l'excitation trouve ouverte la voie vers la sublimation il s'agissait de la dominance de la pulsion de vie sur la pulsion de mort, et sur le travail de celle-ci dans le corps ? Faut-il entendre la "création dans le corps" comme tenant d'une tendance mortifère de jouer dans son propre corps? Et par contre faut-il entendre l'oeuvre artistique comme expression de la tendance unificatrice qui appartient à la pulsion de vie et qui mène vers la construction? Chez Freud la sublimation est liée à la pulsion de vie justement par cette tendance à l'intégration:
Si cette énergie du déplacement provient de la libido désexualisée, nous pouvons à juste titre la nommer sublimée, car elle sert à l'institution de cet ensemble unifié qui caractérise le Moi ... se trouvant ainsi en concordance avec l'intention dominante de l'Eros d'unifier et de lier.
En faisant ce détour dans l'univers de l'art, on pourrait avoir une nouvelle perspective sur la position que le corps a gagné dans la psyché de la personnalité addictive.


Le rôle du corps dans l'économie addictive

Pierra Aulagnier décrit le premier stade de développement de la psyché, où le corps n'est pas distinct de la réalité. Il y a ici un jeu entre le corps et la relation avec la mère. La réalité est ressentie par rapport au corps et la connaissance du corps se passe par l'injonction de la réalité. A ce stade la réalité est celle de la mère. Les fantasmes qu'elle a sur le corps de son bébé, la façon dont elle répond aux demandes de son bébé, vont s'interposer entre le sujet et son corps. Pour le sujet la réalité du soma précède la relation avec la mère, mais le corps de l'enfant préexiste dans le fantasme de ses parents même avant sa naissance. Ces fantasmes et la culture des parents vont filtrer la reconnaissance de la part des parents de la réalité du corps et de l'esprit du sujet. Pierra Aulagnier voit le corps comme un « médiateur relationnel ». Le corps peut se substituer à la relation avec soi-même, avec l'autre ou même avec le monde, s'il n'est pas entendu et respecté dans ses besoins et sa réalité, c'est-à-dire dans son tempo à lui, dans ses rythmes, dans ses choix de goûts, odeurs, tonalités auditives et visuelles. Si le corps n'est pas vu et entendu, et surtout si le sujet n'arrive pas à aménager son espace corporel dans sa propre manière, mais il devient pour la mère « l'espace de jeu » de ses fantasmes, désirs, défenses, là le corps sera utilisé, comme Aulagnier le souligne, dans différents buts. Soit il sert de bouclier pour empêcher l'autre de faire intrusion dans son monde psychique, soit il sert de moyen unique de décoder le désir d'autrui et de faire l'autre reconnaître à son tour son désir, soit le sujet rejette toute fonction relationnelle de son corps, en pensant que ce qui se passe dans son corps n'a aucune liaison avec les actions d'autrui.
Les états psychosomatiques, comme McDougall les nomme, sont des réponses corporelles aux signaux psychiques de danger. La représentation d'une situation chargée d'affect est éjectée du conscient, comme si elle était assimilée à une substance toxique, contre laquelle le soma doit réagir. Pour se protéger d'un dommage psychique, le Moi envoie de signaux de danger au soma, en utilisant les mécanismes archaïques de défense, propres à la période présymbolique de développement. La différence avec la psychose c'est que le sujet ne ressent pas les angoisses archaïques, mais le corps réagit comme s'il était empoisonné.
Dans les conduites addictives, le sujet ressent chaque émotion comme douloureuse et le psychisme réagit comme le corps le fait face à une douleur physique.
Assoun relève le rôle de la douleur dans la connaissance et la représentation du corps. La douleur vient donner le sentiment de soi corporel, là où il y a un manque dans le développement du sujet. La douleur lui offre un certain « savoir » sur soi-même. Le Surmoi sera responsable de la genèse de la douleur, physique ou psychique. La douleur sera utilisée de façon créative pour remplir les failles dans le sentiment de soi.


La reconstruction de l'espace transitionnel dans la cure analytique

Si la mère ressent de l'angoisse devant les émois, les pensées, les fantasmes de son bébé, elle aura la tendance à les contrôler et à les empêcher de se manifester. Le manque d'un espace potentiel entre le bébé et à mère, l'incapacité de la mère de tolérer la réalité de son enfant fait qu'il aura des difficultés à organiser sa propre réalité psychique. Il n'existe pas une image maternelle soignante et protectrice que l'enfant peut internaliser, de sorte que plus tard il puisse remplir pour soi-même des fonctions maternantes dans des situations de danger ou de peine.
Le nourrisson exprime ses besoins et ses conflits psychiques dans un registre psychosomatique. Les mots de la mère, ses gestes, ses regards font la liaison entre son univers psychosomatique et la réalité externe, l'aident à trouver les moyens de communiquer avec l'environnement. Si la mère n'est pas capable de remplir cette fonction, ce n'est que l'univers de son corps qui peut servir d'espace potentiel pour s'exprimer et décharger la tension psychique. La source des conduites addictives se trouve dans ces premières relations. La mère peut utiliser l'enfant comme source de gratifications narcissiques et libidinales, ne lui permettant de construire l'espace transitionnel décrit par Winnicott. La mère répond aux signaux de l'enfant soit en excitant l'enfant de façon débordante, soit en l'ignorant. La mère ne peut pas remplir la fonction de pare-excitation, ne sait pas protéger l'enfant devant une excitation excédentaire. Le nourrisson va apprendre à répondre à toute excitation selon le modèle offert par la mère, en créant des objets transitoires, d'après la terminologie de McDougall. Ces objets jouent le rôle que la mère a joué, de réduire la tension psychique, par des substituts de l'objet du besoin. C'est le rôle que l'objet de l'addiction joue, c'est-à-dire de réduire la tension psychique qui dérive d'une source, par la surexcitation.
Ces phénomènes sont d'ordre présymbolique et préverbal et s'expriment directement dans le corps. L'espace potentiel où l'enfant peut exprimer ses mouvements affectifs, sa détresse, ses crises émotionnelles ne peut se développer que dans les processus corporels. Les addictions seront des tentatives magiques de remplir le vide ressenti dans son monde interne à cause de l'incapacité de représenter l'affect. McDougall décrit un quatrième destin de la pulsion où l'affect est gelé dans sa capacité de se faire représenter. La tension se décharge directement, par des processus somatiques, sans que le sujet soit conscient de ce qu'il ressent et sans qu'il puisse trouver des mots pour le nommer.
Si le patient n'a pas la capacité de prendre contact avec sa vie affective, de différencier et reconnaître ses émotions, il a la tendance de « pulvériser » les émois affectifs en les éjectant hors de la psyché soit dans un processus somatique, soit dans l'action. On a à faire chez eux avec une faible tolérance de tout mouvement affectif, qui est vécu avec un sentiment de danger et l'urgence de la décharge.
Chez le nouveau né, le fantasme d'être un avec le corps de la mère est maintenu par son incapacité de survivre indépendamment. La vie psychique et le fonctionnement psychosomatique sont gérés par ce besoin de fusion. Si la mère peut, par ses réponses aux signaux de son bébé, maintenir l'illusion de fusion, le bébé pourra se sentir suffisamment en sécurité pour commencer à lutter pour sa séparation et son indépendance. Parallèlement le fonctionnement psychique va se séparer de celui somatique. McDougall parle de la « dé somatisation » de la psyché, et, si elle s'achève, l'individu pourra se sentir unique et séparé en toute sécurité, et pourra avoir accès aux moments où il jouira de l'illusion de fusion.
Si ce processus neréussit pas à arriver à ses fins, il va se reprendre dans la cure analytique. L'espace analytique sera vécu de façon symbolique comme un corps pour deux. Le patient sent le besoin d'être un avec l'analyste, d'être compris sans mots. Egalement il peut fonctionner à un niveau primaire, en ressentir le besoin de manger, boire, dormir ou être pris entre les bras de l'analyste pendant la séance ou même en dehors de la séance.
Un corps pour deux, un espace analytique pour deux, vécu comme indivisible. La différenciation sera vécue comme une menace à l'adresse de la survie, et l'analyste doit comprendre, contenir et soutenir ce type de relation fusionnelle qui se joue dans le registre corporel. L'espace analytique devra jouer le rôle que joue l'espace corporel et prendre la place de l'espace corporel. Si le patient pourra se sentir contenu par l'analyste, il va investir l'espace analytique comme un espace transitionnel. Pour cela, le thérapeute doit être une mère suffisamment bonne, c'est-à-dire il doit gérer les limites du cadre d'une telle manière, qu'il permette le développement chez le patient d'un sentiment de sécurité donné par une relation fusionnelle et le développement de la différenciation aussi. Souvent, les éléments de la technique classique, association libre, interprétation sont difficiles à appliquer. Le travail analytique qui vise une meilleure connaissance de soi laisse le premier plan à une relation capable de soutenir et contenir le patient.
Les premières transactions entre mère et nourrisson vont se reprendre entre patient et l'analyse-mère, y compris l'espace analytique, la relation analytique, la personne de l'analyste. Au lieu de jouer le conflit dans son corps, l'individu va essayer d'aménager l'espace analytique pour contenir ses angoisses archaïques. Les conséquences cliniques qui découlent de cette modalité de fonctionnement psychique vont toucher le cadre analytique et la neutralité de l'analyste. Les associations libres seront bloquées, et, là où elles fonctionnent, leur interprétation ne fait qu' augmenter les résistances, car elles risquent de faiblir l'échafaudage qui soutient le sentiment d'intégrité du patient. La mission de l'analyste sera de remplacer cet échafaudage, brique par brique, dans ici et maintenant, par des interprétations qui visent la relation analytique et les sentiments qui apparaissent d'un coté ou de l'autre. Il doit tenir compte aussi et utiliser comme matériel à interpréter tout ce que le patient amène dans la séance à partir des réactions ou symptômes somatiques jusqu'aux objets.
L'espace analytique doit fonctionner avec ce genre de patients comme un espace potentiel, où le sujet peut se sentir libre d'aménager son univers. Le cadre doit être assez flexible en ce qui concerne les modalités d'expression que le patient utilise. L'analyse doit aider de tels sujets à tolérer leurs émois, elle doit leur apprendre qu'il n'est pas interdit ou dangereux de fonctionner psychiquement. Le sujet a besoin de sentir qu'il y a de la place dans l'espace analytique pour ses peurs, rages et finalement ses joies et ses silences. Mais pour arriver à cela, il va mettre en question chaque élément du cadre, y compris la neutralité de l'analyste. Chaque comportement addictif est destiné à aider le sujet à mettre un écran sur des sentiments qu'il ne sait pas supporter et élaborer. Ces sujets ne sont pas investis par les parents comme personnes séparées, mais comme parties d'eux-mêmes. Alors, dans la cure analytique ils vont essayer, dans un premier temps, à recréer cet espace où il n'y a pas de la place que pour un. Si dans un moment l'individualité de l'analyste ou du patient se fait sentie, le patient peut vivre ce fait comme une menace de mort, et donc peut se sentir attaqué et en danger. En même temps, la seule voie de se guérir c'est celle de la séparation et de confrontation avec ses sentiments les plus angoissants. L'analyste doit aider le sujet à trouver le chemin vers les mots pour contenir et élaborer les conflits les plus archaïques et pour s'éloigner de la voie de la somatisation ou de l'addiction. Le cadre analytique doit résister aux affects les plus intenses du patient, et l'analyste doit prouver que son narcissisme n'est pas menacé par celui du patient, qu'il n'est pas si fragile comme celui de sa mère. Les sujets qui, confrontés à des situations chargées d'affects intenses, ont la tendance de fuir et de nier leurs sentiments et de recourir à des comportements addictifs, sont des sujets qui, en pulvérisant l'affect, ont un sentiment de vide, de mort psychique. Ce mouvement de vidage est mené à assurer la survie psychique, en manque de la fonction de pareexcitation, qui fait défaut à ces sujets. L'analyste ressent ce sentiment de mort interne, et dans son contretransfert peut se sentir impuissant, annulé et, d'autre part, s'il essaie de se faire écouté, menaçant pour le patient. L'autre joue le rôle du « self-objet » que Kohut décrit. Il est un objet à manipuler, à attaquer, à maîtriser aussi comme les choses se passent entre le bébé et l'objet transitionnel. Mais, les personnalités addictives, n'ont pas pu intérioriser l'objet, ainsi qu'ils n'ont que des objets transitoires, qui sont contingents et éphémères. Tant que l'objet est là pour soulager, les sujets se sentent réconfortés, si l'objet n'est plus présent, le sentiment de vide revient.
Dans un mythe roumain, le mythe de Maître Manole, ce processus est illustré de façon très plastique.
Le Maître Manole est chargé par le Roi de construire un monastère, qui doit être le plus beau et majestueux des monastères. Il lui promet des richesses, s'il construit une très belle église, sans pareil, sinon, il le menace de le murer vivant. Le maître Manole est d'accord et commence le travail avec ses ouvriers. Mais tout ce qu'ils bâtissaient pendant la journée s'écroulait pendant la nuit. Voyant que le travail n'avance pas, le Roi menace les ouvriers de les mettre vivants dans les fondations même. Pressé et désespéré, il rêve que le mur s'écroulera toujours s'ils ne bâtissent pas dans les murs la première femme ou soeur qui viendra le lendemain leur porter à manger. Il raconte ses rêves à ses camarades et tous prêtent sermon sur la croix de murer la femme ou la soeur qui apparaîtra la première, le lendemain. Le maître Manole monte sur l'échafaudage pour voir la femme qui viendra. Malheureusement, c'est sa femme qui arrive, chargée d'un panier plein de plats. Manole commence à pleurer et à implorer Dieu d'empêcher par une tempête que sa femme arrive la première. Dieu écou-te sa prière, mais sa femme ne peut pas être arrêtée, tant elle désirait d'arriver chez son mari. Manole prie de nouveau Dieu de faire souffler le vent si fort que sa femme renonce à venir. Dieu lui obéit, il commence un vent qui arrache les arbres, mais la femme de Manole parvient jusqu'au lieu de la construction.
Manole, semblant plaisanter, commence à bâtir le mur. Ana, sa femme, se laisse emporter par les paroles de son mari, mais quand elle voit le mur qui l'entoure, elle commence à pleurer et lui fait savoir qu'elle est enceinte. Manole soupire, souffre, mais il construit toujours. Peu de temps après on ne la voit plus on entend seulement les plaintes de la pauvre femme. Maître Manole, tombe à genoux, embrasse le mur qui ne s'écroule plus. Ses yeux étaient pleins de larmes de douleur. Ainsi il a pu finir, avec ses maçons, le magnifique couvent "Curtea de Argeº". La légende raconte, que, après a construit le monastère, Manole avoir fini des ailes pour essayer de voler. Il monte sur le toit du monastère et il se jette dans le vide. Mais il tombe et il est mort. Là où il est tombé il une fontaine est apparue.
Ce mythe rend compte du processus de la construction du Moi, qui a besoin d'un objet à introjecter pour se constituer. En enfermant sa femme entre les murs, Manole donne de la vie à la construction. Sans l'intériorisation du bon objet, le Moi va s'écrouler tout comme le monastère. Sans la permanence du bon objet le corps va s'écrouler et n'aura pas la force de s'élever. Cet objet ne peut être un objet quelconque, mais l'objet aimé et désiré, le sein, la mère. Seulement lui peut animer le corps, lui donner la force de s'édifier. En même temps la légende illustre le stade dépressif, où on regrette le dommage que le bon objet a souffert et on construit l'objet entier. Manole est menacé d'être lui-même muré dans le monastère s'il n'arrive pas à l'élever. Si le processus d'introjection ne peut pas prendre place, c'est le sujet qui se trouvera prisonnier de son propre corps, sans possibilité d'y échapper. De même que les sujets addictifs ne peuvent pas sortir du cercle du besoin corporel qui les pousse vers destruction, et les sujets qui somatisent ne trouvent la voie vers leur âme. Le vol de Manole peut symboliser la vie et la liberté de l'âme qu'on ressent si dans notre corps se trouve un être vivant. Dans une autre perspective, plus proche du conscient, Manole enferme là sa bien-aimée, enfermant aussi son âme dans les murs du monastère. Elle étouffe là, et ainsi meurt aussi son enfant nonné, et avec eux meurt également l'âme de Manole. Alors si on essaie d'étouffer les mouvements affectifs, pour des raisons imposées par un Surmoi cruel, si personne n'écoute nos plaintes, même si elles se font entendre, ce corps solide, beau et majestueux ne pourra nous aider que de plonger dans le vide, sans avoir le pouvoir de profiter de nos ailes. On retrouve dans ce mythe tous les affects archaïques, rage, détresse, omnipotence narcissique.
L'étymologie du mot addiction nous amène aussi à la contrainte corporelle comme punition pour ceux qui ne pouvaient pas payer leurs dettes. Ainsi, entre le corps et les conduites addictives se construit un réseau qui permet au sujet d'osciller entre une solution ou l'autre, mais il ne lui permet pas l'accès vers l'élaboration mentale de l'affect.


[2] Didier Anzieu - Le corps de l'oeuvre
[3] Thomas Mann — La montagne magique


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